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Full text of "La révolution et les étrangers; cosmopolitisme et défense nationale"

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LA RÉVOLUTION 
et les Etrangers 



DU MEME AUTEUR : 

Etudes robespierristes. La Corruption parlementaire sous la 
Terreur. Paris, Armand Colin. 

Rome et le Clergé français sous la Constituante. Paris, Armand 
Colin. 

La Révolution et l'Église, Études critiques et documentaires. 

Paris, Armand Colin. 

La Victoire en l'an II, Esquisses historiques sur la défense natio- 
nale. Paris, Félix Alcan. 

La Monarchie et la Politique nationale. Une brochure, Paris, 
F. Alcan. 

La Théophilanthropie et le Culte décadaire, 1796-1802. Un fort 
vol. in-8. Paris, F. Alcan. 

Contributions à l'histoire religieuse de la Révolution française. 
Un vol. in-8. Paris, F. Alcan. 

Les Lois françaises depuis 1815 jusqu'à nos jours (en collabora- 
tion avec L. Cahen). Paris, F. Alcan. 

Les Grandes Journées de la Constituante. Paris, Hachette. 

Les Origines des cultes révolutionnaires, 1790-1792. Paris, 
F. Rieder. 

La Question sociale pendant la Révolution française. Une bro- 
chure. Paris, F. Rieder. 

Le Club des Cordeliers pendant la crise de Varennes et le mas- 
sacre du Champ de Mars. Paris, H. Champion. 

Les Conséquences religieuses de la journée du 10 août 1792, La 
déportation des prêtres et la sécularisation de l'état civil. 
Paris, E. Leroux. • 

François Chabot à ses concitoyens qui sont les juges de sa vie 
politique (pluviôse, an II). Mémoire apologétique publié 
pour la première fois. Paris, E. Leroux. 

La Serbie et la Guerre européenne. Une brochure. Besançon, 
Millot frères. 

Annales révolutionnaires, revue historique, organe de la Société 
des études robespierristes. Neuf années parues, la dixième 
en cours de publication. Paris, E. Leroux, et Besançon, 
Millot frères. 



HF 

ALBERT MATHIEZ 

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BESANÇON 



LA RÉVOLUTION 

et les Etrangers 



COSMOPOLITISME ET DÉFENSE NATIONALE 




508984 



PARIS 

LA RENAISSANCE DU LIVRE 

78, Boulevard Saint-Michel, 78 

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. 
Copyright by Renaissance du Livre, içi8 



La Révolution 

et les Étrangers 



AVANT-PROPOS 



L'état de guerre comporte une série de nécessités inéhic- 
tables qui s'imposent à tous les Gouvernements quels qu'ils 
soient, monarchiques ou démocratiques, et qui se répètent, 
à quelques différences près, à travers l'intervalle des temps. 
Si l'histoire présente quelque autre utilité que de satisfaire la 
curiosité, ce doit être de retrouver, sous le flot changeant des 
apparences, ce qui est permanent, ce qui démettre, pour le 
distinguer de ce qui passe, de ce qui est accidentel. Les pro- 
blèmes fondamentaux sont toujours les mêmes, mais leur 
aspect évolue et leurs solutions dépendent de ces facteurs 
multiples qu'on peut grouper sous le nom général ^'esprit 
de l'époque. 

A ne voir les choses qu'en gros et de loin, il semble qu'en- 
tre les temps qui précédèrent la guerre révolutionnaire, la 
guerre de la liberté, comme disaient nos pères, et ceux qui 
précédèrent la- guerre actuelle, la guerre des nations, les 
analogies s'offrent frappantes et nombreuses. En 1789 pas 
plus qu'en 1914, les Français n'étaient possédés d'une 
fureur belliqueuse. Loin de se préparer aux prochains 
combats, ils rêvaient la réconciliation des peuples dans le 
travail et dans le progrès. Ils oubliaient les vieilles haines 
et ils se proclamaient volontiers citoyens du genre humain. 
Pans les dezipç cas, ce furent les provocations ou les agres- 



2 ' LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

sions des souverains allemands qui leur mirent les armes à 
la 7nain. 

Cependant, à y regarder d'un peu plus près, entre les deux 
grandes guerres, les contrastes abondent. En 1792, les Fran- 
çais se battaient pour défendre les conquêtes civiles et poli- 
tiques de la Révolution, c'est-à-dire pour empêcher le réta- 
blissement de l'absolutisme, de la dîme et des droits seigneu- 
riaux. La guerre était pour eux une guerre sociale, le prolon- 
gement ail delà des frontières de leurs luttes intérieures. 

En 1914, rie7i de pareil. Le conflit, au début tout aumoins, 
n'a aucun caractère politique ott social. L'idéal monar- 
chique n'est pas aux prises avec l'idéal démocratique La 
Russie autocratique lutte aux côtés des nations libérales de 
l'Occident. Il s'agit d'une lutte de peuples et presque de 
races. La Kultur imposera-t-elle sa loi au monde? D'un côté, 
toîùtes les nations germanisées, de l'autre, toutes celles qui 
veulent rester indépendantes. 

De cette différence essentielle entre les deux époques décou- 
lent des conséquences de toute sorte. 

En 191 4, les aspirations internationalistes, bien qu'elles 
fussent formulées dans des dogmes conciliaires professés par 
des partis constitués, se sont évanouies comme de vaines 
filmées. La déclaration de guerre a ruiné V Internationale so- 
cialiste. L'union sacrée des partis a resserré partout l'unité 
nationale. La lutte des races a primé la lutte des classes. 

En 1792, rien de pareil. L' Internationale n^existe pas 
encore dans des Congrès, des partis et des formules, mais 
elle existe dans les âmes. Toutes les élites, de part et d'autre 
des frontières, grâce à la philosophie du xviii^ siècle, sont 
cosmopolites. Il règne partout un esprit européen. Ce qui 
rapproche les hommes et ce qui les divise alors, c'est moins 
la race et la langue que les idées et les besoins. On ne parlait 
pas encore de lutte de classes, mais on la pratiquait. Là 
bourgeoisie européenne considéra la victoire de la bourgeoisie 
française sur la noblesse et le clergé comme une espérance et 
comme une promisse. Inversement, toutes les aristocraties 
étrangères se solidarisèrent avec nos privilégiés. Ceux-ci 
émigrèrent en masse pour chercher au dehors les moyens 
de châtier leurs vassaux révoltés. 

La guerre qui en résulta ébranla partout l'îinité natio- 
nale. Dans chaque pays, une minorité, plus ou moins forte, 
sympathisa avec l'ennemi et fit des vœux pour sa victoire; 



ÂVÀNT-PROPOS. 3 

La guerre étrangère se doubla par instants de la guerre civile. 
La lutte des classes prima longtemps la lutte des races. 

On comprend, sans qu'il soit nécessaire d'y insister, que 
les problèmes de l'arrière, pour parler notre langage, ne 
pouvaient se poser dans ce temps-là comme ils se posent de 
nos jours. 

Le premier de ces problèmes est celui des étrangers domi- 
ciliés appartenant aux puissances ennemies. Le secret des 
opérations étant une des conditions de la victoire, il importe 
au plus haut degré d'empêcher l'ennemi d'être renseigné 
par ceux de ses nationaux qu'il a laissés dans le pays belli- 
gérant. Il importe aussi d'empêcher ceux-ci d'agir sur le 
moral des popidations au milieu desquelles ils séjournent, 
d'y semer le découragement ou la corruption, d'y pratiquer 
des intelligences redoutables. 

Le 1^^ août 1914, le jour même de la déclaration de guerre, 
tous les sujets autrichiens et allemands résidant en France 
ont été recensés et envoyés dans des camps de concentration 
N'ont été exceptés de la mesure que ceux d'entre eux à qui 
le Ministre de l'Intérieur, pour des raisons à lui connues, a 
délivré des permis de séjour. Quelques semaines plus tard, 
interdiction absolue a été faite de commercer avec les sujets en- 
nemis. Leurs biens existant en France, biens meubles et 
immeubles, ont été mis sous séquestre. Ces mesures rigou- 
reuses non seulement n'ont pas soidevé la moindre protes- 
tation, mais elles ont été réclamées par l'opinion publique, 
qui est plidôt disposée à les trouver trop douces. Des faits 
retentissants ont montré qu'avec de l'argent, de l'aplomb et 
de bonnes manières, des sujets ennemis parvenaient non 
seidement à éviter les camps de concentration, mais à con- 
quérir les bonnes grâces et l'amitié des autorités adminis- 
tratives chargées de letir surveillance. 

Toute la différence de noire guerre actuelle et de la guerre 
révolutionnaire éclate dans ce simple fait: en avril 1792, 
quand s'ouvrirent les hostilités contre l' Autriche et contre 
la Prusse, aucune mesure d'aucune sorte ne fut prise 
contre les sujets autrichiens et prussiens résidant en 
France. 

Quand le conflit, quelques mois plus tard, s'étendit succes- 
sivement aux Sardes, aux Anglais, aux Hollandais, aux 
Espagnols, les révolutionnaires continuèrent encore à igno- 
rer le problème. Ce n'est qu'au milieu de mars 1793 qu'ils 



4 LA REVOLUTOIN ET LES ETRANGERS. 

commencèrent à s'inquiéter et à prendre quelques précau- 
tions. Les premières mesures de rigueur datent d'août et sur- 
tout d'octobre 1793. Elles allèrent en s aggravant jusqu'au 
9 Thermidor. 

Il nous a semblé qu esquisser à grands traits cette poli- 
tique de la Révolution à l'égard des étrangers domiciliés 
et qu'essayer de faire revivre le rôle que ceux-ci jouèrent 
dans le drame, ne serait peut-être pas sans intérêt ni sans 
utilité.. 



LES COLONIES ETRANGERES 



On a tout dit sur « la douceur de vivre » qui faisait de 
la France d'avant 1789 l'hôtellerie du monde, une hôtel- 
lerie délicieuse. Notre langue, que l'Académie de Berlin 
venait de proclamer la langue universelle (i), nos arts, 
nos modes, nos mœurs faisaient la loi dans tous les cercles 
élégants ou simplement cultivés. Paris et Versailles 
étaient peuplés d'étrangers de bonne famille qui venaient 
y achever leur éducation. Les Anglais eux-mêmes, pour- 
tant si exclusifs, subissaient le charme de notre vie de 
salon et tous les ans plus nombreux passaient le détroit. 

Tous les heureux de la terre voulaient vivre à la fran- 
çaise, être admis au jour de nos grandes dames, dans la 
familiarité de nos écrivains et de nos artistes. Beaucoup 
se fixaient à Paris et ceux qui étaient obligés de retourner 
dans leur patrie d'origine en éprouvaient un crève-cœur, 
tel le spirituel abbé Galiani qui se désolait de ne plus pou- 
voir assister aux Vendredis de M"^^ Necker, tel le marquis 
de Carracioli, ambassadeur de Naples, qui se montra déses- 
péré quand sa cour le rappela pour le nommer ministre et 
vice-roi. 

Si nos écrivains étaient partout recherchés en Europe, 
si l'Académie de Berlin en comptait un bon nombre, en 
revanche, les lettrés étrangers étaient accueillis à bras 
ouverts par leurs confrères de la capitale. Dans les salons 
du baron d'Holbach avait défilé toute la belle société de la 

(i) En couronnant .en 1784, le mémoire de Rivarol sur ce sujet. 



b LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

seconde moitié du siècle. Personne ne se souvenait que le 
baron était originaire du Palatinat (i). Ses livres philo- 
sophiques avaient enrichi le patrimoine de notre littéra- 
ture. 

Diderot, J.-J. Rousseau, Helvétius, Marmontel, Duclos, 
d'Alembert avaient fait fête au Bavarois Frédéric Mel- 
chior Grimm qui était venu se fixer à Paris vers le milieu 
du siècle et qui rédigea, pendant vingt ans, à l'usage des 
princes et des têtes couronnées, une correspondance litté- 
raire écrite dans le pur esprit parisien. Quand Grimm, 
chargé d'honneurs et de dignités lucratives, devenu baron 
du Saint Empire, abandonna cette correspondance pour 
se confiner dans la sinécure de ministre du duc de Saxe- 
Gotha auprès de la Cour de Versailles, ce fut un Suisse 
allemand, Jacques-Henri Meister, traducteur des Idylles 
de Gessner, qui continua sa chronique avec le même suc- 
cès jusqu'à la Révolution. Grimm cumulait des charges 
allemandes avec la place de secrétaire des commande- 
ments du duc d'Orléans. Il comptait sans doute finir ses 
jours à Paris quand se produisit l'ébranlement de 8g. 

Grimm n'était pas une exception. Le Prussien Bitaubé, 
né à Kœnigsberg en 1732, avait traduit VIliade en fran- 
çais et était devenu l'ami de d'Alembert, qui l'engagea à 
venir à Paris. Il se trouva si bien sur « la terre classique de 
la liberté des sciences et des beaux-arts » qu'il s'y fixa. Il 
était déjà membre de l'Académie de Berlin. L'Académie 
des Inscriptions lui ouvrit ses portes. Ses médioci'es ou- 
vrages, son roman en prose de Joseph, imitation du Télé- 
maque et son poème de Guillaume de Nassau, furent des 
succès de librairie qui l'enrichirent. Il se lia d'une amitié 
étroite avec le poète Ducis et sa maison, où fréquentaient 
de nombreux académiciens, devint le rendez-vous de 
tous les Allemands de passage à Paris. Le poète Matthison 
vivait à Lyon comme précepteur des fiis du négociant 
Schérer, originaire de la Suisse (2). 

La République des lettres était vraiment autre chose 
qu'une métaphore. Entre tous ceux qui tenaient une 

(i) Il était né en janvier 1723, à Heidelsheim, au nord-ouest de 
Carlsruhe et avait fait ses études à l'Université de Leyde. Voir D'Holbach, 
par Max-Pearson Cushing, 19 14. 

(2) Voir la lettre de Rcicbardt du 16 février 1792. Trad. Laquiante, 
p. 149. 



LES COLONIES ETRANGERES, 7 

plume, il existait une fraternité réelle de part et d'autre 
des frontières. A côté des d'Holbach, des Grimm, des 
Meister, des Bitaubé, des Matthison, Allemands francisés, 
il y avait à Paris des Anglais, des Italiens, des Autrichiens 
qui noircissaient du papier en français. 

Sir James Rutledge, fils d'un ami du prétendant Jaco- 
bite Edouard, faisait paraître à Paris, en 1770, L« Quinzaine 
anglaise. Il aidait Letourneur dans sa traduction de Sha- 
kespeare qu'il défendit contre les critiques de Voltaire. 
Il composait des farces et des satires, lançait, en 1778, le 
journal Le Babillard. Il jouera pendant les premières 
années de la Révolution un rôle considérable par ses 
pamphlets, ses discours et son journal Le Creuset. 

Plus obscur, l'Américain Georges Grieve se fixait à 
Louveciennes en 1783 et y vivait de travaux de librairie. 
Il se targuait d'être l'ami de Mirabeau, de Franklin et de 
Marat. Il publiera une traduction des Voyages du mar- 
quis de Chastellux en Amérique. Ses manuscrits, conser- 
vés aux archives nationales, sont écrits en un français 
irréprochable (i). 

Les étrangers adonnés aux professions libérales ne man- 
quaient pas dans le Paris cosmopolite d'alors. Citons seu- 
lement le peintre et graveur Wille, d'origine suisse, le mé- 
decin saxon Saiffert, qui compta parmi ses clientes I9, 
princesse de Lamballe et le duc d'Orléans {2). 

Quant aux désœuvrés, à ceux qui venaient manger 
leurs rentes chez les traiteurs à la mode du Palais-Royal, 
ils étaient légion. L'un d'eux, Quintin Crawfurd, nabab de 
Manille, avait résumé toute la sagesse humaine en cette 
formule : Faites votre fortune où vous êtes, mais jouissez- 
en à Paris ! 

Leur rêve à ceux-ci était de se faire présenter à la Cour . 
Crawfurd y réussit et voua à la reine Marie-Antoinette un 
véritable culte. On sait que le beau Suédois Fcrsen sut 
toucher le cœur de la hautaine fille des Habsbourgs. 



(i) Sur Rutledge et Grieve, voir l'ouvTage de M. Alger, Englishmen 
in The French Révolution, i88q, p. 19 et p. 187. 
(2) Archives nationales, F '/4775®. 



8 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 



La France révolutionnaire, en se montrant accueillante 
aux étrangers, ne fera donc que suivre les traditions de la 
France monarchique. 

Nos rois s'étaient efforcés à toutes les époques d'attirer 
chez nous des pays voisins des commerçants, des fabri- 
cants, des artistes, de simples ouvriers. Ainsi, dans la 
seconde moitié du xviii^ siècle, l'Anglais John Badger 
avait établi à Lyon un atelier pour le moirage de la soie 
à l'aide des subventions de l'intendant Trudaine (i). 
L'Irlandais Holker, vers le même temps, fondait chez nous 
de nombreuses manufactures. Ces fabricants étrangers 
étaient très vite naturalisés. Le règlement de 1744 leur 
facilita l'entrée dans la maîtrise lyonnaise. Un arrêt royal 
du 14 décembre 1760 ordonna que « Jean Badger, Eli- 
sabeth Oliver, sa femme, et leurs enfants, seraient censés 
et réputés régnicoles et jouiraient de tous les avantages 
des naturels Français ». Robespierre comptera parmi ses 
amis le fabricant de papiers peints Arthur dont le père 
avait émigré d'Angleterre. 

Les conventions diplomatiques garantissaient à cer- 
taines catégories d'étrangers des traitements privilégiés. 
Les sujets du pape nés à Avignon et dans le Comtat 
étaient considérés comme régnicoles. Le célèbre abbé 
Maury, fils d'un cordonnier de Valréas, put ainsi devenir 
membre de l'Académie française et siéger à la Consti- 
tuante, où il fut l'un des chefs du côté droit. L'abbé 
de Salamon, fils d'un Consul de Carpentras, devint conseil- 
ler-clerc au Parlement de Paris et sera pendant toute la 
Révolution l'agent secret du pape en France (2). 

Les Suisses n'avaient rien à envier aux Avignonnais. 
L'édit de décembre 178 1 leur accordait même l'exemption 
de la milice, du guet, de la garde et du logement des gens 
de guerre. Ils pouvaient acquérir des biens-fonds à l'instar 
des nationaux, exercer des métiers, professions et indus- 
tries, « sans renoncer pour cela à leur qualité de Suisses 

(i) G. BussiÈRE, Une famille d'ouvriers en soie à Lyon, dans « La 
Révolution française», t. LIIL 

(2) Voir ses Mémoires, publiés par M. Bridier en 1892 et surtout sa 
Correspondance éditée par M. de Richemont, en 1898. 



LES COLONIES ETRANGERES. 9 

que leur séjour en France ne saurait leur faire perdre » (i). 
La colonie suisse de Paris était nombreuse et prospère. Elle 
ne comprenait pas seulement les portiers des hôtels aris- 
tocratiques du faubourg Saint-Germain, presque tous 
anciens soldats des Gardes-Suisses retraités, elle comp- 
tait aussi de riches banquiers originaires de Zurich, de 
Bâle ou de Genève. On sait que deux d'entre eux, Necker 
et Clavière, administrèrent successivement nos finances. 
Parmi les autres, citons le Genevois Panchaud, protégé 
de Galonné, créateur de la Caisse d'Escompte ; le Neuf- 
châtelois Perregaux, qui deviendra régent de la banque 
de France et sénateur et dont le fils, marié à la fille de 
Macdonald, sera l'associé du célèbre Laffitte ; le Zuri- 
chois Jean-Gaspard Schweizer qui recevait dans son 
magnifique hôtel de la rue Taitbout, Fabre d'Eglantine et 
Bernardin de Saint-Pierre, Mirabeau et Lafayette, 
Dumouriez, Barnave, Bergasse et bien d'autres (2). 

La colonie savoyarde était presque aussi importante 
que la colonie helvétique, mais beaucoup moins fortunée. 
Dans la capitale, les Savoyards étaient par milliers col- 
porteurs, décrotteurs, ramoneurs, frotteurs, scieurs de 
bois, porteurs d'eau, rémouleurs. D'autres jouaient de 
la vielle, comme la fameuse Fanchon la vielleuse, qui 
fit fortune au milieu du siècle. Ils faisaient danser des 
ours, tourner l'orgue de barbarie ou promener la mar- 
motte. 

A la veille de 89, le nombre de ces immigrants attirés 
des pays étrangers par le lucre, s'était singulièrement 
augmenté du troupeau des exilés politiques qui étaient 
venus en France chercher un refuge plus encore qu'un 
gagne-pain. 

Les patriotes hollandais, chassés par la révolution 
orangiste de 1787, qui avait fait du stathouder un souve- 
rain absolu, étaient pour la plupart des bourgeois très 
aisés, dont quelques-uns portaient des noms illustres, tels 
les De Witt qui s'établirent définitivement en France 
et dont les descendants s'allièrent aux Guizot. Il y avait 

(i) Pour le détail de leur condition juiidiciuo, consulter la longue 
dépêche de notre ambassadeur en Suisse, en date du 17 juillet 1792, dans 
Kaulek, Papiers de Barthélémy, t. II, p. 371. 

(2) Voir sur Schweizer l'étude de M. Frédéric Barbey dans son livre 
Suisses hors de Suisse, Paris, 1913. 



10 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

parmi eux des banquiers comme les Van dcn Yver, ban- 
quiers d'Anacharsis Cloots et de la Dubarry, les De Kock 
qui s'établirent eux aussi en France à titre définitif et 
dont un descendant, Pau] de Kock, se fera une réputation 
dans le roman, les Abbema dont Tun fut au nombre des 
directeurs de la nouvelle compagnie française des Indes. 

11 y avait aussi des hommes de guerre comme les colonels 
Daverhoult et Daendels, des journalistes comme Cerisier (i), 
qui rédigera avec talent la Gazette Universelle, des profes- 
seurs comme Walckenaer. Les plus pauvres de ces réfu- 
giés touchaient des pensions sur le trésor royal. Louis 
XVI atténuait par là les graves torts qu'il avait eus à 
l'égard du parti patriote hollandais, qu'il avait laissé 
écraser par la Prusse sans intervenir, après lui avoir 
promis de le soutenir. 

Les réfugiés neuchâtelois et genevois étaient presque 
aussi nombreux que les exilés hollandais. Les premiers 
étaient des démocrates qui avaient tenté, en 1781, un sou- 
lèvement malheureux contre le patriciat de Fribourg. 
A leur tête étaient l'avocat Castella, natif des environs 
de Gru3'ère, et le marchand de vins Roullicr, natif de 
Somentier (2). 

Les Genevois étaient^des bourgeois du parti des « repré- 
sentants » qui avaient été vaincus en 1782 par le parti 
aristocratique des « négatifs ». Le plus célèbre d'entre 
eux était Clavière, qui devint l'ami de Mira.beau et la 
providence de Brissot. Mirabeau prit sous la Constituante, 
comme secrétaires, on disait comme faiseurs, des réfu- 
giés du même parti que Clavière, Duroveray, Reybaz et 
Etienne Dumont. 

Le nombre des exilés politiques s'accrut encore au début 
de la Révolution, quand les troubles du Brabant et de 
Liège firent refluer en France les chefs des partis vaincus 
par l'Autriche, « Statistes » autour de Van der Noot, 
démocrates autour de Vonck et du banquier Walckiers, 



(i) Cerisier, né à Chaillon-les-Dombes (Ain), en 1749, avait vécu 
longtemps en Hollande où il avait rédigé la Gazette (V Amsterdam et la 
Gazette de Leyde. 

(2) Alfred Stern, Le club des patriotes suisses, dans la « Rev\ie histo- 
rique », t. XXXIX ; J. Cart, Le club helvétique, dans la « Revue histo- 
rique vaudoise », septembre et octobre 1909. — Nicolas- André Castella 
avait épousé une Parisienne. 



I.^^ COLONIES ETRANGERES. II 

bourgeois de Liège comme Bassenge, Fabry, Wilmotte, 
Fyon, Waleffe. 

Ajoutons enfin que l'armée française comprenait tou- 
jours une notable proportion d'étrangers. Sans parler de 
régiments entiers composés de Suisses et d'Allemands, 
l'état -major comptait des officiers généraux et supérieurs 
appartenant à toutes les nationalités, des Allemands 
comme le maréchal Luckner, vieux soldat de la guerre 
de Sept ans, les princes de Salm-Salm (i) et de Hesse (2), 
le baron saxon de Saiff ert (3) , des Irlandais comme Kil- 
maine (4) et O' Moran (5), clés Américains comme Eustace 
et bien d'autres. 

Tous ces étrangers se plaisaient en France parce que 
nulle part au monde, ils ne trouvaient des mœurs plus 
sociables et plus douces. Le peuple n'était animé d'aucune 
hostilité, d'aucune malveillance, d'aucune défiance contre 
les originaires mêmes des pays avec lesquels nous avions 
été le plus souvent en guerre. Les Anglais, alors nos enne- 
mis héréditaires, n'étaient pas moins bien accueillis que 
les Suisses ou les Allemands... L'historien russe Karam- 
zine, qui voyageait en France en 1789, note dans son jour- 
nal qu'à son arrivée à l'Hôtel Britannique, rue Guéné- 
gaud à Paris, l'hôtesse s'empressa autour de lui et de son 
compagnon et qu'elle disait à chaque réponse : « Aima- 
bles étrangers! Respectables étrangers! » (6). Même note 
dans les lettres du docteur anglais Rigby, qui traversa la 
France de Calais à Nice, à la même époque. Quand il 
passe la frontière pour entrer dans le royaume de Sar- 
daigne, il écrit, le 2 août 1789 : « J'ai quitté la France 
avec regret. Le pays m'a infiniment plu. Je suis enchanté 
des habitants» (7). Le musicien prussien Reichardt, qui 
arrivera à Paris juste à la veille de la déclaration de 

(i) Armand Brettk, Papiers et Correspondance du prince Emmanuel de 
Salm-Salm clans la « Revue historique », t. LXXI. 

(2) Arthur Chuquet, Charles de Messe ou l-e gênerai Marat. 

(3) Ses lettres ont été publiées par Germain Bapst dans la « Revue 
de la Révolution », 1886. Il n'était pas apparenté au médecin dont nous 
avons parlé plus haut. 

(4) KiLMAiNE, dont le vrai nom était Charles Jiîxxings, était né à 
Dublin, en 1751. Tl servit sous Lafayette en Amérique, puis au Sénégal 

(5) G' Moran sera guillotiné le 6 mars 1794. 

(6) Karamzink, Voyage en France, trad. fr., p. 77. 

(7) Lettres du /)•" Rigby, trad. Caillet, 1910, p. 159. 



12 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

guerre, constate avec un étonnement satisfait que « sur un 
parcours de cinquante-sept postes, son compagnon et 
lui n'ont eu ni à subir un ennui ni à supporter une gros- 
sièreté » (i) . 

Pendant les premières années de la Révolution, il sem- 
bla réellement que l'humanité dans ses formes les plus 
hautes et les plus pures avait fait de la France son séjour 
de prédilection. Entre les Français et les étrangers, les 
différences s'atténuaient au point de disparaître. Il n'y 
avait plus de nationaux, il n'y avait plus que des hommes, 
que des frères. 

(i) Lettre du 4 mars 1792 dans le recueil traduit par Laquiaxte, 
p. 197. Campe, qui avait voyagé en France, en 1789, avait déjà admiré 
la courtoisie et l'honnêteté françaises et avait protesté contre le renom 
de légèreté que ses compatriotes donnaient à leurs voisins de l'ouest. 



Il 

LES PÈLERINS DE LA LIBERTE 



A notre époque de froid utilitarisme, nous avons peine 
à nous figurer l'enthousiasme que déchaîna dans l'élite 
universelle l'explosion de 1789. La politique compte 
aujourd'hui plus d'incrédules que de dévots, mais alors la 
proportion était renversée. Quiconque avait le loisir de 
penser, quiconque tenait une plume rêvait de réformes 
politiques et sociales. La prise de la Bastille parut à la 
société européenne le signal d'une ère nouvelle, la pro- 
messe messianique du règne de la justice sur la terre. 
Pendant trois ans et plus tous les regards se tournèrent 
vers Paris, capitale du globe. 

Les écrivains les plus populaires de l'Allemagne se 
livrèrent à l'enthousiasme général. L'auteur de IsiMessiade, 
Klopstock, qui rendait les Gretchen rêveuses, dépouilla sa 
gallophobie antérieure pour se faire le chantre de la 
France révolutionnaire, qui se couronnait, disait-il, d'une 
gloire civique sans égale. Dans une ode intitulée Eux et 
non pas nous, qu'il dédia au duc de La Rochefoucauld, et 
qu'il récita dans une fête civique à Hambourg, le jour 
même de la grande Fédération, le 14 juillet 1790, il espé- 
rait que l'Allemagne imiterait bientôt l'exemple de la 
France . « Ce n'est pas toi, ma patrie, qui as gravi le som- 
met de la liberté, et qui en as fait rayonner l'exemple tout 
autour de toi aux autres peuples. Ce fut la France ! Toi, 
tu n'as pas goûté à la plus délicieuse des gloires ; tu n'as 
pas cueilli le rameau d'immortalité... Elle ressemblait 
pourtant, cette palme glorieuse, à celle que tu cueillis 



14 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

lorsque tu épuras la religion... Si par toi, ô ma patrie, 
le joug des despotes tonsurés fut brisé, ce n'est pas toi 
qui brises le joug des despotes couronnés ! ^> Dans la fête 
civique, où cette ode fut lue devant la meilleure société de 
Hambourg, où figuraient de nombreuses jeunes femmes et 
filles écharpées aux trois couleurs, on porta un, toast à 
l'avènement prochain de la Révolution allemande (i). 

Le même jour, les étudiants de l'Académie Caroline, de 
Stuttgart, fêtaien^ à leur façon l'anniversaire de la chute 
de la Bastille. Déjouant la surveillance de leurs gardiens, 
ils se rendaient au milieu de la nuit dans la salle du trône, 
ils érigeaient sous le dais ducal une statue de la Liberté 
entre les bustes de Démosthène'^et de Brutus, et ils 
prophétisaient en discours enflammés la fin prochame de 
toutes les tyrannies. 

Les étudiants de Tubingue, au nombre desquels étaient 
Hegel et Schclling, formaient vers le même temps un vrai 
club et provoquaient en duel les premiers émigrés venus 
de France, qui s'aventuraient en Souabe. Le poète Schu- 
bart, qui leur servait de guide intellectuel dans sa Chro- 
nique allemande, considérait comme le plus grand honneur 
de sa vie d'avoir été invité, le 14 juillet 1790, à la grande 
fédération de Strasbourg. 

Schiller, qui professait à l'Université d'Iéna, glorifiait, 
le 26 mai 1790, le bienfaisant Tiers Etat, qu'il appelait « le 
véritable créateur de toute notre civilisation », et il 
exprimait l'espoir que l'Europe n'allait plus faire bientôt 
qu'une grande famille. 

Nombreux furent les Allemands instruits qui se rendi- 
rent en France pour voir de plus près le pays de la liberté. 
Le comte de Schlabrendorl, dont Forster et les Humboldt 
admiraient la haute intelligence, accourut de Londres au 
lendemain même de la chute de la Bastille. Il se trouva si 
bien à Paris qu'il y resta jusqu'à la fin de l'Empire. Le 
Silésien Charles Engelbert Œlsner était à son poste de 
correspondant de la Minerva d'Archenholz, presque dès 
l'ouverture des Etats Généraux. Il pénétra dans l'inti- 
mité des dirigeants de la Constituante, il devint le confi- 
dent de Sieyès et collabora à son autobiographie. Les 

(i) A. Chuquet, Klopstock et la Révolution^ dans Etudes d'histoire 
2^ série. 



LES PÊLERtNS DE LA LIBERTÉ. I5 

lettres qu'il écrivait de Paris sont d'un homme très ren- 
seigné et qui ne manque pas d'esprit (i). 

Son ami l'Oldenbourgeois Halero, polygraphe infati- 
gable, se rendit à son tour en France, en 1790. Il en rap- 
porta, à son retour, un Voyage, qui est un des documents 
les plus curieux sur la vie de Paris à l'automne de 1790. Il 
visite sans doute les théâtres et les musées, les académies 
et les hôpitaux, mais ce qu'il est venu chercher chez nous, 
c'est une émotion politique. Ce qu'il observe et décrit de 
préférence, ce sont-* des hommes en état d'exaltation »; ce 
qu'il aime, c'est «le Paris bruissant et frémissant de 
liberté » (2), les assemblées tunmltueuses des Jacobins 
et du Cercle social, la foule grouillante du Palais-Royal, les 
grandes séances de la Constituante. Il fait un pèlerinage 
à la salle du Jeu de Paume, il ramasse une pierre sur les 
ruines de la Bastille, et il l'envoie comme une relique à 
son ami Gramberg, pour lui porter bonheur et le préserver 
de l'oppression. « De même que beaucoup d'Allemands, 
dit M. Chuquet, il considère la Révolution comme le 
plus grand événement de l'histoire du monde. » 

Le chanoirxe Joachim-Henri Campe, un des pédagogues 
les plus célèbres de l'Allemagne, qui avait remplacé Base- 
dovv à la tête du Philanthropiniint de Dessau, un établissc- 
rnent d'instruction modèle, et qui écrivit d'innombrables 
livres pour la jeunesse, dont un Jeune Rvhinson traduit 
eu toutes les langues, << un des premiers hommes dont 
l'Allemagne s'honote », avait dit Mirabeau, quitta 
Brunswick aVdC son élève Guillaume de Humboldt, alors âgé 
de vingt-deux ans, et partit pour la France, le 18 juillet 
1789, pour aller assister sur place « aux funérailles de la 
tyrannie, à la touchante victoire de l'humanité sur le 
despotisme ». Ils entrèrent en France par la Belgique et 
furent saisis d'un véritable accès d'enthousiasme quand 
ils virent les premières cocardes tricolores au Quiévrain : 
« Commet it décrire les impressions qui s'emparèrent de 
nous lorsque nous aperçûmes aux chapeaux et aux 

(i) Les correspondances qu'Œlsner adressa i\ la Minerva fur en 
réunies par lui en un recueil qu'il intitula Luzi-fcr, et (lui parut, en 1799, 
en deux volumes. Alfred Stcrn en a donné des extraits dans la Revue 
historique, t. LXIII et suivants. 

(2) Connue le dit avec raison M. Chuquet, qui a donne du Voyage de 
Halem une traduction française en 1896. 



l6 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGE 

casquettes de tous ceux que nous croisions - ^geois 

et paysans, vieillards et enfants, prêtres et rr liants — 
lorsque nous aperçûmes, dis-je, le symbole c.-j la liberté 
heureusement conquise, la cocarde française? Et comment 
décrire tous ces visages joyeux, illuminés de fierté? J'aurais 
voulu serrer dans mes bras les premières personnes que 
je rencontrais. Ce n'étaient plus des Français... Nous 
n'étions plus des Brandebourgeois ou des Brunswickois : 
toute différence nationale avait disparu, tous les préjugés 
s'étaient évanouis ! » Une jeune modiste épingla à leurs 
chapeaux « l'insigne de la liberté ». « Il me sembla, dit le 
bon chanoine, que je venais de jurer fraternité à la nation 
française, et s'il y avait eu immédiatement une Bastille 
à prendre, qui sait?... » Les lettres qu'il écrivit de Paris 
débordent d'un optimisme sincère et même naïf. Il croyait 
observer à tout propos les effets merveilleux de la Révo- 
lution sur le tempérament du peuple qui en était régé- 
néré (i). 

Mais de tous ces témoignages de l'impression profonde 
que fit sur les Allemands éclairés l'explosion révolution- 
naire, le plus significatif, parce que le plus averti, est celui 
du Prussien Johan Friedrich Reichardt, élève de Kant et 
compositeur de talent, qui avait été nommé, à vingt-trois 
ans, maître de chapelle du roi de Prusse et directeur de 
l'Opéra italien de Berlin. Il était déjà venu en France à 
deux reprises, en 1785 et 17S6, pour placer sa musique. 
Son compatriote Gluck, alors dans toute sa réputation, 
l'avait chaudement recommandé et il avait vu jouer ses 
partitions aux concerts de la reine, à Versailles. Il espé- 
rait faire jouer un opéra de Tamerlan, de sa composition. 
Il n'y réussit pas, mais il ne garda pas rancune à Paris de 
sa déception. Comme Kant, son maître de Kœnigsberg, il 
suivait avec une fiévreuse impatience le développement du 
drame révolutionnaire. A la fin de 1791, il n'y tint plus. 
Il demanda un congé et vint passer trois mois en France, 
à la veille de la déclaration de guerre. Il fit route par 
Strasbourg et Lyon avant de se rendre à Paris, observant 
avec beaucoup de sagacité ce qu'il voyait, et portant sur 

(i) Les lettres écrites de Paris par Campe parurent, en 1790, à Bruns- 
wick, avec cette épigraphe : Discite justitiam moniti. Elles eurent plu- 
sieurs éditions. M. L. William Cart en a traduit quelques passages dans 
un article de La Révolution françcrise, t. LVIII. 



'les pèlerins de la liberté. 17 

les h-j- ; et les choses des jugements prophétiques. Il 
admire U: .ielle sa«té physique et morale de nos paysans 
ti de nos'WAricrs, qu'il estime bien supérieurs à ses 
compatriotes. Il loue leur gaieté, leur amabilité : « Je me 
confirme chaque jour dans mon opinion, écrit-il le 2 mars 
1792, déjà ancienne, qu'il n'existe pas de race plus labo- 
rieuse, plus industrieuse, plus recommandable à tous 
égards que ce peuple. » Pour se former une opinion rai- 
sonnée, il fréquente tous les milieux. Il s'entretient avec 
le Jacobin Laveaux, qui dirige le club de Strasbourg, 
après avoir dîné chez le maire de la ville, le feuillant 
Dietrich. A Lyon, à Paris, il assiste impartialement aux 
séances des clubs rivaux. Les Feuillants et Lafayette lui 
paraissent dans une situation équivoque, et il prédit le 
procha'n triomphe des Jacobins. Il prédit même que si la 
guerre éclate, l'armée française finira par avoir le dessus. 
Sur les ruines de la Bastille, où il va, comme Halem, en 
pèlerinage, il fait un retour mélancolique sur ses précé- 
dents voyages : « Te rappelles-tu, écrit -il sans doute à sa 
femme, cette soirée émouvante d'il y a huit ans, passée 
à nous promener autour de la formidable forteresse? 
Pleins d'horreur contre la tyrannie que les hommes exer- 
cent les uns contre les autres, touchés d'une pitié profonde 
pour les innocents et les coupables qui souffraient derrière 
ces murailles, nous nous sentions entraînés à oublier la 
somme de bien qui, partout, même dans le Paris d'alors, 
réconcilie l'homme avec son sort ! (i) ». Ces phrases mon- 
trent bien que Reichardt n'a rien de l'étroitesse de 
l'homme de parti. Quand il s'apprête à quitter la France 
pour retourner dans son pays, il adressa aux écrivains, 
qui se mêlaient d'écrire sur la Révolution à tort et à 
travers, cet avertissement d'une belle sérénité : * Il me 
semble que les étrangers, e|ui observent et critiquent ia 
Révolution française, devraient apporter plus de calme 
et de maturité dans leurs appréciations. La seule pensée 
qu'ils se font les avocats d'intérêts privés contre la cause 
de l'humanité devrait les détourner de jugements trop 
sévères, ils devraient se rappeler aussi que les peuples sont 
impuissants contre la force des choses et contre l'instinct 
populaire déchaîné. Avec leur façon d'agir, ils s'exposent 

(i) Lettres de Reichardt, traduites par Laquiantf, p. 339. 

3 



l8 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

à faire naître des inspirations violentes et inconsidérées là 
oùiln'existe, à cette heure, que des mécontentements par- 
tiels, et à nuire aux gouvernements sans être utiles aux 
peuples (i). » Cette sagesse est toujours bonne à recom- 
mander à ceux qui, de nos jours, écrivent sur les Révolu- 
tions. 

Jamais, peut-être, ce que nous appelons la Société des 
Nations n'a été plus près de se réaliser, du moins dans 
l'élite pensante, que dans cette aube rayonnante, annon- 
ciatrice d'un monde nouveau, qui suivit le serment du 
Jeu de Paume et la prise de la Bastille. Des étrangers de 
toutes les nations envoyaient spontanément à la Consti- 
tuante leurs offrandes patriotiques. « Les Genevois, qui 
ont des rentes sur la France, écrit Camille Desmoulins, 
ont suivi l'exemple de Neuchâtel, en Suisse, et ont fait le 
sacrifice du quart de leur revenu... M. Edouard, membre 
de la Chambre des Communes d'Angleterre, a offert le 
quart des revenus qu'il possède en France... Onze domes- 
tiques d'un seigneur anglais ont envoyé 120 livres. Il 
n'y a pas jusqu'au Jockey qui, n'ayant que ses boucles 
d'oreilles, les en a détachées... (2) » Le même Camille 
racontait un peu plus tard : « Un habitant de la ville de 
Constance, en Suisse, M. Emmanuel Devalot, père de 
sept enfants, voulant faire éclater son admiration pour la 
sagesse des décrets de l'Assemblée nationale et pour les 
merveilles de la Révolution en France, ne veut plus 
d'autre patrie. Se regardant comme citoyen français, il 
s'est acquitté de sa contribution patriotique et, versant 
6 000 livres à la caisse nationale, a demandé des lettres 
de naturalité et d'adoption ! Ainsi, s'écria M. Marat, les 
charmes de la liberté, joints à la beauté du climat de la 
France, à la fécondité du sol et à la douceur du com- 
merce de ses habitants, attireront bientôt parmi nous une 
foule d'étrangers avec leurs talents, leurs arts, leur fortune, 
ajoutons, et leurs vertus, car il n'y a que les cœurs hon- 
nêtes, les âmes élevées qui se passionnent pour la liberté. 
Ainsi nous verrons l'élite des patriotes et des philosophes 

(i) Lettres de Rcichardi, p. 415. La première édition parut sur une 
couverture illustrée d'une vignette qui représentait un bonnet rouge 
entouré d'une guirlande de feuilles de chêne, d'où se détachaient deux 
cocardes tricolores. 

(2) Révolutions de France et de Brahant, n" 2, p. 54. 



LES PÈLERINS DE LA LIBERTE. I9 

de tous ks ruyaiiincL: se transporter élans nos climats... (1) » 
Les notables genevois se cotisèrent et réunirent 
900 000 livres, qu'ils offrirent à la Constituante, mais 
celle-ci, dans sa séance du 29 décembre 1789, refusa leur 
don qui lui parut intéressé (2). 

Il semblait que les vieilles haines de races les plus invé- 
térées allaient s'évanouir au grand souffle de fraternité qui 
venait des bords de la Seine. Les radicaux anglais de la 
société de la Révolution de 1688 voyaient dans l'œuvre 
de la Constituante l'achèvement de l'œuvre esquissée autre- 
fois par leurs grands-pères,mais dénaturée parleurs pères. A 
leur réunion du 4 novembre 1789, leur chef, Richard Price, 
s'écriait dans un discours émouvant : « Je puis quitter le 
monde. J'ai vu la lumière répandue sur la terre, les droits 
de l'homme connus et consacrés. J'ai vu soupirer après 
la liberté des nations qui n'en avaient pas l'idée. J'ai vécu 
pour voir 30 millions d'hommes indignés et résolus, 
brisant leurs fers, redemandant leur liberté avec des cris 
irrésistibles ! » Jacobins français et radicaux anglais 
multiplièrent dès, lors les messages d'amitié, les témoigna- 
ges de solidarité, les promesses d'un radieux avenir de paix 
et de fraternité. Quand le cordonnier Thomas Hardy fonda, 
en janvier 1792, la société de correspondance de Londres, 
pour répandre jusque dans les cantons les plus reculés les 
ouvrages philosophiques et « patriotiques », c'est-à-dire 
pacifiques, il groupa rapidement vingt mille sociétaires. 
La jeune génération de poètes qui, sous le nom de 
lakistes, sera l'honneur de l'Angleterre, fait des vœux 
ardents pour la liberté française. Le frais et délicat 
Wordsworth, qui n'a pas encore terminé ses études, 
débarque à Calais, juste à la veille de la Fédération. Il a 
laissé de son voyage « à travers les hameaux et les bourgs, 
tout éclatants encore des reliques de la fête, fleurs qui se 
fanaient aux arcs triomphaux, aux fenêtres enguirlan- 
dées », une relation inoubliable. « Trois jours durant, 
par les routes piibîi'4ues, par les clicniins de traverse qui 
abrégeaient notre fatigant voyage, parles villages écartés, 
nous allâmes et nous trouvâmes partout la bienveillance 
et la joie répandues comme un parfum quand le prin- 

(i) Révolutions de France et de Brahant, n» 8, p. 342. 
(2) Voir l'article de M. O. Karmix, Une offrande genevoise à l'Assem- 
blée nationale, d:i\\s\c% Annales révolutionnaires, t. II, 1909, pp. 4.S1-513 



20 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

temps n'a pas laissé un coin du pa3^5 sans le toucher, tan- 
dis que les ormeaux, aUor»gés en file de plusieurs lieues, 
avec leur ombre légère, sur les routes majestueuses du 
grand royaume, bruissaient au-dessus de nos têtes, 
mêlés dès lors à nos souvenirs, à notre vie, comme si 
encore et toujours nous marchions lentement sous leur 
feuillage... C'était un charme plus grand encore de voir 
en plein air, sous l'étoile du soir, les danses de la liberté ; 
elles se prolongeaient jusqu'au plus épais de la nuit, ces 
danses agiles, sans souci des spectateurs aux cheveux 
gris qui épuisaient leur poitrine à gronder. » A ces danses, 
Wordsworth se mêle lui-même : « Nous formâmes une 
chaîne et, la main dans la main, nous dansâmes autour 
de la table ; tous les cœurs étaient ouverts, tous Its 
propos étaient éclatants el'amitié et de gaîté ; nous por- 
tions un nom honoré en France, le nom d'Anglais, et ils 
nous saluaient avec une bonne grâce hospitalière comme 
leurs précurseurs dans une cause glai"ieuse. » Ainsi, des 
siècles de luttes fratricides étaient oubliés, et la guerre 
d'Amérique datait d'hier 1 

Wordsworth retourna en France, à la fin de 1791, et y 
resta treize mois. Les ruines de la Bastille, sur lesqi^^lles il 
alla méditer, lui inspirèrent une de ses plus belles ocies : 
« De ses débris s'éleva ou sembla s'élever un palais d'or, le 
siège assigné de la loi équitable, d'une autorité douce et 
paternelle... Cependant des harpes prophétiques réson- 
naient de toutes parts : La guerre cessera, i)'avez-vous 
pas entendu que la conquête est abjurée? Portez des guir- 
landes, portez, portez des Heurs choisies» pour orner 
l'arbre de la Liberté !• Mon âme bondissait, ma voix 
mélancolique se mêlait au chœur. Soyez joyeuses toutes 
les nations ; dans toutes les terres, vous qui êtes capables 
de joie, soyez joyeux ! Désormais, tout ce qui novis 
manque à nous-mêmes, nous le trouverons chez les 
autres ; et tous» enrichis d'une richesse mutuelle et par- 
tagée, trouveront d'un seul cœur leur parenté com- 
mime. » M. Jaurès, qui cite ce passage, a bien raison de 
dire que par la voix de Wordsworth « l'idée de l'univer- 
selle paix et de la liberté uràverselle créait une sorte 
el'universelle patrie (i). >> Le poète séjourna longtemps à 

(i) Jaurès, La Convention, p. y^y. 



LES PELERINS DE LA LIBERTE. 21 

Blois, au cours de l'été de 1792. Il fréquentait assidûment 
le club, où il se lia d'amitié avec le général Michel Beaupuy, 
un héros républicain sorti des pages de Plutarque (i). Il 
applaudit à la chute du trône, à la victoire de Valmy, à 
ia proclamation de la République. Il se serait sans doute 
jeté dans la Révolution et y aurait joué un rôle actif, 
si sa famille inquiète ne l'eût forcé à rentrer en Angleterre, 
en lui coupant les vivres. 

Nombreux furent les Anglais éclairés qui firent le 
voyage de France dans le même esprit que Wordsworth, 
afin de contempler la liberté dans son pays d'élection. 
L'auteur dramatique Holcroft, qui avait déjà traduit le 
Mariage de Figaro, passa le détroit dès 1789. Il se lia 
intimement avec Danton, comme il s'était lié avec Beau- 
marchais. 

L'opulent gentilhomme campagnard Robert Pigott, 
descendant du Normand Picot, et apôtre du végétarisme, 
vint à Paris en 1790 ; il fréquenta les Girondins, Brissot, 
qu'il avait connu à Londres, M'^^^ Roland, Bancal ; il les 
détourna d'imiter la législation anglaise, dont il dénonçait 
les vices. Une adresse qu'il présenta au club de Lyon, 
le 10 février 1791, fut imprimée dans le journal de ce club. 
Au début de 1792, il lança la- mode des bonnets. Un 
instant, il avait pensé à se fixer définitivement en France, 
en achetant une propriété d'église. Il mourut d'ailleurs à 
Toulouse, le 7 juillet 1794, à cinquante-huit ans. 

John Oswald, qui avait été soldat dans l'Inde et qui 
connaissait l'arabe, le turc, l'italien, l'espagnol et le portu- 
gais, vint de bonne heure à Paris, où il se lia avec Brissot 
et Condorcet. Il fut, en novembre 1791, un des fondateurs 
de la girondhie Chronique du mois, et il traduisit en 
anglais le pamphlet de Collot d'Herbois : L'esprit de 
la Constitution française, et VAlmanach du père Gérard, 
du même. Mais il ne se borna pas à des traductions, il 
composa de nombreuses brochures révolutionnaires en 
vers et en prose (2). 

James Watt junior, le fils du grand inventeur, vint à 

(i) Sur le séjour de Wordsworth à Blois, voir l'article de M. IMac 
Lean Hauper, dans La Nation du 10 avril 191 3, et le livre de Ch. Cestri;:, 
La. Révolution et les poètes anglais, p. 4S et suivantes. 

(2) Voir l'étude de Mi André I.icuTit-NnRUGKU {F^rr BàvohtUon frun- 

■.:isi:: t. XWTTV 



22 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

Paris, à la fin de 1791, délégué avec Thomas Cooper, pour 
porter aux Jacobins une adresse au nom de la société 
constitutionnelle anglaise. Il fut le héros de la drama- 
tique séance du 18 décembre 1791, si vivement décrite par 
Carlyle. Il porta le drapeau anglais à la fête des Suisses 
de Châteauvieux, le 15 avril 1792, tandis que Cooper, 
auprès de lui, portait le buste d'Algernon Sidney, un des 
martyrs de la liberté anglaise. Le 14 août 1792, il offrit 
à la Législative 1315 francs pour les famiUes des combat- 
tants. Il était, ce jour-là, accompagné d'un de ses compa- 
triotes, Gamble, dont la sœur épousa le fils du célèbre 
imprimeur Didot. 

Nommons encore, parmi ces généreux pèlerins de la 
liberté venus d'Angleterre, le quaker David Williams, 
célèbre pour avoir tenté d'ériger le déisme en religion 
positive, ami de Brissot, qui le fit venir à Paris, en novem- 
bre 1792, pour lui demander conseil ; Samuel Watson, 
John Moore, dont les lettres et journaux écrits en France 
furent immédiatement publiés de l'autre côté du détroit (i) ; 
le fils de Priestley, Williams, qui fut reçu solennelle- 
ment par la Législative le 8 juin 1792 ; John Hurford 
Stone, unitarien comme le docteur Price, ami de M"^e de 
Genlis et des Girondins ; lord Fitz-Gerald, lord Palmers- 
ton, William Hunter, Charles Wollaston, Lingard, etc. 

Les femmes étaient représentées, dans cette nombreuse 
et brillante galerie, par Miss Maria Helena Williams, 
femme de lettres spirituelle, que M"^^ Roland aurait voulu 
marier à son ami Bancal, et qui épousa finalement son 
compatriote Stone, avec lequel elle se fixa en France (2) ; 
Mary Wollstonecraft, pamphlétaire de talent, qui épousera 
bientôt le célèbre socialiste anglais Godwin (3) ; Miss 



(i) Les lettres de Watsoft, écrites de Paris en ly-fi et en 1792, ont paru 
à Londres en 1792 et 1793. Le journal de John ]^.[oore, qui roule sur les 
mois qni ont suivi le 10 août 1792, parut en même temps, eu anglais et 
en français, en 1794. La traduction française est due à La Grange. — 
Moore avait accompagné à Paris le comte de Lauderdale, admirateur de 
Brissot. 

(2) Helena Williams fit paraître à Londres, en 1791, ses Lettres écrites 
de France pendant l'été de 1790. Une traduction française, par La 
Montagne, en fut donnée l'année suivante. 

(3) Une traduction française de l'ouvrage de Mary Wollstonecraft : 
Défense du droit des femmes, parut à Paris chez le libraire Buisson, en 
deux volumes, au début de raar.-; 1793. On en tr mvera une analyse dans 



LES PELERINS DE LA LIBERTÉ. 23 

Freeman Shepherd, qui admirait Robespierre et qui 
essaya, d'ailleurs vainement, de lui faire accepter, en 
janvier 1792, une offrande pour la chose publique (i). 

Les écrivains et les poètes, qui ne pouvaient venir en 
France, avaient les yeux tournés vers elle. Le célèbre 
jurisconsulte et philosophe Bentham faisait hommage à la 
Législative, par l'intermédiaire de son ami Garran de 
Coulon, de son mémoire sur la réforme des prisons, le 
13 décembre 1791. Il s'écriait dans sa lettre d'envoi que 
« la France était de tous les pays celui où une idée nouvelle 
se fait le plus aisément pardonner sa nouveauté, pourvu 
qu'elle soit utile », et qu'on attendait d'elle « des modèles 
pour toutes les parties de l'administration ». A la veille 
même du jour où la guerre allait être déclarée entre la 
France et l'Angleterre, William Godwin chargeait Chau- 
velin, notre ambassadeur à Londres, de remettre à la 
Convention un exemplaire de son grand ouvrage Essai 
sur la justice politique. Il se proclamait, dans sa lettre à la 
Convention, « un des admirateurs les plus zélés de la 
Révolution française ». « Mes regards sont constamment 
tournés vers ses effets et j'en conçois les plus grandes espé- 
rances. Je la considère comme l'époque la plus remar- 
quable dans les progrès de l'esprit humain (2). » Les 
offrandes de Bentham et de Godwin furent honorées d'une 
mention au procès-verbal et leurs lettres insérées au 
Bulletin. 

L'âpre poète écossais Robert Burns faisait passer, dans 
les vers de son célèbre poème l'Arbre de la liberté, un 
souffle de révolte : « Prions donc que la vieille Angleterre 
puisse planter solidement cet arbre fameux, homme ! et 
joyeusement nous chanterons et saluerons le jour qui nous 
donnera la liberté, homme ! (3) » 

Mêmes accents, à peine différents, dans les poèmes de 
Coleridge et de Southey, alors tous deux disciploe de 

les Annales patriotiques du 8 juin 1793. L'ouvrage avait été dédié à 
Talleyrand. 

(i) La lettre de miss Freeman Shepherd est publiée dans les Papiers 
inédits trouvés chez Robespierre (1828), t. II, pp. 163-164, avec une faute 
de lecture : Theeman Shephen. 

(2) Voir aux Archives parlementaires la séance de la Convention du 
28 avril 1793. La lettre de Godwin est datée de Londres, le 26 janvier 
1793. Sur Godwin, voir le livre d'Henri Roussin. 

(3) Sur Robert Burns, voir le livre de M. Angellier. 



24 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Godwin. Southey, dans son Wat Tyler, glorifiait les 
révoltés d'autrefois, en mettant dans leur bouche les 
maximes jacobines. Coleridge célébrait dans une ode la 
prise de la Bastille et dédiait à Godwin un de ses sonnets. 
Il n'est pas jusqu'au doux et tendre Blake, l'auteur des 
Rêves d'innocence, qui n'ait commencé, en 1791, un 
poème en sept chants en l'honneur de la Révolution fran- 
çaise, qu'il considérait comme un « événement voulu par 
Dieu pour ramener ici-bas la vertu et le bonheur (i) ». 

La Révolution française était considérée à juste titre et 
se donnait elle-même comme une fille de la Révolution 
américaine. Les plus libres esprits d'Amérique la saluèrent 
avec enthousiasme. Ils rêvèrent d'afïranchir l'Angleterre, 
leur ancienne métropole, et de former ensuite, avec la 
France, ime fédération qui aurait compris les trois grandes 
démocraties de l'Atlantique. Deux hommes surtout se 
dévouèrent à cette œuvre, le poète Joël Barlov^ et le 
publiciste Thomas Paine. 

Barlow, qui avait été aumônier dans l'armée de 
Washington, était l'auteur d'un poème La Colomhiade, en 
l'honneur du grand Génois qui avait découvert le nouveau 
monde. Il se livra, en Angleterre, à une ardente propa- 
gande d'inspiration républicaine. Il publia, en 1792, un 
Avis aux ordres privilégiés des différents Etats de l'Europe, 
rempli de prédictions menaçantes, et un peu plus tard un 
poème intitulé La Conspiration des rois. Il fut chargé, en 
novembre 1792, avec l'attorney Frost, de porter à la 
Convention les félicitations de la société constitutionnelle 
de Londres, avec un don de mille souliers pour nos soldats. 
Il séjourna dès lors en France et se rendit en Savoie, 
après la conquête, pour y prêcher aux habitants l'amour 
de la République (2). 

Thomas Paine est plus connu. Il a laissé un nom dans 
l'histoire politique et dans l'histoire littéraire. Il avait pris 
une part des plus considérables à la Révolution d'Amé- 
rique, aux côtés de Jefferson, de Washington et de Fran- 
klin, comme secrétaire du Comité des affaires étrangères 

(i) Ch. Cestre, La Révolution française et les poètes anglais, pp. 210- 
211. 

(2) Voir l'éloge de Barlow, par Ciuyton de Morveau, à la séance du 
17 février 1793. Barlow deviendra ambassadeur des"*Etats-IJnis rii Francf 
iKnwi le premipr lînipii'e: Il niournt »>a Pt^locne en tStj. 



LES PÈLERINS DE LA LIBERTÉ. 25 

du Congrès. Il était venu en France une première fois, 
en 1787, rejoindre son ami l'ambassadeur Jclïerson. Il lui 
écrivait, le 26 février 1789, que cette année-là serait pour 
la France « une année du monde, une année du Seigneur ». 
Il revint à Paris, en septembre 1789, et y séjourna jus- 
qu'en mars 1790. Il composa alors la première partie de 
son célèbre pamphlet Le Sens commun, dédié à Washing- 
ton. Il se berçait encore de l'illusion que l'institution 
monarchique pourrait se concilier avec l'ordre nouveau, 
et il se livrait à un éloge enthousiaste de Lafayette. En 
retournant à Londres, il emporta avec lui la clef de la 
Bastille, que Lafayette le chargea d'offrir à Washington. 
Il écrivit à ce dernier en s'acquittant de cette mission : 
« Que les principes de l'Amérique aient ouvert la Bastille, 
on n'en saurait douter, et, par conséquent, c'est en Amé- 
rique que sa clef doit trouver sa véritable place ! » 

En Angleterre, Paine se mêla avec passion au mouve- 
ment de réforme démocratique, dont Priestle}^ Price, 
Benjamin Cooper, Horne Tooke, Mackintosh, Thomas 
Muir, lord Stanhope et Sheridan étaient les chefs les plus 
marquants. En novembre 1790, Edmond Burke, rompant 
avec ses amis du parti whig, avait dénoncé les dangers 
des idées françaises dans ses injurieuses Réflexions sur la 
Révolution, et exalté les institutions traditionnelles et 
aristocratiques de l'Angleterre. Mackintosh, Pricstley, 
Mary Wolstonecraft avaient répondu à Burke, mais leurs 
réponses, si vigoureuses fussent-elles, le cédèrent en reten- 
tissement aux Droits de l'Homme, de Paine, dont le succès 
fut prodigieux. Paine revint en France, en avril 1791, 
pour faire traduire son livre en français (i). Il y était 
encore au moment de la fuite du roi. Rencontrant dans 
la rue le neveu de Priestlcy, Thomas Christie, qui était 
aussi à Paris, il lui dit : « Vous voyez l'absurdité des gou- 
vernements monarchiques ; voici toute une nation trou- 
blée par la folie d'un homme ! >> Dès lors, son parti fut pris, 
il se fit, avec ses amis Condorcet, Brissot, Achille Duchâ- 
telet, Bonneville, Lanthenas, le héraut de l'idée républi- 
caine. Après k"^ massacre du Champ-do-Mars, il ret(nu-na 
en Angleterre, où il était devenu, depuis ki mort de Price, 

(i) Le trodnntovir fut F RouIps. coUalionitnir <h^ Mnt^ï hVA*it >h' 



26 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

le véritable chef du parti radical. Il fit paraître, en février 
1792, la seconde partie de ses Droits de l'Homme, dont la 
hardiesse- surprit et offensa. Il fut expulsé de Manchester , 
et il était l'objet de poursuites quand il fut élu à la 
Convention. Nous le retrouverons au cours de ce récit (i). 

Barlow et Paine sont les deux plus illustres pèlerins que 
TAmérique envoya à la France révolutionnaire. Il y en eut 
d'autres. L'amiral Paul Jones fit partie de la députation 
d'Américains qui congratula la Constituante, le 10 juillet 
1790, et au nom de laquelle pritlaparole Vernon,de New- 
port. Quand il mourut, le 18 juillet 1792, la Législative se 
fit représenter à ses obsèques par une délégation de douze 
membres, où figurait Gay-Vernon, évêque de Limoges. 
C'était sans doute la première fois qu'un évêque catho- 
lique assistait, en France, à l'enterrement d'un protes- 
tant. 

Ajoutons encore que plusieurs Américains de marque 
offrirent de servir dans l'armée française quand la guerre 
fut déclarée, notamment John Key Eustace, qui offrit ses 
services à la Législative, le 7 juin 1792, et fut fait maréchal 
de camp le 7 septembre. Il servit en Vendée et en Bel- 
gique (2). Le colonel Langborn et le major Jackson, qui 
voulaient imiter son exemple, en furent empêchés par la 
proclamation de neutralité du gouvernement des Etats- 
Unis. 

Allemands et Anglo-Saxons formèrent le gros des pèle- 
rins que la liberté attira en France. Mais dans leur troupe 
nombreuse, tous les peuples furent représentés. Le plus 
grand poète dont l'Italie put alors s'enorgueillir, Alfieri, 
séjourna à Paris pendant les premières années de la Révo- 
lution. Il chanta la prise de la Bastille, il écrivit à Louis XVI 
pour lui offrir ses conseils, il vibra de toutes les passions 
de l'époque. 

Hippolyte Pindemonte, qui ne manquait pas de talent, 
était lui aussi à Paris au début des troubles. Il imprima 
chez Didot un poème à la France, où il célébrait les faits 
du jour et s'écriait : Heureuse l'Italie si elle pouvait imiter 

(i) Sur Thomas Paine, consulter le livre de M. D. M. Conway et 
l'étude de Félix Rabbe, dans La Révolution française, t. XXXV et 
XXXVI. 

(2) Sur Eustace, consulter la note de M. Cl. Perroud et la lettre de 
M. Alger, dans La Révolution française, t. XLI. 



LES PÈLERINS DE LA LIBERTE. 27 

la France. L'arbre de la liberté lui inspira un de ses meil- 
leurs sonnets. 

Les poètes restés en Italie suivaient le drame avec un 
intérêt palpitant. Le Toscan Giovanni Fantoni chantait 
la Gaule, qui brisait les fers de la servitude ; le Padouan 
Cesarotti l'implorait pour qu'elle vînt au secours des Ita- 
liens opprimés. Il est vrai que ces voix se turent vite, car 
la répression commença de bonne heure au delà des 
monts (i). 

Il ne resta bientôt plus aux patriotes italiens que la 
ressource d'émigrer en France. C'est ce que fit le célèbre 
Toscan Philippe Buonarroti, descendant de Michel- Ange. 
Dès 1791, pour échapper aux persécutions, il passait en 
Corse, où il se livrait à une mission patriotique, puis il se 
retirait en France, qui devint sa seconde patrie (2). Citons 
encore le prof esseur Rotondo, que ses démêlés avec Lafa- 
yette rendirent fameux au printemps de 1791. 

Moins nombreux encore que les Italiens furent les Espa- 
gnols qui osèrent afficher leurs idées révolutionnaires, et 
cela se comprend, l'Inquisition veillait ! Le jeune Andalou 
José Marchena, qui n'avait guère plus de vingt ans en 
1789, dut quitter de bonne heure l'Espagne pour échapper 
à la répression. Il se lia avec Marat et collabora de temps 
en temps à l'Ami du peuple. Mais il ne tarda pas à rompre 
avec son protecteur pour devenir l'intime ami de Brissot. 
Un ancien attaché à l'ambassade espagnole de Paris, 
Hevia, qui avait attaqué dans un pamphlet la reine, amie 
de Godoï, « une MessaHne de Bourbon qui exprimait le 
sang du peuple », dut s'empresser de passer la frontière (3). 
Il sera employé, avec Marchena, à la propagande giron- 
dine. 

La lointaine Russie, elle-même, envoya en France 
quelques pèlerins de la liberté, Karamzinc, qui n'était pas 
encore le fougueux réactionnaire qu'il deviendra plus 
tard, arriva en 1789. Il avait déjà été précédé à Paris par 

(i) Voir Paul Hazard, La Révolution française et les lettres italiennes^ 
pages 28-30. 

(2) Sur les débuts révolutionnaires de Buonarroti, voir le curieux 
jugement du tribunal du deuxième arrondissement de Paris, qui déclare 
fausses et calomnieuses les attaques du citoyen Constantin! contre 
Buonarroti (29 brumaire an II), Bib. nat. Lb''\^523. 

(3) Sur J. Marchena, voir l'article de M. Mouel-I^'atio dans la Revue 
historique, t. XLI\'. 



28 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

le jeune prince Paul Stroganof, qu'accompagnait son pré- 
cepteur le mathématicien Gilbert Romme, le futur conven- 
tionnel montagnard. Sous le nom d'Otcher, Stroganof se 
mêla au m.ouvem.ent politique. Il fut secrétaire du Club 
des amis de la loi fondé par Romme, il assista à la fête 
anniversaire du Serment du Jeu de Paume, le 20 juin 1790, 
il pétitionna contre le droit d'aînesse, il assista aux 
séances des Jacobins et de la Constituante. Il ne quitta 
la France, pour retourner en Russie, que sur les somma- 
tions répétées de son père (i). 

Devant cet afflux inouï d'étrangers de toutes les 
nations, accourus pour respirer l'air de la liberté, devant 
ces acclamations enthousiastes proférées en toutes les 
langues, comment les révolutionnaires auraient-ils gardé 
leur sang-froid? Ils s'imaginèrent de bonne foi que le 
monde était prêt à recevoir leur évangile. Ils ne réfléchi- 
rent pas que, derrière l'élite éclairée qui les applaudissait, 
subsistaient des masses ignorantes façonnées depuis des 
siècles à l'esclavage. Ils ne mesurèrent pas à leur valeur 
toutes les forces de réaction. Ils n'accueillireryt pas tou- 
jours avec discernement les étrangers qui se donnaient 
pour des émigrés de la liberté. Ils durent peu à peu déposer 
leurs illusions. Après que la guerre fut déclarée, il leur 
fallut surveiller et bientôt emprisonner les indésirables 
qui s'étaient mêlés aux sincères. 



(i) Voir l'étude de ÏM. L. Pingaud, Gilbert Romme en Russie, et 
l'article de M. Cl. Perroud, Gilbert Romme en 1790 e/ 1791, dans La 
Révolution française, t. LIX. 



III 

LES RÉFUGIES POLITIQUES 



Grisés par les applaudissements presque universels par 
lesquels la bourgeoisie européenne avait accueilli les 
premières journées révolutionnaires, les Français j^atriotes 
prenaient au sérieux leur rôle d'instituteurs des nations, 
de protecteurs des opprimés. Ils croyaient sincèrement 
inaugurer une ère nouvelle, l'ère de la Régénération. 
Dans tout étranger, ils voyaient un frère, un frère un peu 
inférieur dont ils se constituaient les tuteurs charitables 
et généreux. Tous ceux qui souffraient pour la cause de Ja 
liberté leur devenaient chers. Ils leur offraient aussitôt 
asile et protection. 

Le chevalier Louis Pio, secrétaire de l'ambassadeur de 
Naplcs à Paris, n'avait pu dissimuler la joie que lui cau- 
saient les événements (i). Il encourut la disgrâce de sa 
Cour et dut donner sa démission. Aussitôt, le district 
des Feuillants, où il était domicilié, prit ime délibération 
pour le recommander à la Commune de Paris et, en atteîî- 
dant, l'admit sur-lc-cîiamp à prêter le serment civiqm\ 
ce qui était lui conférer la qualité de Français. Pio adressa 
à' tous les districts un mémoire apologétique de sa conr 
duite qui se terminait par la demande d'une place qui 
pût lui permettre de subsister. 

Le II mars 1790, l'assemblée des représentants de la 



(i) On trouvera sur Louis Pio une notice intéressante de Flammer- 
MONT au t. \'III des Nouvclltm archives des yfissioits, p. 433 et suiv. 
Mais cette notice ne concerne que son rôle diplomatique avant f^y. 



30 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

Commune reçut une députalion du district des Feuillants 
qui était venue lui recommander la demande de l'Italien 
persécuté. L'abbé Fauchet, qui présidait, prononça 
l'éloge de « l'illustre Napolitain devenu Français à l'épo- 
que où la France s'est trouvée libre ». Il déclara que la 
Commune ferait connaître à Lafayette « toute la satisfac- 
tion qu'elle aurait de voir un nouveau compatriote, dont 
nous avons fait l'heureuse conquête, occuper un poste 
honorable parmi nos défenseurs ». Et il conclut, « avec 
une sensibilité profonde et une satisfaction pure », en 
proclamant le chevalier Pio citoyen français, et en lui 
accordant les honneurs de la séance (i). 

Il ne paraît pas que Pio ait reçu un commandement 
dans la garde nationale parisienne, mais il fut employé 
aux bureaux de l'Hôtel de Ville comme « commissaire 
pour les papiers des émigrés » (2), et de là, il passa ensuite, 
au début de 1793, dans les bureaux du ministère des 
Affaires étrangères (3). Le cas de Pio n'a pas dû être isolé. 
Le courant de fraternité humaine était si fort qu'un 
Constituant pourtant modéré, l'académicien Target, pro- 
posait, le 30 avril 1790, de naturaliser en bloc tous les 
étrangers domiciliés en France depuis cinq ans et y pos- 
sédant quelque avoir. « Les départements des frontières 
et des villes maritimes, disait-il, sont remplis d'hommes 
nés en pays étranger, mariés, propriétaires depuis très 
longtemps ou en possession d'établissements de commerce. 
Ils ont occupé des fonctions civiles. Les uns ont été offi- 
ciers dans les anciennes municipalités, les autres sont 
officiers de la garde nationale, tous ont prêté le serment 
civique. Ils forment dans beaucoup de villes le 8^, le 7^, 
le 6^ de la population. Ce sont des amis de plus que vous 
acquerrez à une Constitution qui voudrait rendre tous 
les hommes heureux. » Le projet de décret que Target 
proposa fut adopté séance tenante et sans débat. Il ne 
faisait du reste que régulariser une situation de fait, car 
dans beaucoup de villes, les nouvelles municipalités 
avaient accordé de leur propre mouvement le droit de 

(i) Voir l'extrait du procès-verbal de la Commune, du 11 mars 1790. 
Bih. nat. Lb*°ii6i. 

(2) Frédéric Masson, Le département des Affaires étranger es pen- 
dant la Révolution, p. 517. 

(3) Archives des affaires étrangères^ France, 324. 



LES REFUGIES POLITIQUES. 3I 

suffrage et le droit d'éligibilité aux étrangers domiciliés. 

En vertu de ce décret d'un libéralisme sans exemple (i), 
le plus grand nombre des étrangers résidant en France 
se trouvèrent ipso facto complètement assimilés aux Fran- 
çais de vieille roche. Ils entrèrent dans la garde nationale, 
ils furent chargés d'assurer le bon ordre, ils portèrent 
les armes, ils pénétrèrent dans les corps élus, ils furent 
aptes à tous les emplois (2). 

Beaucoup n'hésitèrent pas à user pleinement des droits 
qui leur étaient conférés. Nombreux furent ceux qui 
prirent part aux luttes politiques au premier rang. 

Dès le mois de septembre 1789, le Suisse Jean-Paul 
Marat (3) publiait l'Ami du pettple qui obtint très vite un 
grand succès. En sens contraire, le Genevois Mallet du 
Pan rédigeait l'aristocrate Mercure de France. Un peu 
plus tard, le Belge Proly, qu'on disait bâtard du prince 
de Kaunitz, fonda le Cosmopolite qui disparut après la 
déclaration de guerre qu'il ne put empêcher. Le Genevois 
Clavière collaborait à la girondine Chronique du mois. 
Au printemps de 1792, les exilés politiques de la Suisse 
romande et de la Savoie eurent un organe à eux, la Corrcs- 

(i) Texte du décret : « Tous ceux qui, nés hors du royaume de parents 
étrangers, sont établis en France, seront réputés Français et admis, en 
prêtant le serment civique, à l'exercice des droits de citoyen actif, après 
cinq ans de domicile dans le royaume, s'ils ont en outre acquis des immeu- 
bles ou épousé une Française, ou formé des établissements de commerce, 
ou reçu dans quelques villes des lettres de bourgeoisie, nonobstant tous 
règlements contraires, auxquels il est dérogé ». Ce décret passa presque 
textuellement dans la Constitution de 1791, dont il forma l'article 2 du 
titre II. 

(2) La loi du 29 septembre 1791 sur la garde nationale disait formel- 
lement dans son article 8 : « Les étrangers qui auront rempli les condi- 
tions prescrites pour devenir citoyens français et leurs enfants seront 
traités comme les Français naturels». Benjamin Cuendet, bourgeois 
d'Yverdon en Suisse, devint officier de la garde nationale lyonnaise. 
Voir son curieux Carnet publié par M. Moutarde dans la « Revue d'His- 
toire de Lyon », 1914. — Pierre-Alexandre Wille, fils du peintre et gra- 
veur Jean-Georges Wille, Suisse d'origine, devint commandant du 
bataillon du district des Cordcliers à Taris. Voir les méiui>ircs do smi père 
publiés en 1857 par G. Di^plessis. — Le Hollandais réfugié D.wekiioult 
fut nommé membre du directoire du département des Ardennes, puis 
député à la Législative, etc., etc. 

(3) J.-P. Marat ou mieux Mara était le fils d'un religieux italien 
défroqué, né à Cagliari et établi ensuite à Genève, où il se maria, puis à 
Yvcrdon et à Boudry dans la principauté de Neuchàtel qui appartenait 
à la Prusse. J.-P. Marat exerça la médecine à Londres et à Newcastle, 
puis à Paris, où il devint en 1777 médecin des gardes du comte d'Artois. 



32 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

pondance des Nations, dirigée par le Genevois Desonnaz 
et le Savoyard Dessaix, avec la collaboration du banquier 
Grenus, qui poursuivait la réunion de Genève, sa patrie, 
à la France (i). La colonie beige et hcllandaise pouvait 
lire la Gazette tcniver selle de Cerisier et, quand ce journal 
disparut comme feuillant in après le lo août, le Batave 
du sans-culotte Dlisaulchoy, largement ouvert aux com- 
munications des réfugiés des Pays-Bas. Un moment même, 
dans l'été de 1792, parut à Paris un journal anglais The 
Paris Mercury and Continental Chronicle, qui changea 
de titre au mois d'octobre et devint The Magazine oj Paris 
or Gazette oj the Repablic of France, ci-devant The 
Paris Mercury (2). 

Ce n'était j>as à Paris seulement que les étrangers 
rédigeaient des gazettes. Le capucin Jean-Georges Schnei- 
der, originaire des environs de Wurzbourg en Franconie, 
ancien professeur à l'Université de Bonn, vint s'établir 
à Strasbourg vers le milieu de l'année 1791. Il y devint 
aussitôt vicaire épiscopal de l'évêque Brendel et il chan- 
gea bientôt ses prénoms vulgaires contre celui d'Euloge, 
sous lequel il passa à la postérité, puis il fonda en 1792 
le journal l'Argus, tout entier rédigé en allemand (3). 

fi) La Correspondance des Nations, «journal politique et littéraire par 
une société d'amis du genre humain », portait en épigraphe le mot de 
Mirabeau . La cocarde de la liberté fera le tour du Monde ! Elle ne parut 
que pendant les mois de mai et juin 1792 et disparut avec son n°44, daté 
du 13 juin, c'est-à-dire qu'elle naquit et disparut avec le premier minis- 
tère girondin, et c'est peut-être un indice qu'elle émargeait auxômillions 
de fonds secrets que l'Assemblée législative avait votés au début de la 
guerre pour le ministre des Affaires étrangères Dumouriez. 

(2) The Pari'i Mercury paraissait le lundi et le jeudi chez Gillet and C*^, 
n» 141 2, rue Notre-Dame-des-Champs. Les abonnements étaient reçus 
chez le libraire (iuefficr, quai des A\igustius et à I.on(.kes, chez T. Gillet, 
I'), Baîtholomewclosc, West-Sraita lield. La Bibliothèque nationale 
n'eu possède que les n*** 3, 7 et 8 in-folio. (L C^ &34.) J'ai rencontré le 
!« n» du The Magazine of Paris dans la correspondance d'Angleterre 
aux affaires étrangères (volume 5^2, folio 345). Ce n» est daté du lundi 
8 octobre au jeudi 11 octobre 1792. Il paraissait îous la forme d'un 
cahier de 16 pages in-S*» et il était imprimé « at the English Printing 
office, n® I 412, rue Notre-Dame-des-Champs ». 

(3) Argos oder dcr Mann mit hundert Atigen. Le i"^'"" numéro est du 
3 juillet 1792. Le médecin wurtcmbergeois Georges Kdnner, le pro- 
fesseur mayençais Dorsch, le publiciste Cotta de Stuttgart, s'établirent 
également à Strasbourg vers le même temps et propagèrent de leur 
mieux les idées françaises sur les deux rives du Rhin. Sur Euloge Schnei- 
der voir l'étude d'E. Hamel dans La Révolution française, t. XXXIV. 



LES RÉFUGIÉS POLITIQUES. 33 

Bien entendu, comme ils usaient du droit d'écrire, ces 
étrangers usaient aussi du droit de réunion. Ils eurent de 
bonne heure leurs clubs spéciaux, club des patriotes suis- 
ses fondé à Paris le 6 juin 1790, club de la propagande des 
Alpes appelé ensuite club des Allobroges fondé un an 
plus tard par le médecin savoyard Doppet et grossi du 
précédent , comité des Belges et Liégeois unis au printemps 
de 1792, comité batave à la même époque, club anglais 
qui fonctionna quelques semaines en novembre et dé- 
cembre 1792, comité des patriotes mayençais, etc. 

Le club des patriotes suisses fut fondé par des réfugiés 
fribourgeois qui espéraient, par l'appui de la France, pren- 
dre leur revanche des persécutions qu'ils avaient subies 
après l'échec de leur tentative de 1781. Pour commencer, 
ils tentèrent d'arracher au bagne de Brest deux de leurs 
amis, Jean- Jacques Sudan et François Huguenot, que 
l'aristocratie fribourgeoise avait condamnés aux galères 
et confiés au roi de France qui se chargeait de faire exé- 
cuter la peine (i). 

Le 21 mai 1790, l'abbé Grégoire, qui s'enflammait pour 
toutes les causes généreuses, porta à la tribune de la Cons- 
tituante la réclamation de Sudan et de Huguenot qui 
demandaient leur liberté. Il fut soutenu par Charles 
Lameth, Reubell et Rœderer et l'Assemblée décréta qu'à 
l'avenir, il ne serait reçu dans les galères de France aucune 
personne condamnée par les tribunaux étrangers et que 
Sudan et Huguenot seraient sur-le-champ rendus à la 
liberté. 

Castella proposa à ses compatriotes fribourgeois rési- 
dant à Paris de recevoir solennellement les deux victimes 
de l'aristocratie, de les conduire en triomphe à l'Assemblée 
pour les féliciter et de faire célébrer dans une église une 
messe d'actions de grâces. Ainsi fut fait et c'est au cours 
de cette fête que prit naissance le club helvétique. Les 
galériens furent présentés à l'Assemblée, le 3 juillet 1790, 
précédés de la musique d'un régiment suisse qu'avait 

(i) Voir rimprinu' intiliilr A Misy.icuys les Friboiirgicoi!; résidant à 
Paris, daté de janvier 1790, dans G. Gauthekot, Lt\s- relations franco- 
helvétiques de 1789 à 1792, p. 75. La pétition en faveur des galériens de 
Brest était signée chez M™*-" Chaperon, hôtel des Cent-Suisses, passage 
Saint-Roch. Elle fut imprimée chez Momoro sous le titre Im Voix 
libre des patriotes suisses à Nos seigneurs de VAssembUc nationale. 



34 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

accordée le colonel d'Affry. Leurs chaînes furent suspen- 
dues dans l'église des Prémontrés, où fut dite la messe 
d'actions de grâces, et la Comédie-Française donna en leur 
honneur, le même soir, un drame de circonstance, intitulé 
r Honnête criminel. 

Les statuts du club donnaient comme but à son activité 
« la propagation de la liberté dans ceux des cantons suis- 
ses et leurs alliés où l'aristocratie a dénaturé les premières 
institutions du pays ». A cet effet, fut organisé au n^ 20 de 
la rue des Boucheries-Saint-Honoré, près le Palais-Royal, 
un bureau de correspondance helvétique, qui publia une 
Correspondance générale helvétiqiie avec la devise Pro pa- 
tria et libertate et le titre général : Révolution de Suisse. 
Le premier numéro de cette publication parut 
le i^r août 1790. 

Quelques jours plus tard, le club lançait, à des milliers 
d'exemplaires sous la signature de Chaperon, son prési- 
dent, et de Conus et Grémion, ses secrétaires, une Lettre 
aux Communes des villes, bourgs et villages de la Suisse et 
de ses alliés ou l' Aristocratie suisse dévoilée, que Castella 
avait rédigée. Cette brochure et d'autres du même genre 
furent distribuées dans toute la Suisse par le moyen des 
colporteurs et des aubergistes. 

Les gouvernements de Berne et de Fribourg ne tardè- 
rent pas à s'émouvoir de la propaga.nde du club helvétique. 
En même temps qu'ils édictaient de sévèrx^s mesures de 
répression sur leur territoire, ils priaient le roi de France de 
dissoudre un club qui était, disaient-ils, un foyer d'anarchie. 
Ils réclamaient même l'extradition d(^ s<vS membres (i). Le 
« louable corps helvétique » fit des représentations officiel- 
les au gouvernement français par une note du 21 sep- 
tembre 1790. Le colonel des Suisses d'Affry appuya cette 
note par une démarche auprès du ministre des Affaires 
étrangères, Montmorin, qui conféra de l'affaire avec le 
comité diplomatique au début d'octobre. 

Mais le club avait de puissants appuis dans la presse et 
dans l'assemblée. Il se défendit auprès du Comité diplo- 
matique en accusant les aristocrates bernois et fribour- 
geois de connivence avec les émigrés. Comme le gou ver- 



Ci) Voir les textes diplomatiques dans la publication citée de M. G. Gau- 

THEROT. 



LES REFUGIES POLITIQUES. 35 

nement de Fribourg avait mis à prix, le 11 octobre, la tête 
de ses principaux chefs, cent doublons pour qui livrerait 
Castella, mort ou vif, 200 écus à qui livrerait ses lieute- 
nants, Sudan, Huguenot, Rey, Chaperon, Conus, Gré- 
mion, Roullier et Kolly, il mit lui-même à prix les têtes 
des membres des gouvernements de Fribourg et de Berne. 
Castella se mit sous la sauvegarde de la section parisienne 
des Quatre Nations qui lui avait déjà décerné le titre de 
citoyen français. Le club eut bientôt des succursales dans 
les faubourgs. Il continua à lancer des brochures dont cer- 
taines parurent dans le Mercure National, où le futur 
Montagnard Robert, ami de Danton, menait une cam- 
pagne républicaine. Aucune réponse ne fut jamais faite 
par le gouvernement français aux réclamations du loua- 
ble corps helvétique. Et bientôt, "quand, au printemps de 
Î792, le ministre girondin prit le pouvoir et se prépara à 
la guerre, les chefs de la Révolution ne songèrent plus qu'à 
ul iliser les concours que leur offraient les Suisses patriotes 
réfugiés en France. 

Le club helvétique cesse alors de se réunir et il se fond 
en une organisation plus vaste, le club central des nations 
étrangères amies de la Constitution, qu'on appelle aussi 
le club des patriotes étrangers (i). Malgré son nom, il ne 
comprend guère que des Suisses, des Genevois et des 
Savoisiens. Ceux-ci prédominent et ils donnent bientôt 
au club leur nom de guerre, leur nom régénéré. Il devient 
le club des Allobroges aux environs du 10 août. 

Un homme en est l'âme, le médecin Amédée Doppct, 
dont la carrière fut plutôt mouvementée. Fils d'un mar- 
chand cirier de Chambcry, il s'était engagé à quinze 
ans dans un régiment de cavalerie française. Il y servit 
trois ans puis passa plusieurs années à Paris, commit 
quelques « étourderics » qu'il avoua plus tard, se fit comé- 
dien, puis quitta la France et alla étudier la m.édecine 



(i) Il tenait SCS séances rue Christine n" n {Correspondance des 
Nations, u"s du 12 mai et du 16 mai 1792). Ce local était celui du club 
des Indigents (voir mon livre Le Club des Cordeliers, p. 167). M. Ch. 
Dufayard, dans son étude sur le club des Allobroges {Revue historique, 
t., L.), dit que le club s'appela d'abord club de la propagande des Alpes 
et que ses réunions se tinrent au début, chez le libraire Buisson, puis dans 
la salle des Jacobins. Mais il n'indique pas la source où il a puisé ce rensei- 
gnement que je n'ai pu vérifier. 



36 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

à Turin. Il se lance dans le Mesmérisme, compose un 
poème, la Mesmériade, en l'honneur de l'inventeur du 
magnétisme animal, écrit un traité théorique et pratique 
de la nouvelle thérapeutique, ce qui ne l'empêche pas de 
publier des romans sentimentaux dans la manière de Rous- 
seau et de prétendus mémoires de M^^ de Warens, dont il 
prétendit avoir retrouvé le bréviaire. Il était établi à Cham- 
béry comme médecin depuis un an quand la Révolution 
éclata. Il appela les Savoisiens à imiter les Français dans 
une Adresse au prince de Piémont pour laquelle il fut pen- 
du en effigie. Il se réfugia à Grenoble où il acquit bientôt 
au club une réputation d'orateur, puis il accompagna 
à Paris Aubert-Dubayet qui le prit comme secrétaire. 
A Paris, où il arrive, à l'automne de 1791, il groupe autour 
de lui ses compatriotes persécutés comme lui, le médecin 
Desaix, qui avait été pendu en effigie à Thdnon, le 
procureur Souviran, le -notaire Frézier, l'avocat Turinaz, 
le chirurgien Magnin, le clerc de notaire Ganem, le pro- 
fesseur Bussat, le poète Michel Chastel, auteur d'une 
chanson patoise contre les nobles et les prêtres, etc. Il 
se lie aussi avec le Piémontais Cerutti, qui rédigeait l'anti- 
cléricale Feuille Villageoise, avec le Bressan Carra, direc- 
teur des Annales patriotiques, qui lui ouvre son journal 
où il collabore assidûment, plus tard avec son compa- 
triote Philibert Simon, que le département du Bas-Rhin 
enverra siéger à la Convention. 

Le club fondé, Doppet et ses amis l'utilisent pour éditer 
et répandre en Savoie et en Suisse d'innombrables bro- 
chures patriotiques qui passent la frontière entre des 
semelles de souliers, dans des blocs de marbre ou des 
troncs d'arbre creusés. C'est le Premier cri de la Savoie 
vers la liberté, paru en 1791, la Marmotte endormie, le 
Réveil de la marmotte, V Hommage aux patriotes savoisiens, 
le Nouveau cri de la Savoie, le Tocsin de la Savoie (celui-ci 
de Desaix), le Commissionnaire de la Ligue d'OtUre- Rhin 
ou le Messager nocturne (celui-ci de Doppet), etc. C'est le 
journal la Correspondance des Nations dont nous avons déjà 
parlé. 

Les Suisses, de leur côté, ne restaient pas inactifs. 
J.-N. Pache, fils d'un Suisse-portier du maréchal de Cas- 
trées, faisait imprimer, le 2omarsi792, \qs Observations sur 
les relations entre la France et la Suisse qu'il avait d'abord 



LES REFUGIES POLITIQUES. 37 

lues à la société patriotique de la secticn du Luxembourg 
et que le club des Étrangers répandit à de nombreux 
exemplaires. Il s'attachait, dans cette brochure, à démon- 
trer qu'une rupture entre la France et la Suisse serait 
plus préjudiciable à celle-ci qu'à celle-là. La France, à 
l'en croire, ne tirait pas grand profit des capitulations qui 
lui pennettaient de lever en Suisse une dizaine de mille 
hommes seulement, mais la Suisse était dans la dépen- 
dance économique de la France. 

Rouiller et Kolly publiaient en même temps des Consi- 
dérations sur le gouvernement suisse conçues dans le 
même esprit. 

Après le lo août, Desonnaz s'efforça de justifier aux 
yeux de ses compatriotes le massacre des Suisses du roi 
ou tout au moins d'en atténuer l'horreur. Sa brochure 
fut lue et approuvée dans l'assemblée générale des pa- 
triotes suisses et allobroges, tenue le 20 septembre 1792. 
A ce moment, l'armée française entrait en Savoie. L'ac- 
tivité du club déclina, mais ses séances continuèrent obs- 
curément pendant plus d'une année encore. 

Sur le club britannique, qui se forma à Paris à la fin de 
1792, nous n'avons que des renseignements très sommaires. 
M. Alger nous dit que l'idée en fut lancée par Stone et 
lord Fitz-Gerald, au cours d'un dîner que les Anglais pa- 
triotes avaient donné, le 18 novembre 1792, pour célébrer 
nos victoires. Le procès-verbal de la Commune, en date 
du 5 janvier 1793, nous apprend que ce jour-là plusieurs 
Anglais, Ecossais et Irlandais résidant à Paris se présen- 
tèrent au secrétariat de la municipalité et déclarèrent, 
conformément à la loi, qu'ils avaient l'intention de se 
réunir tous les dimanches et jeudis sous le nom de Société 
des Amis des Droits de l'homme, à l'hôtel anglais de 
White, au n^ 7 du passage des Petits-Pères (i). L'hôtel 
était plus connu sous le nom d'Hôtel de Philadelphie. Il 
était situé près du Palais-Royal et fréquenté aussi bien 
par les Américains que par les Anglais (2). 

Les Bataves, les Beiges et les Liégeois ne semblent s'être 
formés en sociétés populaires qu'au cours de l'été de 1793, 
après que la défaite de Dumouriez eût forcé les Français 



(i) Moniteur, réimpression, t. XV, p. 58. 
(2) Alger, Paris in i793-i794. P- 333-335- 



38 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

à évacuer la Belgique. Mais auparavant, ils avaient déjà 
leurs comités respectifs composés de notables qui les 
représentaient auprès du gouvernement français et qui 
répartissaient entre eux les subventions et les secours que 
les Assemblées leur votaient. Les clubs ne furent guère 
qu'un élargissement de ces comités. 

Une information du Moniteur, en date du 22 frimaire 
an II, nous montre une société populaire des Sans- 
Culottes hollandais fonctionnant à Saint-Omer (Morin- 
La Montagne), sans doute au milieu de la légion étran- 
gère batave, dont nous aurons à reparler. Vers le même 
temps, l'ancien comité révolutionnaire batave, qui avait 
préparé l'invasion de la Hollande au début de 1793, exis- 
tait encore à Boulogne-sur-Mer et il semble bien que le 
club de Saint-Omer vivait en mauvaise intelligence avec 
ce Comité (i). 

Parmi les Belges et les Liégeois, les divisions furent 
plus graves encore que parmi les Hollandais. 

Tandis que les Statistes ou aristocrates se réunissaient 
à Douai, au début de 1791, après l'échec de la révolution 
belge, les Vonckistes ou démocrates se réfugiaient à 
Paris. En jroivicr 1792, le riche banquier Walckiers essaya 
de grouper dans une organisation commune les Belges 
démocrates et les Liégeois (2). A la troisième conférence, 
les chefs liégeois Fabry, Bassenge et Lesoinnc déclarèrent 
qu'ils ne pouvaient signer le manifeste préparé en com- 
mun et se retirèrent. 

Au moment de la formation du premier ministère giron- 
din et à la veille de la déclaration de guerre, en mars 1792, 
les conférences furent reprises sous les auspices du 
ministre des Affaires étrangères Dumouriez et par 
l'entremise de Hérault de Séchelles aidé de Brissot et de 
Condorcet. Cette fois, on aboutit à une entente. Un Comité 
formé de Belges démocrates et de Liégeois adopta le 

(i) Les Sans-Culottes hollandais de Saint-Omer écrivirent au ministre 
des Affaires étrangères Def orgues, le 6 brumaire an II, pour lui exprimer 
leurs craintes que le Comité batave de Boulogne-sur-Mer ne continuât 
son existence et lui en dénoncèrent les membi"es comme « des modérés, 
des hommes d'État et des caméléons ». (T. Colenbrander, Nederland 
en de Revohitie, I, p. 308). 

(2) Liège ne faisait pas alors partie de la Belgique, mais jouissait 
d'une autonomie complète sous le gouvernement de son prince-évêqu^ 
ftt dana les cadrea de l'Empire germanique 



LES REFUGIES POLITIQUES. 39 

Manifeste des Belges et Liégeois unis que le journaliste 
Lebrun avait lui-même rédigé. Le manifeste se terminait 
par un projet de Constitution d'une république belge 
calqué sur la Constitution française. Mais, au dernier 
moment, Vonck refusa sa signature. Il trouvait les prin- 
cipes affichés trop forts pour les Belges. Il aurait voulu 
maintenir en Belgique les Etats traditionnels, quitte à 
élargir la base de leur recrutement. Vonck continua cepen- 
dant à présider le comité de Lille, distinct du comité 
parisien. 

Les Statistes, de leur côté, avaient formé à Douai un 
comité particulier, que subventionnait le jeune duc de 
Béthune-Charost qui rêvait de se tailler en Belgique une 
sorte d'établissement. Walckiers et le comte Cornet des 
Grez s'étaient efforcés un moment de réconcilier Statistes 
et Vonckistes, à la fin de 1791. Ils échouèrent. Les Statistes 
devinrent suspects aux Girondins qui dispersèrent leur 
comité quand ils prirent le pouvoir. Béthime-Charost 
eut à répondre plus tard de ses intrigues devant le tri- 
bunal révolutionnaire et il expia ses ambitions sur l'écha- 
faud. 

Les réfugiés belges et liégeois retournèrent dans leur 
patrie quand les victoires de Dumouriez l'eurent libérée 
à la fin de 1792. Mais ils reprirent le chemin de la France 
après la rentrée des Autrichiens six mois plus tard, en 
mars et avril 1793. 

La Convention leur vota des subventions. La Commune 
de Paris leur accorda des locaux pour leurs archives et pour 
leurs assemblées dans les salles du Palais Cardinal qui 
devint plus tard l'Imprimerie nationale. Presque immé- 
diatement, les divisions reparurent. En juillet 1793, les 
Belges se séparèrent des Liégeois et quittèrent le Palais 
Cardinal pour l'hôtel d'Arras.rue du Cherche-Midi, n^ 115, 
bien d'émigré que leur alloua la Commune. 

Le Comité belge fonctionna à la manière d'une société 
populaire. Son local fut orné de bustes des martyrs de la 
liberté, Brutus, Marat, Le Pcletier, Chalier (i). Une 

(i) Ils publièrent xians le Baiave du 23 août 1793 leur profession de fo, 
par laquelle ils renouvelèrent leur adliésion à «la sainte insurrection 
du 31 mai'). Cette profession de foi est sif^née Etienne Van Stein et 
Charles d'Orr, innubres du comité (\f snrvei lianes f*t ri6 VêHfir.atinn d»^* 

'Mie;'»'»; 



40 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

sérieuse police s'exerça parmi ses membres qui furent soi- 
gneusement épurés. Ainsi, le 6 frimaire, l'assemblée des 
Belges annonça à la Commune qu'elle avait découvert 
un espion autrichien et plusieurs individus suspects. 
Seuls les membres épurés avaient droit aux allocations 
fournies par le gouvernement français. Il y eut des séan- 
ces orageuses, en nivôse, et même des voies de fait. Chaque 
allocataire fut tenu de fournir une déclaration explicite 
de ses moyens d'existence et de sa vie politique, depuis 
1789. 

Les Belges du moins restèrent groupés dans une orga- 
nisation unique. Il n'en fut pas de même des Liégeois 
qui, promptement, connurent les scissions. Leurs chefs, 
anciens administrateurs et officiers municipaux de 
Liège sous la courte occupation française, de la fin 
de 1792 au début de 1793, Henkart, Bassenge, Fabry 
entre autres, décidèrent, le 6 juin 1793, d'envoyer au 
ministre des Affaires étrangères Lebrun, leur ancien 
protecteur, qui venait d'être arrêté, une adresse de S3nn- 
pathie. Mais l'assemblée générale subit elle-même le 
contre-coup des crises politiques qui déchirèrent les 
révolutionnaires dès l'automne de 1793. Certains de ses 
membres penchèrent vers l'hébertisme, certains vers le 
dantonisme. Il y eut des explications violentes qui eurent 
leur écho à la tribune même des Jacobins en novembre 
1793. Briart et Wilmotte, chefs du parti hébertiste, 
furent exclus de l'assemblée générale et menacés d'arres- 
tation. Pour protester contre leur exclusion, les Fran- 
chimontois de leur parti firent une nouvelle scission. 
Ils se retirèrent de l'assemblée générale et formèrent une 
société distincte, « l'assemblée des citoyens patriotes 
réfugiés du pays de Franchimont, Stavelot et Logne 
réuni à la République française par décret du 
2 mars 1793 ». Après cette scission, les dantonistes et 
robespierristes de l'assemblée générale se rapprochèrent 
de la minorité exclue après le 31 mai. En février 1794, 
les négociations, conduites par l'abbé Jehin, aboutirent 
et la Gironde liégeoise réintégra l'assemblée générale 
qui prit le nom d'assemblée des Liégeois régénérés. 

Cette réunion ne fit pas l'affaire de la minorité héber- 
tiste confondue avec les Franchimontois. L'un d'eux, 
Briart, dénonça aux Jacobins, le 12 mars 1794, la nou- 



LES REFUGIES POLITIQUES. 4I 

velle société comme suspecte de modérantisme et, sur la 
proposition du député montagnard Maribon-Moutaut, 
les Jacobins suspendirent leur affiliation avec la société 
liéxoise. Il y eut des scènes \dolentes et des voies de fait 
entre les frères ennemis au mois d'avril. Fyon souffleta 
Brixhe à la sortie des Jacobins et fut, pour cette ra.if;on, 
arrêté et envo^^é à Saint-Lazare. C'était la seconde fois 
qu'on le mettait en prison. D'autres Liégeois avaient déjà 
subi le même sort, victimes des haines féroces des fac- 
tions et des rancunes personnelles, Bassenge, Nihon, 
Ransonnet. 

Après la double exécution des dantonistes et des héber- 
tistes, les passions s'apaisèrent peu à peu, en grande par- 
tie sous l'influence personnelle de Robespierre qui fit 
remettre en liberté la plupart des Liégeois arrêtés comme 
suspects, notamment Bassenge, Fyon et Ransonnet. 

Si nous connaissons assez bien les réfugiés belges et 
liégeois grâce aux copieuses études de Borgnet déjà 
anciennes et au récent recueil de documents de M. Alexan- 
dre Tuetey (i), nous sommes infiniment moins renseignés 
sur les réfugiés mayençais et rhénans. 

Quand les Prussiens et les Autrichiens reprirent l'offen- 
sive au printemps de 1793, les Mayençais et Rhénans 
compromis avec les Français s'enfuirent à Paris. Le plus 
illustre d'entre eux, le naturaliste et voyageur Georges 
Forster, qui avait accompagné Cook dans son célèbre 
voyage autour du monde, eut l'idée de les réunir en une 
société politique qui tint ses séances rue de la Jussienne. 
Il est probable qu'aux Rhénans se joignirent les autres 
Allemands patriotes émigrés à Paris : Cotta, le fils du 
grand libraire de Stuttgart, Dorsch et HoÉmann qui 
s'étaient disputés la direction du club de Mayence pendant 
l'occupation française; Schlabrendorf, Wedekind, Georges 
Kerner, etc. Il est probable aussi que le club mayençais 
connut les divisions qui se manifestèrent parmi les autres 
clubs de réfugiés. Nous savons qu'Adam Lux, l'un de ses 

(i) Borgnet a écrit à la fin du second empire une Histoire de la Révo- 
lution belge et une Histoire de la Révolution liégeaisc, celle-ci en deux 
volumes et très docmnentce. M. Alexandre Tuetby a publié dans le 
Bulletin d'histoire économique de la Révolution (années 1914-1916), les 
éléments des dossiers des archives nationales concernant les secours 
accordés aux Belges et Liégeois réfugiés. 



42 LA RÉVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

principaux membres, embrassa avec fanatisme le parti 
de la Gironde. Il glorifia Charlotte Corda}/ dans un écrit 
provocateur et il paya cette audace en montant sur Técha- 
faud (i). 

* 

On n'aurait qu'une iaible idée de l'activité politique 
des étrangers domiciliés en France, si on se bornait à la 
circonscrire dans leurs sociétés particulières. 

Les plus ambitieux de ces étrangers ne manquaient 
pas de se faire admettre dans les clubs français. Dès le 
mois de décembre 1790 les Jacobins, qui étaient encore 
une société fermée et choisie, comptaient déjà parmi 
leurs membres des étrangers notoires, dont beaucoup 
n'étaient même pas domiciliés, les Anglais Arthur Young 
(le célèbre voyageur et agronome), lord Edouard Fitz- 
Geraid, Miles, Keith ; les Allemands Bitaubé (le traduc- 
teur d'Homère), Halem, Œlsner, Cloots, Charles de Hesse; 
le Hollandais Van den Yver ; le Belge Van Praet, l'Ita- 
lien Pio, l'Espagnol Cabarrus (le père de M"^^ Tallien) ; 
le Genevois Clavière, etc. Au printemps de 1792, le Sa- 
voyard Doppet est secrétaire du club et y joue un rôle 
important. 

Le club fayettiste de 89, plus aristocratique, s'ouvrait 
de même aux étrangers. L'Anglais Miles s'y fit recevoir 
en septembre 1790 en même temps qu'aux Jacobins (2). 
Le riche banquier hollandais Abbema en faisait également 
partie (3). 

Les clubs . populaires, où les formalités d'admission 
étaient moins sévères, comptaient naturellement plus 
d'étrangers encore que les grands clubs. Aux Cordeliers, 
les Suisses étaient nombreux, et cela se comprend facile- 
ment si on songe que ce club était sous l'influence de leur 
compatriote Marat (4). Aussi les Cordeliers appuyèrent- 
ils de toute leur force la propagande entreprise au moment 

(i) Consulter les études de M. Chuouet sur Forster et Adam Lux 
dans Études d'histoire, i^^ et 2^ séries. 

(2) Correspondance de W. A. Miles, t. I, p. 170, 

(3) Alger, Paris en 1793*94, p. (^i- 

(4) J'ai telev(^ dans le nombre le« noms dç RovieUKftj d'AsPEtAY/ 
Vt^itihtt: VTprHAT'-V, Cmamp.v. 



LES REFUGIES POLITIQUES. 43 

de la déclaration de guerre par le club fondé par Doppet 
et ses amis (i). 

Le Cercle social, que Nicolas de Bonneville avait greffé 
au début de 1790 sur la loge maçonnique de la réunion des 
étrangers, se proposait de réunir en une vaste confédé- 
ration les Amis de la Vérité de toute la terre. Son pro- 
gramme cosmopolite rêvait de supprimer la guerre en 
supprimant les nations ou plutôt en les appelant toutes à 
la démocratie. Une fois les peuples délivrés de leurs t}Tans, 
on les fédérerait dans Farnour du genre humain sous la 
haute direction de la France qui aurait contribué à les 
affranchir. Bonneville, qui était en rapports avec les illu- 
minés d'Allemagne, disciples de Weishaupt, espérait que 
son appel serait entendu par les francs-maçons anticlé- 
ricaux et démocrates de l'étranger. Il multiplia les appels 
à leur intention et il ouvrit toutes grandes les portes de 
ses assemblées à ceux d'entre eux qui étaient à Paris. 

L'un d'eux, Halem, nous a laissé de la première réunion, 
qui se tint le 13 octobre 1790 et des suivantes auxquelles 
il assista, une description très vivante. Mais il remarque 
avec finesse que le prosélytisme universel affiché par la 
société n'est qu'une enseigne : « Je ne crois même pas, 
quoi qu'elle en dise, que ce soit réellement son but prin- 
cipal. Le véritable dessein de ce club, comme tous les 
autres clubs, c'est d'agir sur la France (2) , et par les dis- 
cours de ces assemblées, de rendre les idées de la Révo- 
lution aussi familières que possible à toutes les classes. 
On pratique la règle : docendo discimus. Les membres 
s'instruisent eux-mêmes en croyant enseigner tous les 
peuples de la terre, qui prêtent, il est vrai, bien peu d'at- 
tention à leur enseignement ». Quand on parcourt la 
collection de la Bouche de Fer, qui était l'organe du Cercle 
social, on n'a pa.s de peine à vérifier la justesse de l'appré- 
ciation du vo3'ageur allemand. Les étrangers ne partici- 
pèrent aux travaux du Cercle social que dans une propor- 
tion très restreinte. 

Le Cercle social disparut d'ailleurs au milieu de l'an- 
née 1791. 

(i) Le Club des Cordeliers de Paris aux patriotes genevois, salut 
{Bib. nat. L b " 2 384.) L'appel est signé « les membres du elub fl*'5J 
Cordeliers de Pnris séant à l'hôtel du Musée, nie Dauphin* », 

{i\ C'tîSt Halem qui souligne, Trad. Chuquat, p. âa3. 



LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 



* : 



Oïl a dit, on a répété à satiété, à Tépoque même, que 
les étrangers domiciliés en France formaient un parti, 
une faction et on a essayé d'expliquer par là certaines 
crises de notre politique intérieure. Nous verrons plus loin 
ce qu'il faut entendre au juste par cette « conspiration 
de l'étranger », que Fabre d'Eglantine inventa et dénonça 
et que Robespierre abattit avec son inventeur. 

Mais, du rapide coup d'œil que nous avons jeté sur les 
sociétés politiques, où se groupaient les réfugiés de toute 
espèce, il résulte déjà que ces sociétés étaient en général 
très divisées et qu'il serait vain d'y chercher une unité 
de conduite, un plan d'action. La vérité est qu'il y eut 
des étrangers notoires dans tous les partis sans exception 
et que ces étrangers évoluèrent avec les événements. 

Voici de fieffés aristocrates, comme le nabab Crawfurd, 
comme le général John Money qui essaieront de sauver 
la reine et la famille royale, commie la baronne Korff qui 
prêta son passeport à Marie-Antoinette pour le voyage 
de Varennes. Aristocrate encore le prince Emmanuel de 
Salm-Salm qui, après avoir servi avec une égale indiffé- 
rence, l'Autriche, l'Espagne et la France, se fit natura- 
liser Français au début de 1789 dans la pensée de décro- 
cher un siège aux Etats-Généraux. N'ayant pas réussi 
dans sa tentative, il quitta la France au mois d'octobre 
suivant et, quand ses biens fu^^ent confisqués pour émi- 
gration, se souvint qu'il était Allemand afin de faire lever 
le séquestre (i). Aristocrate encore, ce lord Sheffield qui 
fut si terrifié par le spectacle de la France en armes dans 
l'été de 1791, qu'il s'empressa de retourner précipitam- 
ment en Angleterre et qu'il en vint à regretter l'inquisi- 
tion d'Espagne. Aristocrate toujours, le baron de Grimm, 
l'ancien ami de d'Alembert et de Diderot, qui décampa 
avec le corps diplomatique après le 10 août, en secouant 
la poussière de ses pieds sur une France qu'il ne voulait 
plus connaître depuis que le vrai peuple y prenait la pa- 
role. Les fils de l'industriel John Badger, que Trudaine 

(i) Annand Brette, Papiers et Correspondance du prince Emmanuel 
de Sahn, dans la Revue historique, t. LXXI 



LES REFUGIES POLITIQUES. 45 

avait établi à L3'on, servirent pendant le siège dans 
l'armée royaliste de Précy et deux d'entre eux furent 
fusillés, quand les républicains reprirent la ville. 

Convenons cependant que les aristocrates déclarés 
furent l'exception, mais les monarchistes constitution- 
nels, les Feuillants furent nombreux .La plupart des Hol- 
landais réfugiés appartenaient originairement à ce parti, 
parce que Lafayette avait plaidé leur cause en 1787 et 
aussi parce qu'ils soupçonnaient avec raison que Brissot 
et les Girondins penchaient vers l'alliance prussienne et 
anglaise, soutien du stathouder. Pour renverser le 
stathouder, pour rentrer dans leur pays et prendre leur 
revanche, il leur fallait la guerre contre la Prusse, et, par 
conséquent, l'amitié de l'Autriche. Cerisier, le rédacteur de 
la Gazette universelle, était très gouvernemental, il faisait 
des vœux pour le maintien de l'alliance franco-autri- 
chienne conclue en 1756. Il était donc Feuillant. 

Feuillant aussi le colonel Daverhoult, député à la 
Législative, qui se solidarisa à tel point avec Lafayette, 
qu'il essaya de le rejoindre dans sa fuite après le 10 août 
et qu'il se fit sauter la cervelle plutôt que de tomber entre 
les mains des révolutionnaires qui allaient l'arrêter. 

Mais le gros de la colonie hollandaise se hâta d'adapter 
ses opinions aux circonstances. Elle devint Girondine 
quand la Gironde, à la suite de Dumouriez, projeta la 
conquête de la Hollande à la fin de 1792 (i). Dumouriez 
ayant échoué, les Bataves passèrent en majorité au 
parti montagnard et le banquier de Kock reçut Hébert à 
sa table, imprudence qu'il paya de sa tête. Au mois d'août 
1793, quand on prêta aux dantonistes le projet de con- 
clure une paix prématurée, le journal le Batave engagea 
contre eux une campagne parallèle à celle du Père Dn- 
chesne. La paix avec le stathouder eût été la ruine de 
leurs espérances. Ainsi, ils devinrent hébcrtistes, par inté- 
rêt bien entendu. 

Beaucoup de Suisses, Fribourgeois et Neuchâtelois 
surtout, fréquentaient le club des Cordeliers et épousèrent 
les opinions do j\iarat, tel Rouilier, que la police survcil- 

(i) Il existe dans les papiers de Dumouriez, aux archives nationales, 
Une lettre de K(X'h, datée d'Anvers, le 17 janvier 1703, par laquelle le 
banquier presse le général au nom du comité batave d'e«trer rapidement 
en H^^llande. F^ 4 689. 



46 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

lait après l'affaire du Champ de Mars (i), tel Virchaux, 
libraire de Neuchâtel, qui fut arrêté pour sa participation 
à Tagitation républicaine. Quand la Montagne prit le 
pouvoir, plus d'un reçut des emplois ou des missions. Ainsi 
Castella" était en juillet 1793 employé aux bureaux de la 
guerre, Niquille commis du Comité de sûreté générale 
vers le même temps, le banquier zurichois Schweizer, 
chargé d'une mission dans les Grisons en novembre et 
décembre 1793, son associé Jeanneret fut chargé d'une 
mission analogue à Neuchâtel. 

Sauf Grenus, qui se ht remarquer par ses exagérations 
patriotiques et qui fut assimilé aux hébertistes, la plupart 
des Genevois appartinrent aux partis feuillant ou giron- 
din. Les secrétaires de Mirabeau, Etienne Dumont, Rey- 
baz, Duroveray passèrent en Angleterre, dès 1792. 
Duroveray fut un instant employé à notre ambassade de 
Londres mais remercié après la proclamation de la Répu- 
blique. Mallet du Pan, d'Ivernois étaient des aristocrates 
à la solde du gouvernement anglais. Par contre, on 
sait l'amitié qui unissait Clavière à Brissot. 

La plupart des Anglais et des Américains se ratta- 
chèrent aussi au parti girondin, pour des raisons diverses. 
Beaucoup avaient connu Brissot personnellement lors 
de ses séjours au delà du détroit. Puis les Girondins se 
targuaient de philosophie et de littérature. Ils apparte- 
naient en général au même milieu social que les Anglais 
et les Américains réfugiés. Enfm, ils avaient rêvé longtemps 
d'unir l'Angleterre régénérée à la France et à l'Amé- 
rique dans une alliance politique qui eût dominé le 
monde. Le com.te de Lauderdale, que Moore accompagna à 
Paris, après îe 10 août, les quakers David Williams et Tho- 
mas Paine, la femme de lettres Mary Helena Williams, 
le végétarien Pigott, etc., furent de sincères Girondins. Plu- 
sieurs d'entre eux paieront de la prison leur attachement à 
Brissot ou à M'^-e Roland. 

Quelques-uns cependant ne firent que traverser le parti 
girondin et se rallièrent promptement à la j\Iontagne, tels 
John Oswald et Thomas Christie qui furent tous deux 
employés par le Comité de Salut public, le premier dans 

(i) Arch. nat. DXXL\b 33, rapport du mouchard Champion, daté du 
30 juillet 1791- 



LES REFUGIES POLITIQUES. 47 

Tarmée, le second dans les missions diplomatiques (i). 

Le Savoyard Doppet, ardent Girondin au printemps 
de 1792, quand il s'agissait d'obtenir l'aide de la France 
pour affranchir la Savoie, devint ardent Montagnard au 
mois de décembre, quand il s'aperçut que l'incapacité des 
Girondins et leur esprit de faction menaçaient de perdre 
la République et de provoquer en Savoie le rétablisse- 
ment de l'ancien régime. 

En somme, les étrangers réfugiés en France, même les 
plus sincèrement dévoués aux idées révolutionnaires, se 
laissèrent guider dans leur conduite par la conscience plus 
ou moins claire de leurs intérêts propres, intérêts collec- 
tifs, quand ils appartenaient à un groupe défini comme 
les Savoyards, les Fribourgeois, les Liégeois, les Hollan- 
dais, intérêts particuliers quand l'ambition ou la néces- 
sité les forçait de s'accommoder des maîtres du jour. 

(i) Thomas Christie était le neveu de Priestley. Voir sur son séjour 
en Suisse en 1793 la dépêche de Barthélémy à Deforgues, en date du 
28 septembre, Kaulek, t. III, p. 95. 



IV 
ANACHARSIS CLOOTS « L'UNIVERSEL » 



Parmi les nombreux étrangers réfugiés en France, bien 
rares furent ceux qui renièrent leurs patries d'origine. 
Ils se dirent tous amants désintéressés de la liberté, mais 
leur ambition n'allait pas plus loin que d'en faire goûter 
les charmes à leurs anciens concitoyens. 

Un homme se trouva cependant, riche et éloquent, en- 
thousiaste et avisé tout ensemble, pour afficher un pro- 
gramme tout différent. Jean-Baptiste Cloots rêva et 
prêcha la suppression des patries qu'il voulait fondre 
dans l'unité du genre humain, dans la République uni- 
verselle, comme il disait. 

Le cas de ce sans-patrie qui se proclamait citoyen 
du monde relève de la littérature autant que de la poli- 
tique. C'est un bel exemple de ce que peut produire la 
raison raisonnante, quand elle s'évertue dans l'abstrait. 

Il était né, le 24 juin 1755, dans le petit pays de Clèves 
arrosé par le Rhin, tout près de la frontière de Hollande. 
Ses com.patriotes, qui n'étaient Prussiens que depuis un 
siècle, supportaient impatiemment, à l'en croire, la domi- 
nation de Berlin. Ils regrettaient les Français qui avaient 
occupé la contrée pendant la guerre de Sept ans. Toutes 
leurs relations d'affaires les portaient vers la Hollande. 
La famille de Cloots elle-même était hollandaise d'origine 
et elle s'était enrichie dans le commerce des Indes. Sa 
mère descendait de l'illustre famille des De Witt qui 
avait fourni à la Hollande le pensionnaire qui s'était trouvé 
au gouvernement pendant les premières années du règne 



CLOOTS L UNIVERSEL. 49 

de Louis XIV. Son père Thomas-François était conseiller 
secret du roi de Prusse Frédéric II. Tout ce monde parlait 
français comme Frédéric lui-même. Le jeune Jean-Bap- 
tiste subit surtout l'influence du chanoine Cornélis de Pauw, 
frère de sa mère, qui se piquait d'écrire en français des livres 
qui eurent leur heure de célébrité, les Recherches philo- 
sophiques sur les Américains (1770), bientôt suivies des 
Recherches sur les Egyptiens et les Chinois (1773), puis sur 
les Grecs (1788). Sébastien Mercier, dans son Tableau de 
Paris, plaça Pauw sur le même rang que Voltaire, que 
Rousseau, que Bufïon et que Raynal. Il y avait de quoi 
enorgueillir l'oncle et éblouir le neveu. 

Celui-ci reçut une éducation toute française. « Ce fut 
dans des livres français, dit-il, que j'appris à lire, dans le 
Catéchisme historique de Fleury et dans l'Histoire de la 
Barbe bleue. Et, au sortir de la maison paternelle, à l'âge 
de neuf ans, je fus envoyé à Bruxelles (dans un collège), 
puis à Mons (chez les Jésuites), enfin à Paris (au collège du 
Plessis en Sorbonne) » (i). Il resta six ans à Paris où il eut 
comme condisciples La Fayette et Millin. Il passa ensuite 
à l'école militaire de Berlin dont les élèves étaient mis en 
pénitence quand ils parlaient entre eux autrement qu'en 
français. Aussi ne sut-il jamais bien la langue allemande. 

La vie de caserne avec sa discipline rigoureuse, le séjour 
de Berlin, alors petite ville de province ennuyeuse, lui fai- 
saient regretter Paris, le séjour des grâces, des lettres et de 
la renommée. La mort de son père lui rendit la liberté. 
Il s'enfuit à Paris, en 1775. Il avait vingt ans. Il était 
d'une taille avantageuse, cinq pieds six pouces. Il aimait 
le plaisir. Il avait de l'esprit et s'en croyait davantage. 
Il avait de belles rentes. Il se dit qu'il serait bientôt aussi 
célèbre que son oncle Cornélis, qu'il ferait la conquête de 
la république des lettres, qu'il y tiendrait la place de 
Voltaire disparu. 

La philosophie était plus que jamais à la mode. A 
vingt-trois ans, en 1778, il publia son premier ouvrage, un 
drame intitulé Voltaire triomphant ou les prêtres déçus. 
L'abbé Bergier ayant fait paraître l'année suivante un 
livre d'apologétique dirigé contre les pliilosojjhes, la 
Certitude des preuves du cJiristianisme, Jean-Baptiste fit 

(i) La République universelle ou adresse aux tyrcmnicides, 1792, p. 11. 

4 



50 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

• 

réimprimer le volume en se contentant d'y changer les 
noms propres et du coup la Certitude des preuves du chris- 
tianisme devint la Certitude des preuves du mahométisme. 
C'était une farce am.usante et de bonne guerre. 

Dès lors le jeune Clévois commença d'attirer l'attention. 
Il n'avait garde d'ailleurs de négliger les salons littéraires 
et féminins où se fabriquent les réputations. Il était appa- 
renté aux Montesquiouetaux Voisenon. Il fut bientôt reçu 
chez M"^e de Villette, la belle et bonne de Voltaire, chez 
Fanny de Beauharnais qui se piquait d'écrire, chez M^^^ de 
DoudeauviUe, chez M^^^ Helvétius,déjà retirée à Auteuil. 
Dans ces salons, il rencontrait des compatriotes empressés 
à le servir comme Bitaubé, il se liait avec Sébastien Mer- 
cier, l'ami de son oncle, avec l'abbé Soulavie, qui com- 
mençait à faire paraître ses compilations historiques, avec 
l'abbé Mably, l'un des derniers penseurs de la grande école 
philosophique, avec les astronomes Bailly et Lalande, etc. 
Quand Pilâtre de Rozier fonda en 1781 le Musée, sorte 
d'Université mondaine, il prit une part de fondateur, afin 
d'avoir une tribune^ du haut de laquelle il pût attaquer 
« le mensonge » et « la tyrannie sacrée ». De ses confé- 
rences du Musée sortit une Lettre sur les juifs, en 1783. 
Il se faisait un style à lui, la petite phrase courte et directe 
de Voltaire, mais plus ornée, plus antithétique, plus 
imagée, du Voltaire sans le naturel. . 

Il flattait de son mieux les puissants du jour, «les 
ministres patriotes », « le clairvoyant Calonne ». Il flattait 
aussi l'orgueil national des Français. Dans ses Vœux d'un 
Gallophile, parus en 1785 et réimprimés l'année suivante, 
il se faisait le champion de la vieille doctrine des fron- 
tières naturelles : « Un objet que la Cour de Versailles ne 
doit pas perdre de vue, c'est de reculer les frontières de la 
France jusqu'à l'embouchure du Rhîn. Ce fleuve est la 
borne naturelle des Gaules, ainsi que les Alpes, les Pyré- 
nées, la Méditerranée et l'Océan ». Peut-être était-il 
sincère en voulant la France au Rhin. Son petit pays de 
Clèves deviendrait français. Sa tache originelle serait 
effacée. Il confondait le souci de sa réputation littéraire 
avec la grandeur de sa patrie d'adoption. Ce sans-patrie 
fut ardemm.ent chauvin et jusqu'à la fin. Il ne conçut la 
république universelle que sous l'hégémonie française _ 
Dans les années qui précéderont la Révolution, il se mi 



CLOOTS l'universel, 5I 

à voyager dans toute l'Europe, en Angleterre, en Hongrie, 
en Italie. La prise de la Bastille le surprit en Espagne. Il 
se hâta de revenir à Paris. 

Le bel esprit se crut Tétoffe d'un politique et d'un 
homme d'Etat. Il se lança dans la mêlée avec la double 
préoccupation d'attirer sur lui l'attention par des idées 
neuves et extraordinaires et de se ménager cependant 
l'amitié des hommes en réputation. Il se fit inscrire aux 
Jacobins, où déjà le prince de Hesse, « M. Hesse, disait-il, 
était assis entre son tailleur et son cordonnier ». Il devint 
« un ardent brochurier ». On le vit multipUer les pam- 
phlets de circonstance, les articles dans les journaux les 
plus divers. Chronique de Paris de son ami de collège 
Millin, Moniteur de Panckouke, Gazette Universelle de 
Cerisier, Patriote français de Brissot, Révolutions de 
France et de Brahant de Camille Desmoulins, Annales 
patriotiques de Carra. 

Il choisit d'abord comme tremplin l'anticléricalisme, 
mais pour dépasser tous les autres. Alors que la Consti- 
tuante s'apprêtait à réaliser par la Constitution civile du 
clergé la nationalisation de l'Eglise, Jean-Baptiste pro- 
posait aux Jacobins, le 18 mars 1790, de rompre tout lien 
entre l'Eglise et l'Etat et d'imiter les Américains qui 
avaient eu « le bon sens de reconnaître qu'un corps poH- 
tique, que le Souverain n'a point de religion, quoique les 
membres du Souverain peuvent en avoir une individuel- 
lement ». Sa propagande anticléricale ira crescendo. Il 
ne tardera pas à proclamer que le catholicisme et même 
l'idée religieuse était incompatible avec un gouvernement 
libre, car la tyrannie descendait du ciel sur la terre. Pour 
prêcher d'exemple, il se débaptisait, changeait son prénom 
chrétien de Jean-Baptiste en celui d'Anacharsis emprunté 
au temps heureux du paganisme où l'Eglise n'opprimait 
pas l'Etat. En même temps, il traduit son titre de baron 
de Gnadenthal qui sonne mal aux oreilles françaises. Il 
n'est plus que le baron du Val-de-Grâce, en attendant qu'il 
ne soit plus baron du tout. 

Mais l'heure n'était pas encore venue du culte de la rai- 
son. Les Jacobins, qui avaient lié partie avec les prêtres 
constitutionnels, firent la sourde oreille aux conseils 
d'Anacharsis qui leur fit l'effet d'un excentrique, on 
disait d'un enthousiaste. 



52 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

La Fédération approchait. Anacharsis eut une nou- 
velk idée, sa grande idée ! De la fête de l'unité française, 
poui quoi ne pas faire la fête du genre humain ? Les Droits 
de 1 homme ne sont -ils pas des principes universels? La 
France, grâce à eux, est devenue une cité fraternelle, «la 
cité de Philadelphie dont Tenceinte embrassera néces- 
saijement tout l'univers, toute la famille anthropique »(i). 
Et Cloots de s'agiter fiévreusement pour se faire donner 
le mandat par les étrangers résidant à Paris de les repré- 
senter à la Fédération. Il leur ouvrait largement sa mai- 
son et même sa bourse, aux Allemands et aux Hollandais 
surtout. Il avait accueilli Œlsner, Campe, comme il 
accueillera plus tard Halem et Trenck, Forster et Kœrner. 
Il avait déjà autour de lui de nombreuses relations, une 
sorte de clientèle. Il eut tôt fait de réunir des noms et des 
concours et il put s'intituler dès lors, dans sa modestie 
teutonne, V Ambassadeur du genre humain. 

Le 19 juin 1790, il présentait à la Constituante une dépu- 
tation d'étrangers où figuraient des Anglais, des Prus- 
siens, des Espagnols, des Italiens, des Brabançons, des 
Liégeois, des Avignonnais, des Suisses, des Genevois, 
des Indiens, des Arabes et des Chaldéens, et non pas des 
va-nu -pieds, comme affecta de le dire la presse aristocrate, 
mais des personnages riches et posés comme le comte de 
Boetzlccr, le baron Van de Pol, le banquier Abbéma, etc. 
Cloots prit la parole pour demander qu'on réservât une 
place aux étrangers dans la grande fête de la Fédération 
qui allait être célébrée au Champ de Mars le jour anni- 
versaire de la prise de la Bastille. « Cette solennité civique, 
disait-il, ne sera pas seulement la fête des Français, mais 
encore la fête du genre humain... La trompette qui sonne 
la résurrection d'un grand peuple a retenti aux quatre 
coins du monde et les chants d'allégresse d'un chœur de 
25 millions d'hommes libres ont réveillé les peuples ense- 
velis dans un long esclavage... Un nombre d'étrangers de 
toutes les contrées de la terre demandent à se ranger au 
milieu du Champ de Mars et le bonnet de la liberté, qu'ils 
élèveront avec transport, sera le gage de la délivrance pro- 
chaine de leurs malheureux concito3x^ns... Jamais ambas- 



(i) Lettre à Corneille Pauvv, datée d'Athènes 1790, dans la République 
universelle, p. 161. 



CLOOTS l'universel. 53 

sade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas 
tracées sur le parchemin, mais notre mission est gravée 
en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes, 
et, grâce aux auteurs de la Déclaration des droits, ces chif- 
fres ne seront plus inintelligibles aux tyrans... » Le Prési- 
dent, qui était Menou, répondit à Cloots que l'Assemblée 
leur permettait d'assister à la Fédération de la France 
armée, « mais qu'elle y mettait une condition : c'est que, 
lorsque vous retournerez dans votre patrie, vous racon- 
terez à vos concitoyens ce que vous avez vu ». 

Le lendemain de cette fête mémorable, Anacharsis écri- 
vait à son amie .M"^^ (^q Beauharnais : « J'étais à la tête 
des étrangers dans les tribunes du palais en qualité d'am- 
bassadeur du genre humain et les ministres des tyrans nous 
regardaient avec un œil jaloux et mal assuré... » Tout 
l'homme est dans ce cri du cœur. 

«Dès lors, commue le dit son biographe (i), Cloots fut 
comme le représentant et le protecteur officiel de tous 
les étrangers qui attendaient quelque chose de la Révo- 
lution. » En sa qualité d'orateur ou d'ambassadeur du 
genre humain, il délivra des certificats de présence et de 
civisme aux centaines d'étrangers qui lui avaient fait 
cortège le 14 juillet 1790 : « Au chef-lieu du globe, 5 fé- 
vrier de l'an II (de la Liberté). J'atteste et fais savoir 
à tous les hommes libres de la terre que Joseph Cajadar 
Chammas, membre du souverain opprimé de Mésopota- 
mie, a eu l'honneur d'assister à la Fédération du 14 juillet, 
eh vertu d'un décret émané de l'auguste Sénat français, 
le 19 juin de l'an premier. Anacharsis Cloots, orateur 
du genre humain à l'Assemblée nationale. >> 

Il ne songe pas encore à réaliser sa chimère, sa décou- 
verte comme il dit, par la guerre. Au moment où l'af- 
faire de Nootka-sund met à l'épreuve le pacte de famille et 
semble présager une grande guerre maritime entre la 
France et l'Espagne d'un côté et l'Angleterre de l'autre, 
il s'efforce de montrer les inconvénients de ce conflit 
afin d'en détourner les Jacobins. Il ne croit pas à la pos- 
sibilité d'une descente en Grande-Bretagne. Il voudrait 
réconcilier la Prusse et la France et les joindre à.l'Amé- 
rique dans une grande alliance, mais il se rend c^nnpte 

(i) H. Baulic, dans la Révolution française, t. XLL 



54 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

que son projet est irréalisable pour l'instant et il accuse 
l'anglomanie du ministre prussien Herzberg. Sa politique 
étrangère reste fumeuse et indécise parce que dans ces 
premières années, il n'ose pas rompre avec les chefs des 
partis qui lui semblent avoir l'oreille de l'opinion. Il flatte 
Lafayette et Lafayette est anglophobe. Il est de cœur 
avec les patriotes hollandais réfugiés et ceux-ci ne voient 
leur salut que dans la rupture de l'alliance anglo-prus- 
sienne. 

Même indécision, même flottement dans sa politique 
intérieure. Il est l'ami de Barnave et il est l'ami de Brissot 
et Barnave et Brissot se brouillent et se combattent dans 
l'affaire des colonies. Il cherche une position intermé- 
diaire : « Applaudissez, dit-il, au zèle de Brissot et ne 
blâmez pas la politique de Barnave. Une démarche pré- 
cipitée ruinerait la France, et, en voulant rendre libres 
500 000 noirs, on aurait rendu esclaves 25 millions de 
blancs (i). » Mais il est visible qu'il penche pour Barnave 
et les hommes de couleur libres n'ont pas de peine à lui 
reprocher ses contradictions : « Par quelle étrange oppo- 
sition des principes avez- vous donc improuvé le décret des 
législateurs de la France qui nous réintègre dans les droits 
éternels de la liberté que vous réclamiez (l'an dernier) 
pour tous les habitants de la terre? Ne sommes-nous pas 
aussi des membres du souverain opprimés? » (2). 

Mais Anacharsis n'a de fixité que sur l'athéisme sauveur, 
la république universelle et le droit sacro-saint de la pro- 
priété. Il a beau proclamer que son « âme est sans-culotte », 
sur ce dernier point, il ne transige pas. Il se dit ennemxi 
de la démagogie comme de l'aristocratie, il leur jure « une 
haine immortelle » (3).« Marchons droit et nous éviterons 
la fange des vils Marat et des infâmes Mallet du Pan » (4) . 
C'est en matière sociale un homme de juste milieu. 

L'abbé Fauchet ayant réclamé au Cercle social, en 
octobre 1790, le droit à l'existence pour tous les hommes, 
le droit « à une suffisante vie », comme il disait en invo- 

(i) Anacharsis à Paris ou Lettre de J.-B. Cloots à un prince d'Alle- 
magne, p. 27. 

(2) Lettre des citoyens de couleur et nègres libres à J.-B. Cloots, 
dans le Moniteur du 12 juin 1791. 

(3) La République universelle, p. 78, 

(4) Ibid., p. iio. 



CLOOTS l'universel. 55 

quant la nature et l'Évangile, Anacharsis prit feu contre 
une telle hérésie anarchique et il exorcisa dans des fac- 
turas grandiloquents le spectre de la loi agraire. 

Mais le teuton gallophile avait contre Fauchet et contre 
le Cercle social des griefs d'autre sorte. En fondant la Con- 
fédération universelle des Amis de la Vérité pour prépa- 
rer l'affranchissement de toutes les nations opprimées, 
en annonçant leur intention d'organiser au moyen de 
la franc-maçonnerie une correspondance suivie avec les 
esprits libres du monde entier, Fauchet et Bonneville 
volaient à Cloots sa découverte et menaçaient de lui 
monter une concurrence. Il ne manqua pas de faire valoir 
sa priorité et il approfondit sa conception de la répu- 
blique universelle. 

Pour lui, la race humaine est une, malgré la différence 
des couleurs, des langages et des mœurs. « La différence 
même des modifications constitutionnelles, des régimes 
intérieurs est une source sanglante de haines et de riva- 
lités. » Si on veut une bonne fois faire disparaître la 
guerre de la surface du globe, il faut supprimer les na- 
tions. « Il en est du genre humain, divisé en peuplades 
comme de l'anarchie féodale qui métamorphose de pai- 
sibles donjons en châteaux forts, en repaires de voleurs et 
d'assassins. Il importe donc au propriétaire, au négociant, 
à l'habitant de la ville et de la campagne d'abolir la féo- 
dalité universelle, après avoir aboli la féodalité inté- 
rieure ou nationale (i). » 

Cloots ne veut pas de la demi-mesure qui consiste- 
rait à superposer aux nations un organisme fédératif d'ar- 
bitrage. « L'abbé de Saint-Pierre invitait les puissances 
incohérentes de l'Europe à former un congrès bizarre et 
ridicule, qui aurait dicté plus souvent la guerre que la 
paix ; et je propose un nivellement absolu, un renver- 
sement total de toutes les barrières qui croisent les inté- 
rêts de la famille humaine. C'est bien assez du choc 
nécessaire des individus, sans provoquer le choc des 
masses inutiles, des corporations nuisibles (2). » Et Ana- 
charsis brosse un tableau enchanteur du monde unifié 
et pacifié : « Tout le monde s'empressera de se confondre 

(i) République tmiverselle, p. 14. 
(2) Ibid., p. 17. 



56 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

dans la grande société pour en partager les bénéfices, 
pour en goûter les délices et pour ne pas en éprouver une 
influence déplaisante. L'économie sera immense, les impôts 
seront légers et le bonheur sera sans bornes. Une peuplade 
qui s'obstinerait à faire bande à part serait un sujet de 
raillerie ; son ineptie la couvrirait d'opprobre (i). » Déjà 
il l'avait écrit dans sa Lettre à Herzberg : « On ira en poste 
de Paris à Pékin comme de Bordeaux à Strasbourg sans 
que rien ne nous arrête, ni barrière, ni muraille, ni commis, 
ni chasseur. Il n'y aura plus de désert ; toute la terre sera 
un jardin (2) ! » Qu'on ne lui dise pas que son utopie est 
impraticable ! « Je défie de me montrer, réplique-t-il, 
un seul article de notre Déclaration des Droits qui ne soit 
pas applicable à tous les hommes, à tous les climats... 
Rien ne doit nous étonner après ce que nous avons vu 
depuis le mois de juillet 1789 jusqu'à présent (3). » 

Mais s'il va, intrépide, jusqu'au bout de ses déductions, 
Anacharsis reste très prudent et même timide dans la 
pratique. 

Après Varennes, cet ennemi des nations et des trônes, uq 
croit pas que la France révolutionnaire elle-même soit 
mûre pour la République, «\je n'ai point signé la pétition 
du Champ de Mars, explique-t-il, car elle contrarie sinon 
la justice, du moins la politique » (4). Et il donne à l'appui 
de son abstention cette raison pérernptoire : « Tant que la 
plupart des Français assisteront aux sorcelleries de la 
messe... il sera difficile de les guérir de la duperie du fantôme 
royal (5). » On pourrait se demander si le même homme 
qui ne croyait pas que la République fût possible en Fran- 
ce était bien sincère quand il proposait de l'étendre au 
globe entier. Mais il nous répondrait que le domaine de la 
spéculation n'est pas à confondre avec le domaine de la 
vie réelle. Anacharsis n'eut jamais que la sincérité de 
l'homme de lettres qui fait la roue devant le public. 

Il accommodait fort bien l'intransigeance de ses thèses 



(i) République universelle, p. 18. 

(2) L Orateur du genre humain ou dépêche du Prussien Cloots au 
Prussien Hekzberg, 1791, p. 140. 

(3) République universelle, p. 40. 

(4) Nouvelles combinaisons de l'art social dans la République univer^ 
selle, p. 87. 

(5) Ibid., p. 98. 



CLOOTS l'universel. 57 

théoriques avec les transactions mesquines imposées par 
les hommes çt les circonstances. Barnave ayant vu som- 
brer sa popularité après Varennes, Anacharsis se tourna 
du côté des soleils nouveaux. Il fit amende honorable à 
Brissot, l'homme du jour. Il emboîta le pas au parti giron- 
din qui conseillait la guerre et soufflait la défiance contre 
le roi. Au mois d'août, il s'était montré hostile à une poli- 
tique belliqueuse. Quelques semaines plus tard, il était 
converti : « La dernière guerre perdit la Hollande, la 
guerre prochaine sauvera la France... Notre situation 
exige le scalpel de Mars ; l'abcès qui nous incommode 
doit être percé à coups de baïonnettes, Bellone fera l'office 
d'Esculape (i). » Dès lors, Anacharsis se voue à la Propa- 
gande. Il afïecte de croire que la guerre ne sera qu'une 
promenade triomphale, le prélude de la grande république 
gauloise initiatrice de la république du genre humain. Et 
quand la guerre, objet de ses vœux, sera enfin déclarée, il 
l'estimera tellement utile et nécessaire qu'il s'opposera 
jusqu'à son dernier souffle à toute idée d'une paix préma- 
turée. L'universel Cloots changera sans doute encore de 
parti; du girondinisme,il passera d'un saut à l'hébertisme, 
mais sa politique extérieure et intérieure est désormais 
fixée entre deux piliers immuables : le bienfait de l'athéis- 
me et rexcellencc de la guerre. 

(i) Chapitre des Chapeaux dans la République universelle, p. 68, note. 



V 



LA PROPAGANDE 
LES LÉGIONS ÉTRANGÈRES 



Les révolutionnaires avaient vu, avec une satisfaction 
légitime, l'ébranlement que leur exemple avait provoqué 
dans l'élite universelle. Ils notaient soigneusement dans 
leurs journaux les progrès de l'esprit de liberté dans le 
monde. 

Camille Desmoulins prédisait que « la philosophie et 
l'esprit de la liberté ne sauraient manquer de franchir les 
Alpes et les mers », et il ajoutait plaisamment : « Je ne 
désespère pas de voir la cocarde au Saint-Père, au grand 
Turc, au roi de Prusse, àlaczarineetmêmeàjoseph II(i)». 

Racontant les premiers succès des Brabançons contre 
les Autrichiens, il s'écriait : « Assez longtemps la France 
a passé pour la retraite des rois. O ma patrie ! Une desti- 
née plus honorable t'attend ! Sois maintenant l'asile et 
l'appui des Peuples ! Il est de la dignité du Peuple fran- 
çais, il est de sa justice de protéger une Nation tyrannisée 
et qui ne fait qu'agir conformément à la Déclaration des 
droits de l'homme» (2). Apprenant que les princes 
allemands commençaient à prendre des mesures de 
répression contre les idées françaises, il en concluait 
que la raison avait passé le Rhin. « M. le baron de 
Thundcr-ter-Tronck tremble que sa fille, M^i^ Cuné- 
gonde, ne se marie avec Candide et que le doc- 

(i) Révolutions de France et de Brahant, t. I p. 27 
2) Jhid., t. I ,p. 131. 



LA PROPAGANDE. — LES LÉGIONS. 59 

teur Pangloss n'ait bientôt des chanoinesses dans sa 
famille » (i). 

Beaucoup d'autres journalistes patriotes partageaient 
ses illusions. Jusqu'à la fuite du roi à Varennes cependant, 
les hommes qui avaient la responsabilité de la poli- 
tique révolutionnaire se gardèrent d'encourager la pro 
pagande dont ils craignaient le choc en retour. A la fin 
de 1789 et au début de 1790, la Constituante avait refusé 
à deux reprises de prendre connaissance des dépêches par 
lesquelles Van der Noot, le chef des Brabançons révoltés, 
lui demandait le concours de la France contre l'Autriche. 
La grande Assemblée était résolument pacifiste. Elle 
voulait à tout prix éviter de donner aux rois voisins tout 
prétexte d'intervenir dans nos affaires intérieures. Si elle 
avait accueilli, en juin 1790, l'ambassade d'Anacharsis, 
c'est qu'elle s'était imaginée que cette manifestation 
oratoire ne pourrait tirer à conséquence. Ne venait-elle 
pas de proclamer solennellement, le 20 mai 1790, que la 
nation française renonçait à entreprendre aucune guerre 
dans « la vue de faire des conquêtes et qu'elle n'emploie- 
rait jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple »? 

Les Jacobins eux-mêmes se montraient aussi prudents, 
aussi réservés que les Constituants. A leur séance du 
15 mai 1791, ils avaient reçu une députation de patriotes 
hollandais réfugiés qui leur avaient lu un long mémoire 
concluant à l'intervention de la France contre le gouver- 
nement du stathoudcr. Après avoir rappelé qu'ils avaient 
été victimes de la mauvaise foi de l'ancien gouvernement 
français qui les avait laissés écraser par la Prusse alors 
qu'il les avait encouragés formellement à la résistance, 
les pétitionnaires faisaient valoir les avantages de toute 
sorte que l'alliance d'une Hollande libérée procurerait à 
la France : bases navales dans le monde entier, bénéfices 
commerciaux, emprunts, etc. Le Jacobin Grouvelle, ami 
d'Anacharsis, appuya leur requête, mais le président du 
club. Goupil de Préfclne, leur répondit que « malgré l'in- 
térêt bien sincère que nous prenions à leur cause, nous 
n'irions point faire de croisades contre la Hollande et la 
Prusse et que nous nous contenterions de faire des vœux 
pour la liberté universelle et le vrai bonheur de tout le 

r) Ibid., p. 28. 



60 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

genre humain... N'avons-nous pas assez d'ennemis en ce 
moment? (i) » 

Mais, après Varennes et Pillnitz, quand la solidarité m.o- 
narchique s'émut en faveur de Louis XVI et que la guerre 
étrangère apparut menaçante, le cosmopolitisme révo- 
lutionnaire descendit de la théorie dans les faits. Jusque- 
là, la fraternité humaine n'avait été qu'un prétexte à 
belles périodes. Elle devint m.aintenant le soutien d'une 
politique. Les Girondins, qui cherchaient dans la guerre 
le moyen de consolider la Révolution et d'escalader k 
pouvoir, crurent trouver dans le propagandisme des 
Droits de l'homme l'arme redoutable qui assurerait la 
victoire française contre les despotes. Ils redoublèrent de 
caresses à l'égard des étrangers réfugiés en France, ils 
multiplièrent les promesses aux exilés politiques dont ils 
essayèrent d'utiliser les rancunes et la soif de vengeance 
pour déchaîner l'insurrection chez nos voisins. 

Cloots seconda de toutes ses forces la manœuvre giron- 
dine et en garantit le succès. Le 13 décembre 1791, il 
parut à la barre et lut une adresse qui sonnait le tocsin 
de la guerre des peuples : « Je propose de fixer une époque, 
le 20 janvier, pour la marche de trois grandes armées sur 
Bruxelles, sur Licge, sur Coblentz, et je réponds que, le 
20 février, la cocarde tricolore et l'air Ca ira feront les déli- 
ces de vingt peuples délivrés... Les merveilles du 
xvi^ siècle seront effacées par les merveilles du xviii^... 
Les paysans allemands et bohémiens recommenceront 
leurs hostilités contre les seigneurs ecclésiastiques et 
laïques, les Catalans et les Allobroges échapperont de con- 
cert à l'Espagne et à la Sardaigne, les Bataves et les Ger- 
mains, le Lombard et le Scandinave secoueront et brise- 
ront leurs chaînes avec fureur... Le Français plastronné 
avec le livre de la Constitution sera invincible... » La 
Législative accueillit ces hâbleries par les plus vifs applau- 
dissements et décréta l'impression du discours de Cloots 
et de la réponse de son président. 

En vain, les Jacobins de sens rassis, ceux qui craignaient 

(i) Compte rendu des Annales patriotiques dans Colenbrander, t. I, 
p. 116. L'adresse des patriotes hollandais aux Jacobins est reproduite 
dans le recueil d# li« Aulard, t. II, p. 423-439. Elle est signée de De 
Beyma, Huber, D» prpcK, Van Hoey, De Wacker van Zox. (Celui-ci 
fait suivre sa signafOi^ de sa qualité de membre des Jacobins.) 



LA PROPAGANDE. — LES LÉGIONS. 6l 

que la guerre ne précipitât la Révolution dans une péril- 
leuse aventure, ceux qui formeront bientôt le parti 
montagnard, firent-ils entendre, par la voix de Robes- 
pierre, des avertissements prophétiques. Ils furent sub- 
mergés par la vague belliqueuse. Le Girondin Isnard 
s'était écrié, le 29 novembre 1791, à la tribune de la Légis- 
lative : « Disons à l'Europe que si les cabinets engagent 
une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples 
dans une guerre contre les rois ! » Brissot, l'homme d'Etat 
du parti, avait annoncé, le 30 décembre, aux Jacobins, 
que la guerre ne serait qu'une promenade triomphale : 
« Cette attaque sera le coup de tocsin qui sonnera le réveil 
des peuples, il ébranlera toutes les bastilles étrangères... 
Hollandais, Flamands, Liégeois, tous n'attendent que 
votre explosion pour commencer la leur... Rappelez- vous 
donc ces croisades où l'Europe, s'armant pour quelque 
superstition, s'ébranlait à la vue d'un seul homme pour 
écraser l'hydre. Le moment est venu pour une autre croi- 
sade et elle a un objet bien plus noble, bien plus saint. 
C'est une croisade de liberté universelle. » Robespierre, qui 
ne croyait pas au succès de cette croisade, s'efforça, le 
2 janvier 1792, de jeter sur l'enthousiasme de Brissot la 
douche de sa froide ironie : « Vous promenez votre armée 
triomphante chez tous les peuples voisins, vous établissez 
partout des municipalités, des directoires, des assemblées 
nationales, et vous vous écriez vous-même que cette 
pensée est sublime, comme si le destin des empires se 
réglait par des figures de rhétorique ! » 

Les Jacobins cette fois restèrent sourds aux avertisse- 
ments de Robespierre et la guerre fut déclarée. 

Fébrilement la croisade annoncée par Cloots et par 
Brissot s'organisa. Stimulés et bientôt subventionnés par 
les Girondins, quand ceux-ci furent entrés au ministère 
en mars 1792, les clubs des patriotes étrangers entreprirent 
dans leurs pays d'origine une propagande effrénée. Jour- 
naux, brochures en toutes les langues furent distribués 
en secret et à foison, en dépit de toutes les interventions 
des polices aristocratiques. A Strasbourg, le maire 
Dietrich envoyait dans les pays rhénans et dans l'Alle- 
magne du Sud toute une légion de missionnaires chargés 
d'exciter les esprits des paysans et des bourgeois contre 
les nobles et les prêtres et particulièrement contre les 



62 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

émigrés français. Les loges maçonniques étaient utilisées 
pour cette besogne à laquelle les avait déjà préparées 
l'illuminisme de Weishaupt (i). Le neveu de Tévêque de 
Paris, Gobel, ancien coadjuteur de l'évêque de Bâle, 
Rengguer, travaillait le pays de Porrentruy qui était occu- 
pé par nos troupes dès la déclaration de guerre et où s'éle- 
vait bientôt la république rauràcienne, cadre provisoire du 
futur département du Mont-Terrible. A Genève, le ban- 
quier Grenus, ami de Clavière, attisait le feu de son mieux. 
Entre les Jacobins français et les démocrates anglais de 
la société de la Révolution se multipliaient les manifes- 
tations d'entente et de sympathie. Thomas Paine, l'un 
des fondateurs de la liberté américaine, faisait une tour- 
née de conférences dans les clubs de Londres, de Birmin- 
gham et de Manchester. Le mouvement s'étendait bientôt 
jusqu'à l'Espagne. Hevia, Marchena, amis de Brissot, 
s'efforçaient de la galvaniser (2), tandis que le créole 
Miranda rêvait d'affranchir l'Amérique latine (3). 

Le lendemain même de la déclaration de guerre, le 
21 avril 1792, Anacharsis se présentait de nouveau à la 
barre de l'Assemblée : « C'est ici la crise de l'Univers, le 
sort du genre humain est entre les mains de la France... 
Les tyrans apprendront avec effroi que les citoyens de la 
France et les citoyens du monde se disposent aux plus 
grands sacrifices pour le succès d'une cause qui intéresse 
vivement tous les hommes... La religion des droits de 
l'homme inspirerait-elle moins de vertu, de zèle et d'en- 
thousiasme que la religion des faux prophètes? » Joignant 
le geste à la parole, Anacharsis remit sur le bureau une 
somme de 12 000 livres pour habiller, équiper, armer et 
solder 40 à 50 combattants. Le président de l'Assemblée, 
qui était le bel Hérault de Séchelles, compagnon de plaisir 
d' Anacharsis, le remercia en ces termes : « Cette offrande 
nous vient d'un homme qui a pris le titre sublime d'ora- 

(i) Voir le rapport d'un émissaire de Dietrich dans les Annales révolu- 
tionnaires, 1913, t. VI, p. loi. 

(2) Marchena rédigeait à Bayonne, en espagnol et en français, une 
Gazette de la liberté et de Végalité. 

(3) Brissot aurait voulu faire donner à Miranda le gouvernement 
de Saint-Domingue, d'où il aurait insurgé l'Amérique latine. Voir les 
lettres de Brissot des 13 octobre, 26 novembre, 28 novembre, 2 décembre, 
ôdécembreet les lettres de Miranda des 19 et 26décembrei792, etc. dans 
|g^ Correspondance de ^rwsoi éditée par^Cl. Perroud. 



LA PROPAGANDE. — LES LÉGIONS. 63 

teur du genre humain. Il faut donner à cet hommage 
une distinction digne de lui. Je demande donc que le don 
de M. Cloots ainsi que tous les dons semblables, qu'une 
philanthropie universelle apportera sur les autels de la 
patrie, soient consacrés à payer des indemnités à tous les 
soldats étrangers qui viendront se ranger sous les dra- 
peaux de la liberté... » Hérault demandait donc l'insti- 
tution d'une prime à la désertion. On l'applaudit et Briche 
proposa de décréter que tout déserteur ennemi serait 
incorporé dans les volontaires avec une prime de 50 livres. 
S'il amenait son cheval, il recevrait une prime supplémen- 
taire de 200 livres. Après la campagne, il jouirait des 
droits de citoyen actif et recevrait trois arpents de terre 
à prendre sur les domaines nationaux. Cette fois, on mur- 
mura. Briche passait la mesure. Merlet déclara que ses 
dernières propositions étaient « d'une immoralité scan- 
daleuse ». « Sans doute la nation verra avec plaisir les 
étrangers venir se joindre à ses drapeaux, mais la Nation 
ne peut ni provoquer ni voir avec plaisir le vol des che- 
vaux. » Le projet d'une prime à la désertion fut renvoyé 
au comité militaire. Il aboutit trois mois plus tard. 

Le i^ août, on lut à l'Assemblée une lettre d'un de ses 
commissaires à l'armée du Nord, Dubois de Bellegarde, 
qui annonçait que 700 déserteurs autrichiens avaient 
passé dans nos rangs. Le lendemain, Guadet fit voter un 
décret qui accordait aux déserteurs ennemis une pension 
viagère de 100 livres, réversible sur leurs femmes, plus 
une gratification de 50 livres. Les déserteurs n'étaient 
point forcés de contracter un engagement dans les trou- 
pes françaises. Ils pouvaient se retirer à 20 lieues de la 
frontière. Le décret était précédé de ce considérant qui 
peint bien l'esprit de l'époque : « Considérant que les 
hommes libres ont seuls une patrie, que celui qui aban- 
donne une terre assservie pour se réfugier sur celle de la 
liberté, ne fait qu'user d'un droit légitime et qu'il ne peut 
exister aucune obligation entre l'homme privé de ses 
droits naturels et celui qui les lui a ravis... » Le vote fut 
enlevé d'enthousiasme, sans opposition, après un débat 
insignifiant. 

Le décret fut traduit en allemand. « On l'afficha par- 
tout au delà de la Lauter et du Rhin, sur les murs, sur les 
arbres des routes, à la porte et dans les latrines des çaba- 



64 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

rets. On s'en servit pour envelopper toutes les marchan- 
dises expédiées en Allemagne. On le collait en guise d'éti- 
quette ou de réclame sur les bouteilles d'eau-de-vie qu'on 
déposait aux abords des avant-postes ennemis. Les 
paysans de Flandre le mettaient dans l'intérieur de cha- 
que miche de pain qu'ils vendaient aux Autrichiens. » (i) 
On le traduisit aussi en espagnol un peu plus tard. 

Déjà, le 4 mai précédent, le Feuillant Ramond avait 
fait voter un décret qui punissait de peines sévères les 
insultes, menaces, violences commises contre les prison- 
niers de guerre, parmi lesquels sans doute on croyait 
pouvoir faire des prosélytes et des recrues. 

Les étrangers domiciliés et les réfugiés politiques 
s'enrôlaient en foule sous les drapeaux de la liberté et 
s'organisaient sous la direction de leurs clubs et comités. 
Dès que la guerre avait paru probable, les Liégeois de 
Paris conduits par le journaliste Lebrun, le futur ministre 
des Affaires étrangères de la Gironde, s'étaient présentés 
à la Législative, le i8 décembre 1791, pour obtenir l'auto- 
risation de former une légion franche. Leur demande 
fut ajournée. Ils se passèrent de l'autorisation légale 
et ils s'organisèrent quand même, avec la tolérance 
bienveillante et l'appui du ministère girondin. Dumou- 
riez leur avança les sommes nécessaires pour s'armer et 
s'équiper. Leur légion était sur pied huit jours après la 
déclaration de guerre (2). Le vaillant Ransonnet, qui en 
commandait une portion, servit à l'avant-garde de l'armée 
de Lafayette. 

Les Belges, de leur côté, n'étaient pas restés inactifs. Le 
18 janvier 1792, ils avaient demandé à la Législative 
l'autorisation de lever des corps francs, et en attendant 
de l'obtenir, ils se groupaient à Lille et à Douai. Leur 
légion, commandée par le général de Rosières, le colonel 
Fyon et le lieutenant-colonel Lennekens, forma l'avant- 
^arde de l'armée de Luckner et se comporta à merveille 
à la prise de Courtrai où elle enleva un canon. 
i>vLes patriotes hollandais, qui comptaient dans leurs 
rangs de nombreux officiers, avaient demandé à servir 
à part dès le mois de décembre 1791. Après la déclaration 

(i) A. Chuouet, La légion germanique, 1904, p. 4. 

(2) BoRGNET^ Histoire de la Révolution liégeoise, t. II, p. 173-190: 



LA PROPAGANDE. — LES LEGIONS. 65 

de guerre, leur Comité soumit au ministre de la Guerre 
une « capitulation », c'est-à-dire un contrat qui réglerait 
leurs obligations et leurs droits à l'égard du Gouvernement 
français. Dumouriez leur avança des fonds sur les dépen- 
ses secrètes des Affaires étrangères, comme il avait fait 
pour les Liégeois et les Belges. Le 8 juillet, le ministre 
Lajard, successeur de Dumouriez à la Guerre, demanda 
à la Législative d'approuver par un vote la formation de la 
légion batave. Brissot, alors brouillé avec Dumouriez, fit 
des objections sensées qui ne laissèrent pas d'étonner dans 
sa bouche. Il déclara que Dumouriez n'aurait pas dû 
avancer 700 000 livres au comité batave sans en avertir 
l'Assemblée. Il ajouta qu'il était très impolitique d'orga- 
niser une légion batave, alors que nous étions encore en 
paix avec la Hollande. Ses remarques firent ajourner le 
vote réclamé par le ministre, mais de quelques jours seu- 
lement. 

La Législative finit par régulariser après coup la for- 
mation de ces légions étrangères. Le 26 juillet 1792, elle 
approuva la capitulation passée entre le ministre de la 
guerre Lajard et le comité batave représenté par Abbema, 
De Witt, de Boetzlaer, Huber, de Kock et Van Hoey. Ce 
comité forma le conseil d'administration de la légion 
hollandaise qu'on appela légion franche étrangère, afin de 
ménager les susceptibilités du gouvernement hollandais. 
Un crédit de 2 238 553 livres fut mis à la disposition de 
Bataves qui devaient se rassembler à Dunkerque. Deux 
jours plus tard, la légion belge, qui comprenait déjà 
1 500 hommes, recevait par décret une somme de 
500 000 livres. 

Les Savoisiens à leur tour s'ébranlaient à la voix du 
médecin Doppet, qui se présentait à la barre, le 30 juillet : 
« La cause des Français est celle de tous les hommes ; aussi 
ne voulons-nous pas nous borner à des offrandes patrio- 
tiques. Nous demandons à former une légion qui portera 
le nom de légion des Allobroges ». Satisfaction lui fut 
donnée par un décret voté le 8 août. La nouvelle légion 
se formerait à Grenoble. Elle recevrait une première mise 
de fonds de 700 000 livres. Elle serait ouverte aux Suisses, 
Valaisans et Piémontais au même titre qu'aux Savoyards. 
Elle choisirait la moitié de ses officiers. La plupart des 
Savoisiens de Paris s'enrôlèrent, mais, avant de partii' 



66 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

pour Grenoble, ils participèrent, le lo août, à l'assaut 
du château. Doppet, qui fut lieutenant -colonel de la légion, 
devint plus tard général. Il se distinguera au siège de 
Lyon. Son ami Desaix sera un des meilleurs généraux 
de Napoléon. 

Robespierre avait pris texte des premières défaites, 
des paniques de Mons et de Courtrai, de l'inaction des 
Beiges, pour justifier ses prévisions. Le i^^ mai 1792, il 
avait raillé aux Jacobins l'optimisme de Brissot et des 
Girondins : « Ils nous montraient les armées autri- 
chiennes désertant les étendards du despotisme pour 
voler sous le drapeau tricolore, et le Brabant tout entier 
s'ébranlant pour accourir au-devant de nos lois. Nous 
pouvions nous attendre à un début plus heureux. » 
Robespierre ne fit rien cependant pour s'opposer à la 
formation des légions étrangères, de celles du moins qui 
étaient formées avec les nationaux des pays belligérants. 
Il essaya seulement de montrer aux Jacobins les consé- 
quences de l'enrôlement des Suisses, afin de les dissuader 
de rom.pre avec la Confédération. 

A la séance du 13 mai 1792, le patriote suisse Cha- 
naye, reprenant une thèse de Pache, avait fait un discours 
contre le renouvellement des capitulations passées 
avec les cantons. « Déjà, dit le journal qui relate son 
«intervention (i), il avait été plusieurs fois interrompu 
« par les applaudissements, lorsque Robespierre a demandé 
« à faire une motion d'ordre, de laquelle, a-t-il dit, dépen- 
«daitle salut de l'Etat. Il n'aperçoit dans le discours de 
« l'orateur helvétien qu'un piège tendu par les intrigants 
« pour susciter de nouveaux ennemis à la France. Il dit 
<( qu'il fallait depuis longtemps avoir renouvelé les traités 
«et, puisqu'on ne l'avait pas fait, on ne devait pas le 
« mettre en ce moment à l'ordre du jour; enfin le patriote 
« suisse a été gravement inculpé par ce discours qui a 
« entraîné l'assemblée à lui interdire la parole. » Mais cette 
sagesse du club ne dura qu'un moment. La légion allo- 
broge, comme on l'a \^, fut ouverte aux Suisses. L'heure 
de Robespierre n'avait pas encore sonné. 

Anacharsis brûlait d'imiter les Bataves, les Belges, les 

(i) La Correspondance des nations du 15 mai. Le recueil de M. Aulard 
sur la société des Jacobins ne relate pas l'incident. 



LA PROPAGANDE. — LES LÉGIONS. 67 

Liégeois et les Allobroges. Aidé du médecin saxon Jean- 
Geoffroy Saiffert, établi à Paris depuis 1777 au service du 
duc d'Orléans et de M^^^ de Lamballe, il jeta les bases, en 
juillet 1792, d'une légion, qu'il nomma d'abord prus- 
sienne, puis vandale, enfin germanique. Le Comité d'or- 
ganisation comprenait, outre Cloots et Saiffert, le colonel 
Dambach, qui avait servi sous Frédéric II, le colonel 
Van Heyden, qui avait fait la guerre de l'Indépendance 
américaine, l'Autrichien Schwartz et l'Alsacien Schœn- 
bourg qui avait francisé son nom en Beaufort. Après le 
10 août, le ministre de la Guerre Servan passa avec eux 
une capitulation analogue à la capitulation batave. Le 
4 septembre, la Législative vota un décret conforme et 
ouvrit un crédit de 700 000 livres. La légion germanique 
devait se recruter en principe parmi les déserteurs alle- 
mands et autrichiens. Elle comprit un millier d'hommes 
à la fin de l'année. Mais, dans la pensée de Cloots, elle 
devait être quelque chose de plus qu'un corps militaire, 
« le noyau de la future liberté germanique ». Elle offri- 
rait un asile, un refuge aux Allemands républicains. 
Quand la coalition serait vaincue, ces Allemands patriotes 
retourneraient dans leurs foyers. Ils réveilleraient l'âme 
populaire. Ils feraient refleurir la liberté dans l'antique 
Germanie qui avait été le berceau des Francs (i), c'est-à- 
dire des Français. 

Saiffert traduisit ces espérances dans un chant de guerre 
qui débutait ainsi : « Lève-toi, peuple opprimé, debout, 
vous qui parlez la même langue, soyez libres comme le 
Français ; révoltez-vous, soyez résolus, criez à chaque 
tyran : Tu es homme comme nous, nous voulons notre 
droit et ne voulons pas de ta faveur. La nature nous 
créa égaux, la folie de nos pères oublia ce droit éternel ; 
elle couronna des criminels et nous mit dans les fers ; 
mais la nature nous crie : Arrête, prince égaré, je suis 
homme comme toi ! » (2). 

Il n'y eut pas de légion helvétique. Le club fondé par 
Castella et Rouiller se borna, après le 10 août, à lancer un 
appel aux Suisses : « Rappelez-vous que le sang de Guil- 



(i) Les publicistes libéraux allemands appelaient couramment les 
Français les Nouveaux Francs, Neufranken. 
(2) A. Chuquet, La légion germanique, p. 15. 



68 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

laume Tell circule encore dans vos veines. Venez combat- 
tre sous les drapeaux allobroges, venez augmenter cette 
légion qui a juré la mort des tyrans et une haine éternelle 
à tous les rois » (i). Allobroges et Suisses restés à Paris 
fusionnèrent dans un club unique. Rouiller s'enrôla 
comme volontaire dans le 2^ bataillon de Paris et partit 
pour Tarmée du Nord, où Dumouriez l'honorait de sa 
confiance. 

Les Anglais patriotes auraient voulu, eux aussi, orga- 
niser un corps militaire qui aurait porté leurs couleurs 
devant les soldats des despotes. L'un d'eux, John Oswald, 
qui était entré, dès 1790, comme lieutenant dans la com- 
pagnie de chasseurs soldés rattachés à la 2^ division de la 
garde nationale parisienne, s'efforça de recruter ses com- 
patriotes. Il avait préconisé, dans différents écrits et à la 
tribune des Jacobins, la formation de régiments de pi- 
quiers. On l'autorisa à lever un bataillon qui serait armé 
avec la pique. Il leva ce corps où entrèrent de nombreux 
Anglais. Mais Oswald était un homme rigide qui fit régner 
une exacte et sévère discipline parmi ses hommes. Aussi 
se fit-il parmi eux beaucoup d'ennemis. Il partit avec sa 
troupe en Vendée au printemps de 1793. En septembre 
de la même année, à l'engagement des Ponts-de-Cé, il fut 
tué d'un boulet. Ses deux fils, qu'il avait fait venir d'An- 
gleterre pour servir avec lui, périrent d'un coup de mi- 
traille presque au même instant. On prétendit que ces 
morts simultanées n'étaient pas dues aux Vendéens mais 
à une vengeance des propres soldats d'Oswald (2). 

Dumouriez qui avait été, pendant son passage au minis- 
tère, le grand organisateur de ces légions étrangères, s'en 
promettait monts et merveilles. Promu, après le 10 août, 
au commandement de l'armée du Nord, il ne cessa d'en 
vanter l'utilité aux nouveaux ministres. Le 24 août, de 
son quartier général de Valenciennes,il envoyait Rouiller 
à Lebrun avec une lettre de recommandation pleine de 
conseils à la Cloots : «Je vous adresse M. Rouillé (sic), 
volontaire du 2^ bataillon de Pans, qui peut vous donner 
tous les renseignements sur le régiment des Gardes 



(i) Cet appel figure à la fin du pamphlet intitulé Les Crimes du 10 août 
dévoilés par les patriotes suisses, p. 11. 

(2) A. LicHTENBERGER, daus La Révolution française, t. XXXIL 



LA PROPAGANDE. — LES LÉGIONS. 69 

(Suisses) et notamment sur le canton de Fribourg. Il est 
le fondateur du club helvétique, auquel il convient à l'ave- 
nir de donner la plus grande consistance... Traitez bien 
les petits cantons et ceux de Bâle et de Zurich. Punis- 
sez Soleure et Fribourg qui ont été insolents... D'ailleurs, 
établissez un plan révolutionnaire lié entre les sujets 
de Berne et les Allobroges, entre les sujets de l'évê- 
que de Bâle et les Alsaciens, entre les Gruériens et les 
indomptables habitants du Jura ; que ce plan soit métho- 
dique et simple, que ces différents peuples limitrophes, 
pour acquérir leur liberté, s'amalgament avec les gardes 
nationales de l'Ain, du Jura et du Haut-Rhin. Etablissez 
des régiments grisons sur le pied français et donnez-leur 
la même paye et les mêmes droits de citoyen. Choisissez un 
homme fort, bien révolutionnaire, d'une éloquence simple 
et mâle, d'une grande activité, pour être le principal 
agent de ce plan sous votre direction. Carra, qui est dans 
ma chambre, vous propose Doppet et, comme je le con- 
nais beaucoup, je juge que personne n'est plus propre à 
remplir cette mission » (i). 

Les Girondins qui gouvernaient n'étaient que trop 
enclins à entendre ces imprudents conseils et à partager 
ces chimériques espoirs. Le jour même où Dumouriez 
écrivait cette lettre à Lebrun, véritable manifeste de pro- 
pagande révolutionnaire, la Législative votait une loi qui 
avait pour but de retenir en France les Suisses des régi- 
ments étrangers qu'elle avait dû licencier après la chute 
du trône. Cette loi du 24 août 1792 offrait aux soldats 
suisses, qui reprendraient du service dans les bataillons 
d'infanterie légère, des avantages de toute sorte : notam- 
ment le maintien de leur grade et de leur ancienneté. Avant 
rnême qu'elle eût été votée, Dumouriez l'avait mise en 
vigueur en formant des compagnies franches avec les 
Suisses du régiment de Diesbach. 

(i) Papiers de Barthélémy, par Kaulek t. I, p. 252. 



VI 
L'ADOPTION DES PENSEURS ÉTRANGERS 



C'est parce que la République des lettres était, à la fin 
du xviii^ siècle, une réalité, qu'Anacharsis Cloots, homme 
de lettres avant tout, avait eu l'idée de sa république du 
genre humain. Toute son originalité avait été de calquer, 
sur une réalité littéraire, une utopie politique. Ce faisant, 
il s'était borné d'ailleurs à donner une forme systéma- 
tique à des idées qui flottaient dans l'air. 

Les révolutionnaires croyaient sincèrement qu'ils repré- 
sentaient la raison, la justice, le progrès. Comment n'au- 
raient-ils pas espéré pouvoir compter sur le concours 
efficace de tous ceux qui en Europe servaient les mêmes 
idoles? 

Quand ils révisèrent la Constitution, dans les mois 
orageux qui suivirent Varennes, les Constituants y insé- 
rèrent, le 10 août 1791, sur le rapport de Thouret, un 
petit article additionnel qui fut voté sans débat mais qui 
était gros de toute une politique : « Le pouvoir législatif 
pourra, pour des considérations importantes, donner à un 
étranger un acte de naturalisation, sans autres conditions 
que de fixer son domicile en France et d'y prêter le ser- 
ment civique » (i). Il y avait là en germe l'adoption des 
philosophes étrangers qui sera un fait accompli un an 
plus tard. 

La grande mesure fut préparée par degrés. Dès les pre- 
mières séances de la Législative, le 16 octobre 1791, 

(i^ Constitution de 1791, titre II, article 4. 



l'adoption des penseurs étrangers. 71 

le juriste Garran de Coulon affirmait que la législation 
révolutionnaire avait une portée générale, universelle 
et qu'en conséquence tous les penseurs de la terre devaient 
être appelés à y apporter leur collaboration : « Vous son- 
gerez que vous êtes moins envoyés ici pour exprimer la 
volonté générale que pour imprimer le sceau de cette 
volonté aux déductions que vos prédécesseurs ont tirées 
des méditations de tous les sages et de l'expérience de 
tous les siècles. Je demande, messieurs, que vous invitiez 
solennellement tous les citoyens qui ont des vues utiles 
sur le perfectionnement des lois et de l'administration 
publique à vous les communiquer pour vous aider à don- 
ner à la nation un code de lois digne d'un tel peuple et 
du siècle dans lequel nous vivons. Je demande même 
que cette invitation soit faite aux étrangers qui, depuis 
l'extrémité de l'Europe jusqu'en Amérique, ont mani- 
festé le grand intérêt qu'ils ont pris à la Révolution fran- 
çaise... » Garran de Coulon faisait ensuite un vif éloge 
de Jérémie Bentham, ce « jurisconsulte célèbre, doué d'un 
esprit véritablement philosophique et d'une extrême 
netteté dans les idées qui a fait imprimer sur notre orga- 
nisation judiciaire un ouvrage très profond ». Après avoir 
répété que les lois françaises ne devaient plus être des 
lois particulières à un seul peuple, mais « l'expression 
immuable de la justice, de la raison, de l'humanité », il 
conclut en proposant à l'Assemblée d'adresser un appel 
à tous les citoyens français et étrangers pour les inviter 
à lui communiquer leurs vues sur la formation du nou- 
veau Code civil et à voter ensuite des félicitations à 
Jérémie Bentham. La première partie de sa motion fut 
adoptée sans débat. Sur la seconde, Vincent Planchut et 
Couthon firent observer que des éloges officiels donnés à un 
homme vivant pouvaient présenter des inconvénients et 
Garran de Coulon demanda lui-même que cette partie 
de sa motion relative aux félicitations à adresser à Ben- 
tham fût renvoyée au Comité de législation. 

L'appel de la Législative fut entendu, Bentham 
lui envoya peu après son mémoire sur les prisons et 
Godwin fit hommage à la Convention de sa Justice 
politique. Les archives du comité d'instruction publique 
de la Législative renferment un curieux mémoire sur 
l'éducation que le directeur de la revue internationale 



72 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

la Minerva, D'Archenholz, lui envoya le 30 mars 1792. 
D'Archenholz, capitaine à la suite de S. M. prussienne, 
était connu par ses récits de voyage. Il était à Paris 
quand il composa son mémoire qui n'est pas d'ailleurs 
exempt d'une morgue toute germanique (i). En cherchant 
bien, on trouverait d'autres exemples. 

Même quand la guerre fut imminente, la Législative ne 
changea pas de politique. Elle continua à ouvrir aux étran- 
gers à deux battants les portes de la France. A la fin de 
janvier 1792, elle consacra plusieurs séances à la discus- 
sion d'une loi fort anodine sur le rétablissement des pas- 
seports pour les voyageurs qui passeraient la frontière. Il 
y eut des députés comme Daverhoult, Hollandais réfu- 
gié, et René de Girardin, le ci-devant marquis qui avait 
protégé Jean- Jacques, pour considérer comme inquisito- 
riale l'obligation même du passeport. « Rien de plus impo- 
litique, dit le premier, que d'empêcher les étrangers de 
voyager en France. Quel est, en effet, l'étranger qui vien- 
dra sur la scène de la liberté si, pour la perte d'un papier, 
il risque d'être privé pendant un mois de sa liberté? » 
Et Girardin ajouta : « Il est d'une excellente politique de ne 
point éloigner les étrangers ; ils peuvent nous rendre le 
numéraire qui a été exporté ; et, pour les attirer, il faut 
vous montrer comme un peuple vraiment libre » (2). 
Il fallut que les députés de gauche, Lemalliaud, Codet, 
Le Coz, Delacroix, insistassent sur les dangers de laisser 
pénétrer librement en France les espions des puissances 
et les émigrés pour que l'obligation des passeports fût 
rétablie. 

Les étrangers n'ont jamais été plus choyés, plus exal- 
tés qu'à ce moment de notre histoire où nous engagions 
un combat à mort contre leurs patries d'origine. C'était 
à qui proposerait de nouveaux moyens de les attirer en 
France et de les retenir. Le député Charles Duval, à la 
séance du i^^ mai 1792, s'apitoyait sur l'absence de ga- 
ranties légales à leur profit : « C'est surtout dans nos lois, 
disait-il, que les différents peuples doivent trouver des 
preuves de l'affection fraternelle qui doit un jour lier tous 



(i) J. Guillaume, Procès-verbaux du Comité d'instruction publique 
de la Législative, p. 422 et suiv. 

(2) Séance du 31 janvier 1792 au Moniteur. 



l'adoption des penseurs étrangers. 73 

les hommes. Mais nos lois se sont-elles assez occupées 
des étrangers? Non... La loi sur les jurés ne dit pas un mot 
des étrangers. La loi sur la police municipale et sur la 
police correctionnelle n'en parle pas davantage... Le 
malheureux étranger, s'il est accusé, traduit chez le juge 
de paix, n'a à sa portée ni sa famille, ni ses amis, ni ses 
voisins qui pourraient ainsi attester de sa bonne conduite 
et répondre de lui... Il est seul et livré à lui-même au 
milieu de gens qui ne parlent ni n'entendent sa langue, 
il n'a pas même d'interprète ». Et Du val demandait qu'on 
empruntât aux Anglais la loi qui garantissait à l'étran- 
ger qu'il serait jugé par -un tribunal composé par moitié 
de ses compatriotes ou tout au moins d'étrangers comme 
lui. « Alors, s'écriait -il, nous aurons prouvé aux différents 
peuples de la terre que nous les regardons vraiment 
comme nos frères et que nous voulons toujours être leurs 
amis, » La proposition fut prise en considération et ren- 
voyée au Comité de législation. 

La première fois que fut invoqué l'article de la Cons- 
titution qui permettait au corps législatif de prononcer 
d'office l'adoption d'un étranger, ce fut, le 8 juin 1792, 
en faveur du fils du docteur Priestley qui parut ce jour- 
là à la barre de l'Assemblée. Le député François (de Nan- 
tes), un ami de son père, donna lecture d'une adresse que 
le jeune homme avait rédigée : «... Va, lui a dit son père, va 
habiter chez ce peuple courageux et hospitalier, apprends 
de lui à détester la tyrannie, à adorer la liberté. William 
Priestley est donc venu dans le pays des Français, il se 
propose d'y fixer sa résidence, mais il désire jouir des droits 
de citoyen français, titre qu'il estime cent fois plus que 
celui de roi d'aucun Etat arbitraire. Membre du peuple 
souverain qui aura bien voulu l'honorer de son adoption, 
il aura toujours à sa mémoire et à son cœur, dans l'exer- 
cice de ses devoirs de citoyen et de soldat, l'esprit public 
de la nation, l'énergie de ses magistrats et les leçons de 
^ son père ». Le président de l'Assemblée, qui était Tardi- 
veau, répondit au milieu des applaudissements : « Tous 
les hommes sont frères ; et certes, ce ne sera pas sans plai- 
sir que la France adoptera le fils du docteur Priestley. » 
François de Nantes reprit la parole pour appuyer la 
pétition du jeune homme. Après avoir prononcé un éloge 
bien senti de son père, le savant chimiste, après avoir 



74 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

rappelé que pour s'être constitué en Angleterre le défen- 
seur de l'apôtre de notre Révolution, il avait vu sa mai- 
son de Birmingham saccagée et brûlée par une émeute de 
la populace, le 14 juillet précédent, il présenta l'adoption 
de William Priestley comme un acte de reconnaissance 
et de réparation. « Saisissons avec empressement, dit-il, 
cette occasion de convertir en un grand acte de gratitude 
nationale, les honneurs que les citoyens et les sociétés du 
royaume ont adressés à ce célèbre martyr de la Révo- 
lution française. Versailles fut autrefois l'asile des rois 
vaincus par leurs rivaux ou chassés par leur peuple ; que 
l'Assemblée nationale soit aujourd'hui l'asile de la vertu 
proscrite et du génie persécuté ! » Après que Lacépède, 
le savant naturaliste, eut prononcé quelques paroles dans 
le même sens que François de Nantes, l'Assemblée vota 
l'impression du discours de celui-ci et de la pétition du 
jeune Priestley et renvoya au Comité de législation la 
rédaction du décret qui lui donnerait la qualité de Français. 
A la veille des élections à la Convention, le 24 août 1792, 
Marie- Joseph Chénier, accompagné de plusieurs hommes 
de lettres, vint demander à l'Assemblée de regarder 
comme « alliés du peuple français » les écrivains étran- 
gers qui avaient « sapé les fondements de la tyrannie et 
préparé les voies à la liberté ». Il proposa de les déclarer 
citoyens français, afin que « ces bienfaiteurs de l'huma- 
nité » pussent être élus députés. « Si le choix du peuple 
portait ces hommes illustres à la Convention nationale, 
quel spectacle imposant et solennel offrirait cette assem- 
blée qui va déterminer de si grands destins ! L'élite des 
hommes réunie de tous les points de la terre ne semble- 
rait-elle pas le Congrès du monde entier? » 

Hérault de Séchelles, qui présidait, fit aux pétition- 
naires une réponse emphatique qu'il avait dû préparer 
d'avance. 

L'évêque Lamourette et Vergniaud appuyèrent la péti- 
tion de Chénier avec chaleur. « Quel moyen plus sûr, plus 
efficace pour sauver la liberté française, dit Vergniaud, 
que d'associer à vos dangers les philosophes des nations 
étrangères qui ont pris sa défense? » 

En vain Lasource et Basire firent quelques timides 
objections. Lasource parut craindre qu'en donnant le 
titre de citoyen français à des étrangers qui ne l'avaient 



l'adoption des penseurs étrangers. 75 



I 



pas demandé, l'Assemblée ne subît l'humiliation d'un 
refus. Basire déclara que les écrits ne suffisaient pas pour 
juger un homme, qu'il fallait connaître son cœur et qu'il 
était dangereux de permettre à des inconnus d'entrer 
dans la Convention. Mais Chabot fit un tableau pathé- 
tique des dangers que couraient les philosophes étrangers, 
les Priestley et les Wilberforce, sous le joug du despotisme. 
Il rappela que déjà les Américains avaient donné le 
droit de cité aux étrangers qui avaient combattu pour 
leur liberté. Guadet s'indigna qu'on voulut obliger des 
hommes généreux à solliciter le titre de citoyen fran- 
çais : « Ce sanctuaire de la liberté sera-t-il donc une aca- 
démie où, pour obtenir une faveur, que dis-je, une jus- 
tice, il faudra la demander? » 

Thuriot essaya bien de faire toucher du doigt, par un 
argument de bon sens, les inconvénients de la propo- 
sition : « Je suppose que nous soyons actuellement en 
guerre avec l'Angleterre, la Prusse et l'Allemagne, et que 
la Convention nationale, dans laquelle vous auriez admis 
un Anglais, un Prussien et un Allemand ait à prendre 
une mesure pour repousser ces puissances, croyez-vous 
que ces trois philosophes puissent concourir à cette 
mesure? » L'Assemblée ne voulut rien entendre. La pro- 
position de Vergniaud fut adoptée à une immense majo- 
rité. 

Deux jours plus tard, le 26 août, Guadet, au nom de la 
Commission extraordinaire des Douze et du Comité 
d'instruction publique réunis, vint proposer à l'Assemblée 
la liste des philosophes étrangers auxquels serait déférée 
l'adoption française. La liste comprenait la plupart des 
noms qu'avait prononcés Marie- Joseph Chénier dans sa 
pétition de l'avant-veille : en tête Joseph Priestley, puis 
Thomas Paine, Jérémie Bentham, William Wilberforce 
«le plus zélé et le plus éloquent défenseur des noirs», 
avait dit Chénier, Thomas Clarkson, adversaire de l'es- 
clavage comme Wilberforce, Jacques Mackintosh, « qui 
a réfuté avec une éloquente dialectique les amplifications 
de M. Burke contre la Révolution française » (Chénier), 
David WilHams, le pédagogue déiste, ami de Brissot, 
Gorani, « honoré par la haine, illustré par la persécution 
de la maison d'Autriche, cette grande ennemie du bonheur 
des hommes » (Chénier), Anacharsis Cloots, Corneille 



76 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Pauw, Joachim-Henri Campe, Pestalozzi, « ce cultivateur 
qui a bravé l'aristocratie et réclamé dans ses ouvrages 
les droits méconnus du peuple helvétique » (Chénier), 
Georges Washington, Jean Hamilton, N. Madison, « qui 
dans Le Fédéraliste a développé avec profondeur le sys- 
tème des confédérations >> (Chénier), Klopstock et Thad- 
dée Kosciusko. Cette liste fut adoptée sans débat. L'Alsa- 
cien Ruhl y fit ajouter ensuite le nom de Schiller (i). 
Toutes les grandes nationalités y étaient à peu près repré- 
sentées, mais la nationalité anglaise l'était beaucoup 
mieux que les autres. Guadet avait laissé tomber de son 
palmarès certains noms proposés par M.-J. Chénier, ceux 
de Horne-Tooke, de Robertson, de Napper-Tandy, de 
William Bolts, tous Anglais, celui du Polonais Malkowski. 
En revanche, il avait ajouté les noms de Bentham, de 
Kosciusko, de Cloots, de David Williams, de Clarkson, de 
Klopstock, de Hamilton et de Washington, que Marie- 
Joseph Chénier n'avait pas désignés. 

Le décret était précédé de considérants qui, dans l'his- 
toire de la société des Nations, constituent un titre d'hon- 
neur singulier pour la France : 

« Considérant que les horames qui, par leurs écrits et par 
leur courage, ont servi la cause de la liberté et préparé 
l'affranchissement des peuples ne peuvent être regardés 
coninie étrangers par une nation que ses lumières et son 
courage ont rendu Hbre ; 

« Considérant que si cinq ans de domicile en France 
suffisent pour obtenir à un étranger le titre de citoyen fra n- 
çais, ce titre est bien plus justement dû à ceux qui, quel que 
soit le sol qu'ils habitent, ont consacré leurs bras et leurs 
veilles à défendre la cause des peuples contre le despotisme 
des rois, à bannir les préjugés de la terre et à reculer les 
bornes des connaissances humaines ; 

« Considérant que, s'il n'est pas permis d'espérer que les 
hommes ne forment un jour devant la loi, comme devant la 
nature, qu'une seule famille, une seule association, les amis 
de la liberté, de la fraternité universelle, n'en doivent pas 
moins être chers à une nation qui a proclamé sa renonciation 
à toutes conquêtes et son désir de fraterniser avec tous les 
peuples ; 

(i) La Convention y ajoutera, le 17 février 1793, 1^ nova de rAméricain 
Joël Barlow, 



L ADOPTION DES PENSEURS ETRANGERS. 77 

« Considérant enfin qu'au moment où une Convention 
nationale va fixer les destinées de la France et préparer 
peut-être celles du genre humain, il appartient à un peuple 
généreux et libre d'appeler toutes les lumières et de déférer 
le droit de concourir à ce grand acte de raison à des hommes 
qui, par leurs sentiments, leurs écrits et leur courage, s'en 
sont montrés si éminemment dignes... » 

Jamais encore la fraternité humaine n'avait trouvé 
de tels accents dans la bouche des gouvernants. 

Lasource avait exprimé la crainte que l'Assemblée ne 
subît l'humiliation d'un refus de la part des étrangers 
illustres qu'elle honorait du titre de citoyen français. 
L'éventualité ne se produisit pas. Sans doute, par l'in- 
curie du ministre Roland, le décret ne parvint aux inté- 
ressés que plusieurs semaines après son vote (la lettre 
d'envoi de Roland à Schiller est du 10 octobre !) mais 
aucun de ceux qui furent touchés par la missive ministé- 
rielle ne répondit par un refus. Plusieurs remercièrent en' 
termes fort convenables, tel Klopstock qui applaudit à 
l'avènement de la République et lui souhaita la victoire, 
tel David Williams, dont la lettre de remerciements fut 
lue le 13 novembre 1792 devant la Convention, tel Pesta- 
lozzi qui prit très au sérieux son titre de citoyen français 
et travailla pendant sept ans, de 1792 à 1798, à propager 
autour de lui les principes de la Révolution (i). 

Trois de ces fils adoptifs de la France furent élus à la 
Convention : Priestley, Cloots et Thomas Paine. 

Priestley, nommé à la fois par l'Orne et le Rhône-et- 
Loire, refusa le mandat en s'excusant sur sa connaissance 
imparfaite de la langue française et son ignorance des 
conditions locales. Mais il sut mêler à sa lettre de remer- 
ciements des conseils de modération qui étaient une allu- 
sion à peine voilée aux massacres de septembre : « Que les 
conspirateurs barbares, que les brigands couronnés ne 
vous effrayent pas. La liberté est impérissable, tant que 
vous saurez réprimer les violences illégales qui la déshono- 
reraient et toutes les discussions intestines ». La lettre de 
Priestley fut lue par Rabaut de Saint-Etienne à la séance 
du 28 septembre 1792. Un membre proposa de ne pas 

(i) Voir sur Pestalozzi les articles de J. Guillaume dans la Revue 
pédagogique des 15 août, 15 septembre et 15 octobre 1902. 



yS LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

tenir compte de ses excuses et de l'inviter à accepter le 
mandat que les électeurs lui avaient confié ! Mais Léo- 
nard Bourdon fit observer qu'il ne convenait pas à la 
Convention de faire une pareille démarche, et qu'elle pou- 
vait être faite seulement par les électeurs qui avaient 
nommé le savant anglais. La Convention se rangea à cet 
avis. 

Thomas Paine fut élu à la Convention par quatre 
départements, l'Aisne, l'Oise, le Pas-de-Calais et le 
Puy-de-Dôme. Henry Bancal, l'ami de M^^^ Roland, qui 
était secrétaire de l'Assemblée électorale du Puy-de- 
Dôme, lui annonça son élection par la lettre suivante, 
datée de Riom, le 8 septembre 1792 : 

«Thomas Payne {sic), 

L'assemblée électorale du département du Pui de Dôme, 
dans sa séance de ce soir, vous a nommé député à la Conven- 
tion nationale. Votre amour pour l'humanité, pour la liberté 
et l'égalité, les ouvrages utiles, qui sont sortis de votre cœur 
et de votre plume pour les défendre, ont déterminé ce choix. 
Venez, ami des hommes, augmenter le nombre des patriotes 
d'une Assemblée qui doit fixer le sort d'un grand peuple et 
peut-être celui du genre humain. 

Les tems des bonheur que vous avez prédit aux nations 
sont arrivés. Venés, ne trompés pas leur attente (i)... » 

Thomas Paine opta pour le Pas-de-Calais. Il était alors 
l'objet de poursuites en Angleterre pour la deuxième 
partie de ses Droits de V Homme. Il avait été expulsé de 
Manchester et il pouvait s'attendre à être arrêté d'un 
moment à l'autre. A son passage à Douvres au^moment de 
son embarquement pour la France, il fut insulté par la 
foule. A Calais, on lui fit un accueil triomphal. Comme il 
ignorait le français, il ne put répondre aux discours de ses 
admirateurs qu'en portant la main à son cœur. A la Con- 
vention, il siégea du côté de la Gironde et se compromit 
avec elle. 

Anacharsis fut nommé par deux départements, l'Oise 
et Saône-et-Loire. Il opta pour le premier. A la Convention, 



(i) Archives nationales, C 167, dossier 410. 



l'adoption des penseurs étrangers. 79 

il s'empressa de quitter le parti de la Gironde pour passer 
du côté de la Montagne (i). Il entra au Comité diploma- 
tique et poussa de toutes ses forces à la guerre de con- 
quêtes. Il sera un des chefs de l'hébertisme. Nous le retrou- 
verons. 

(i) Au moment des élections à la Convention, il avait lancé contre les 
partisans de la loi agraire im violent pamphlet intitulé A Bas les Pertur- 
bateurs, que le 'département du Cher fit réimprimer {Archives du Cher, 
L. 43). Quelques semaines plus tard, il lançait contre ses anciens amis les 
Girondins une ironique attaque intitulée ni Marat, ni Roland et enfin, 
le 20 mars 1793, il prononçait, aux Jacobins, un virulent réquisitoire 
contre Guadet et les Brissotins, qu'il accusait d'hostilité à la réunion 
de la Belgique. 



VII 
LA CRISE DE LA PROPAGANDE 



Valmy et les rapides succès qui suivirent, Toccupation 
de la rive gauche du Rhin par Custine qui ne fut qu'une 
promenade militaire, la conquête de la Savoie par Mon- 
tesquiou-qui eut les allures d'une marche triomphale, la 
facile prise de Nice par Anselme, la conquête de la Bel- 
gique par Dumouriez vainqueur à Jemmapes, tous ces 
événements prodigieux qui se succédèrent en quelques 
semaines, semblèrent justifier par les faits le bien fondé 
des espérances de la propagande humanitaire. « Les villes 
sont prises sans coup férir, écrivait le diplomate améri- 
cain gouverneur Morris, et la Déclaration des Droits de 
l'Homme produit l'effet de la trompette de Josué (i). » 
Partout les populations affranchies plantaient l'arbre de 
la Liberté et arboraient la cocarde aux trois couleurs. 
Elles n'allaient pas tarder à demander successivement 
leur réunion à la République. Le programme d'Anacharsis 
se réalisait. 

Le 19 novembre 1792, onze jours après Jemmapes, la 
Convention, apprenant par Ruhl que les patriotes mayen- 
çais craignaient de retomber sous le joug de leurs anciens 
maîtres et que les patriotes des Deux-Ponts étaient per- 
sécutés par leur duc, votait, pour rassurer les populations 
étrangères affranchies et pour encourager les autres, le 
célèbre décret par lequel elle accordait « fraternité et 
secours à tous les peuples qui voudraient recouvrer leur 
liberté ». 

(i) Morris, Mémorial, t. II, p. 223. 



LA CRISE DE LA PROPAGANDE. Si 

Cette date marque l'apogée de la politique cosmopolite 
et humanitaire qui était celle de la Révolution depuis ses 
débuts. Confiante dans la puissance irrésistible de ses doc- 
trines, elle avait regardé comme des frères les étrangers 
qui les professaient et Tétat de guerre ne Tavait pas fait 
changer d'avis. A l'égard des sujets des puissances enne- 
mies domiciliés en France, elle n'avait pas cru devoir 
prendre la moindre mesure de répression, de surveillance 
ou même de précaution. Les sujets ennemis résidant en 
France pouvaient aller et venir librement après la décla- 
ration de guerre comme auparavant. Il leur suffisait d'ar- 
borer la cocarde nationale. Bien mieux, ils étaient reçus 
partout à bras ouverts et mains tendues. Ils rédigeaient 
des journaux, ils péroraient dans les clubs, ils prenaient 
part à toutes les luttes politiques, ils agissaient sur l'opi- 
nion et sur le Gouvernement, en toute liberté. Ils pou- 
vaient même remplir des fonctions publiques et plusieurs 
occupaient des emplois importants jusque dans les bu- 
reaux du ministère des Affaires étrangères (i). L'un d'eux, 
le Prussien Cloots, semblait leur représentant attitré et 
jouait un rôle considérable. 

Cette situation anormale ne pouvait se prolonger sans 
de graves inconvénients qui se révélèrent avec l'exten- 
sion de la Coalition. L'état de guerre a des nécessités que 
la Convention elle-même dut reconnaître. 

En attirant en France les étrangers patriotes et en les 
employant à la propagande des droits de l'homme, les 
révolutionnaires avaient cru fortifier leurs moyens d'ac- 
tion et affaiblir d'autant ceux de leurs ennemis. Les évé- 
nements se chargèrent vite de leur démontrer qu'ils 
avaient fait un mauvais calcul et que pour vaincre la 
coalition, il fallait faire appel à des armes autrement 
efficaces, mais dont l'emploi exigeait l'abandon du cosmo- 
politisme humanitaire. Même quand leurs yeux durent 
s'ouvrir à l'évidence, ils s'efforcèrent encore de concilier 
les exigences de la défense nationale avec le respect des 
doctrines. Mais si les doctrines dictèrent encore les phrases, 
les nécessités de plus en plus dictèrent les actes. 

(i) Ainsi le Wurterabergeois Charles Reinhard qui était en 1792 
secrétaire d'ambassade à Londres et qui devint ministre des Affaires 
étrangères du Directoire. 

6 



82 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Dès le mois de décembre 1792, deux mois à peine après 
les conquêtes de la Belgique, de la rive gauche du Rhin, 
de la Savoie et de Nice, il fallut convenir que les peuples 
affranchis goûtaient médiocrement leur bonheur. 

Le 2 décembre 1792, quand les Prussiens et les Hessois 
s'approchèrent de Francfort, la population s'insurgea 
contre la petite garnison française qui occupait la ville 
et la massacra en partie. « La malheureuse affaire de Franc- 
fort, dit Bentabole aux Jacobins le 12 décembre, doit nous 
ouvrir les yeux ; Custine cherche à nous porter à la clé- 
mence ; il dit qu'il ne faut pas nous venger et qu'au lieu 
d'arrêter les magistrats de Francfort, on les remettra en 
liberté... Le peuple brabançon est encore encrassé de pré- 
jugés et de fanatisme..., je demande que la Convention 
déclare quel sera le genre de guerre que nous adopterons 
au printemps... je demande que l'on détermine la con- 
duite que nous tiendrons à l'égard de la ville de Franc- 
fort. » Les tribunes applaudirent vivement Bentabole, 
mais la société accueillit son discours par un profond 
silence. Les Jacobins se résignaient malaisément à recon- 
naître la vanité de leurs chimères et le bon sens populaire 
les devançait. Le député Drouet, le Drouet de Varennes, 
appuya cependant les réflexions de Bentabole : « Il faut 
que la Nation soit vengée de l'outrage sanglant qu'elle 
vient de recevoir à Francfort ; il faut que cette ville cou- 
pable soit réduite en cendres ». C'était la vieille et rigou- 
reuse doctrine des représailles qui se substituait violem- 
ment à la molle et impuissante doctrine humanitaire. 
Mais le débat dévia. Les orateurs qui se succédèrent pré- 
férèrent rejeter sur les Brissotins qui gouvernaient Ips 
responsabilités des événements que de regarder les dif- 
ficultés en face. 

La question posée par Bentabole aux Jacobins reçut sa 
solution quelques jours plus tard dans le grand rapport 
que Cambon lut à la tribune, le 15 décembre, sur la con- 
duite que les généraux français devraient tenir désor- 
mais dans les pays occupés. 

Cambon posait en principe que la guerre entreprise 
par la France avait pour but essentiel l'anéantissement de 
tous les privilégiés. Il reprenait à son compte le cri de 
guerre : guerre aux châteaux, paix aux chaumières ! et 
il concluait de ces prémisses : « Tout ce qui est privilégié, 



LA CRISE DE LA PROPAGANDE. 83 

tout ce qui est tyran doit donc être traité en ennemi dans 
les pays où nous entrons ». 

Custine avait eu raison d'exiger des contributions sur les 
nobles, les prêtres et les riches de la rive gauche du Rhin. 
Mais il n'avait pas encore été assez loin dans ce sens. Il 
avait laissé en plan les anciens magistrats. De cette er- 
reur provenaient les Vêpres Siciliennes de Francfort ! 

Dumouriez, lui, avait tout respecté en Belgique, 
nobles, privilèges, corvées, féodalité, etc. : « Tous les pré- 
jugés gouvernent encore ce pays ; le peuple n'y est rien, 
c'est-à-dire que nous lui avons promis de le rendre heu- 
reux, de le déli\Ter de ses oppresseurs, mais que nous 
nous sommes bornés à des paroles... Lorsque nos convois 
passent à quelques barrières ou péages, ils y paient les 
droits ordinaires. Ce général a pensé ne devoir pas même 
forcer les habitants à fournir des magasins et des appro- 
visionnements à nos armées. » 

Cambon constatait que la preuve était faite que les 
peuples déhvrés par les armées de la République n'avaient 
pas trouvé en eux-mêmes la force ni l'expérience nécessai- 
res pour établir leurs droits, qu'ils étaient toujours sous 
le vasselage de leurs anciens maîtres ou de leurs agents, 
qu'ils formaient une masse passive et craintive sans ini- 
tiative ni énergie. La France révolutionnaire devait venir 
au secours de ces anciens esclaves encore incapables de 
supporter la lumière de la liberté. Elle devait détruire 
l'ancien régime qui les tenait encore asservis. Autrement 
sa propre liberté eût été elle-même en péril : « Ce n'est 
pas aux rois seuls que nous avons à faire la guerre ; car 
s'ils étaient isolés, nous n'aurions que dix ou douze têtes à 
faire tomber ; nous avons à combattre tous leurs complices, 
les castes privilégiées qui, sous le nom des rois, ruinent 
et oppriment le peuple depuis plusieurs siècles. » 

Dorénavant, les généraux en pays occupé devraient donc 
supprimer sur-le-champ les dîmes et les droits féodaux, 
toute espèce de servitude. Tous les pouvoirs locaux 
seraient renouvelés par le peuple réuni en assemblées pri- 
maires, mais seraient exclus du droit de vote et d'éligibi- 
lité tous ceux qui ne prêteraient pas serment à la liberté et 
à l'égalité, tous les anciens privilégiés, tous ceux qui 
avaient géré des charges sous le régime aboli. 

La Convention vota avec enthousiasme le décret pro- 



84 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

posé par Cambon, non sans l'avoir amendé dans un sens 
plus rigoureux encore, sur la proposition de Buzot. 

Désormais, la propagande émancipatrice prenait la 
forme d'une tutelle, presque d'une dictature. La France 
révolutionnaire reconnaissait que les peuples libérés laissés 
à eux-mêmes étaient incapables par leurs seules forces 
d'imiter son exemple. Elle était obligée « de se substituer 
à eux et de faire pour eux, sans eux, au besoin contre eux 
leur Révolution » (i). « Terrible dilemme, dit Jaurès : ou 
laisser subsister autour de soi la servitude toujours mena- 
çante, ou faire de la liberté imposée une nouvelle forme 
de tyrannie. La France expiait par là la magnifique et 
redoutable avance révolutionnaire qu'elle avait sur le 
monde. » 

L'élite intellectuelle elle-même, où les sympathies 
pour la Révolution s'étaient manifestées tout d'abord 
et avec le plus de force, commence à esquisser un mouve- 
ment de recul, tantôt dicté par de sincères scrupules, tan- 
tôt imposé par la prudence. Depuis que les monarchies 
ont organisé contre les idées françaises une sévère répres- 
sion, il devient dangereux pour les écrivains de s'en décla- 
rer publiquement les partisans. Or, la plus grande partie 
des écrivains ne sont pas libres, ils dépendent par leurs 
emplois des autorités établies, et tous ne sont pas des hé- 
ros. Les plus adroits cherchent des prétextes pour colorer 
leur évolution. Les massacres de septembre, le supplice 
de Louis XVI, les querelles entre Montagnards et Giron- 
dins, puis la Terreur excusèrent bien des revirements et 
bien des faiblesses. 

En Allemagne, Frédéric Stolberg, apprenant la mort 
de Louis XVI, s'écria que «les Français avaient commis 
la plus exécrable des actions et que ce forfait les montrait 
à l'univers dans toute leur abomination ». 

Klopstock, de son côté, qualifia l'exécution du roi 
de « meurtre judiciaire ». Plus tard, il reprochera aux 
Français d'entreprendre une guerre de conquêtes, il verra 
dans Charlotte Corday une héroïne et il flétrira la Terreur. 

Et cependant, il ne songea jamais à répudier le titre 
de citoyen français dont il tirait même vanité. 

Georges Kœrner, qui se trouvait à Paris, au moment 

(i) Jaurès, Convention, p. 567» 



LA CRISE DE LA PROPAGANDE. 85 

de l'insurrection du 10 août, avait figuré parmi les défen- 
seurs des Tuileries et du roi. 

Wieland se regimba contre le décret du 15 décembre 
1792 qui plaçait les peuples conquis sous la tutelle de 
la France révolutionnaire. Il protesta que les Alle- 
mands n'étaient pas dans l'esclavage et qu'ils n'avaient 
pas besoin qu'on leur imposât des libérateurs. Ils se 
trouvaient bien de leurs antiques institutions et ne son- 
geaient pas à les changer contre les nouveautés fran- 
çaises. 

vSchlosser, Gleim, Klinger firent également leur mea 
culpa pour leurs erreurs révolutionnaires. 

Malgré ces défections retentissantes, la cause française 
garda de l'autre côté du Rhin des amitiés fidèles parmi 
les penseurs. Le musicien prussien Reichardt, dont les 
Lettres écrites de France avaient fait scandale, fut 
obligé de donner la démission de ses charges. Son fils 
adoptif s'enfuit de Prusse et s'engagea dans l'armée 
française sous le nom de Richard. Il devint officier de 
cavalerie. 

Fichte prit la défense de la Révolution en pleine Ter- 
reur, dans sa Revendication pour la liberté de penser et 
dans sa Contribution pour rectifier le jugement public sur 
la Révolution française, qu'il fit paraître sous le voile de 
l'anonyme à Zurich, en 1793 (i). 

A la même époque, le jeune Rebmann exphquait, sinon 
justifiait la Terreur dans les Gazettes qu'il rédigeait à 
Dresde pour le libraire Richtcr. Mais ces gazettes étaient 
bientôt supprimées par la censure et Rebmann réduit à 
s'enfuir à Erfurt, puis à Altona (2). 

En Angleterre, le recul de l'influence française se pré- 
cipita après le 10 août. Le célèbre voyageur Arthur 
Young, qui avait fait profession d'admirer la Révolution, 
fit volte-face dans son Avertissement à la Grande-Bre- 
tagne (1793). L'évêque de Llandaff, Watson, qui s'était 
fait traiter de « prélat niveleur » pour ses sympathies fran- 
çaises, pubha, après les massacres de septembre et la pro- 
clamation de la République, un Examen critique de la 

(i) Voir l'important article de M. G. Delohel sur Fichte et les idées 
de la Révolution française dans les Antmlcs révolutionnaires, 191 1 
t. IV, p. 290-320. 

(2) Nadeschda von Wrasky, Rebmann, Heidelberg, 1907. 



86 LA RÉVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

Révolution française et de la Constitution anglaise où il 
condamnait catégoriquement la forme républicaine, expri- 
mait son repentir pour ses erreurs et faisait Téloge de la 
Constitution britannique. Le caricaturiste John Walcpt, 
célèbre sous le pseudonyme de Peter Pindar, tournait 
maintenant contre les révolutionnaires le crayon dont il 
avait satirisé George III et son entourage. 

Cependant les écrivains anglais dans leur ensemble se 
montrèrent plus fermes dans leurs opinions que les écri- 
vains allemands. Beaucoup tinrent à honneur de ne pas 
plier devant la sévérité de la répression organisée par 
Pitt, dès l'automne de 1792. Wordsworth répliqua à 
révêque de Llandaff dans une Lettre d'une belle indigna- 
tion où il se livrait à une vive satire des vices de la société 
anglaise et à une enthousiaste apologie de la République. 
Il est vrai que la Lettre ne put paraître, faute d'impri- 
meur. Le même Wordsworth expliqua la Terreur dans 
ses Préhides. Il voyait dans les excès révolutionnaires 
« les effets mystérieux et terribles des crimes du passé 
qui seraient suivis de l'édification pacifique et efficace 
de la société nouvelle ». Dans sa Lettre à Watson, il 
avait justifié le supplice de Louis XVI. Quand la guerre 
fut déclarée entre sa patrie et la France, il fit des vœux 
pour la victoire de celle-ci, qui était la victoire de l'hu- 
manité. 

Ses amis et ses émules Coleridge et Southey eurent la 
même attitude. Ils devinrent en 1793 d'ardents disciples 
de Godwin. Coleridge se vantera plus tard, sous le Direc- 
toire, de n'avoir jamais désespéré de la liberté : « Car, 
jamais, ô liberté, par un dévouement imparfait, je n'ai 
terni ton éclat ou glacé ta flamme sacrée ! Mais j'exultai 
au son des péans de la France délivrée et je baissai la tête 
et pleurai au seul nom de l'Angleterre » (i) ! 

Robert Burns inscrivit dans son Arbre de la Liberté 
la strophe suivante sur la mort de Louis XVI : 

« Le roi Louis pensa le couper 
Quand il était haut comme rien, homme, 
Pour cela, le gardien lui fracassa sa couronne 
Et lui coupa la tête, homme ! » 

i) Ch. Cestre, p. 144. 



LA CRISE DE LÀ PROPAGANDE. Sy 

Beaucoup d'Anglais éminents, comme Thomas Muir, 
Perry (i) et Benjamin Vaughan (2), devront s'enfuir en 
France pour échapper aux tribunaux de Pitt. 

En Italie et en Espagne, où le parti intellectuel était 
beaucoup moins fort qu'ailleurs, il fut rapidement réduit 
au silence et ses chefs se renièrent sans vergogne. L'ardent 
Giovanni Pindemonte se mit à flétrir l'esprit démocra- 
tique des Français, leur philosophisme, à célébrer l'action 
héroïque de Charlotte Corday et la prise de Toulon par les 
Anglo-Espagnols, à pleurer sur la mort de Louis XVL 
Il ne fut pas le seul. 

Si l'élite se détachait de plus en plus de la Révolution, 
on peut penser quelle devait être l'attitude du peuple 
dans les pays en guerre comme dans les contrées occupées 
par nos troupes. 

Les Belges et les Rhénans surtout manifestaient une 
répugnance invincible à recevoir les assignats ainsi 
qu'une obstination opiniâtre à pratiquer leur ancien 
culte. De la Révolution, ils avaient accepté avec joie ce qui 
satisfaisait leurs intérêts immédiats, la suppression des 
dîmes et des impôts. Ils repoussaient presque tout le 
reste. Le malentendu s'aggrava quand les armées fran- 
çaises durent vivre sur le pays occupé. Les contributions 
de guerre ne frappaient en principe que les privilégiés, 
mais ceux-ci se dédommageaient en élevant leurs fermages 
et en restreignant leurs dépenses. Les réquisitions pesaient 
sur tout le monde et plus lourdement sur les paysans. 
L'état de guerre, avec ses charges et ses souffrances iné- 
vitables, arrêta net les progrès de la propagande. Tous 
ceux qui regrettaient le passé reprirent courage et in- 
fluence. Le caractère précaire de la conquête révolution- 
naire se révéla tout d'un coup. 

La situation développa sa logique inexorable. Les Bris- 
sotins avaient compté sur la force de l'opinion anglaise 
pour retenir Pitt et l'empêcher de se joindre à la coalition. 
Du jour où la Convention ouvrit l'Escaut à la navigation 
libre, l'opposition anglaise fut réduite à l'impuissance. Les 
marchands de Londres réclamèrent la guerre contre la 
nation concurrente et régicide. 

(i) Perry était l'éditeur du Morning Chronicle et de V Argus. 
(2) Voir notre article Benjamin Vaugham et Robespierre dans les 
Annales révolutionnaires^ de janvier 191 7. 



88 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Dès le mois de septembre 1792, notre agent à Londres, 
François Noël, avait noté le changement des esprits à Lon- 
dres : « Le massacre des prisonniers, écrivait-il à Lebrun 
le 10 septembre, a fait ici le plus mauvais effet. Nos amis 
n'osent plus nous défendre. L'opposition et notamment 
M. Fox, qui jusqu'à ce moment avait témoigné un vif 
intérêt pour la Révolution, s'est absolument refroidie. » 
Les Anglais craignaient le désordre mais craignaient plus 
encore les atteintes au droit de propriété. « Les idées de 
loi agraire, écrivait Noël le 23 septembre, qui commen- 
cent à se répandre en France et dont nous connaissons 
tous les apôtres, sont encore venues fortifier les impres- 
sions fâcheuses du massacre des prisonniers. » Il n'hési- 
tait pas à affirmer, trois jours plus tard, que si Louis XVI 
était exécuté, l'Angleterre nous ferait la guerre et il con- 
cluait, le 22 décembre : « Cette guerre que le peuple parais- 
sait n'envisager qu'avec une extrême répugnance est à 
la veille de devenir populaire (i). » Les portraits de 
Paine étaient brûlés dans la plupart des villes du Northum- 
berland et du Durham. 

Décidément les peuples ne voulaient pas être affranchis. 
Le 13 janvier 1793, la populace romaine massacrait le 
secrétaire de la légation de France, Bassville, pour le 
punir d'avoir osé arborer la cocarde aux trois couleurs 
dans la ville sainte du catholicisme. En Espagne, la pro- 
pagande de Marchena, d'Hévia, de Santibanez échouait 
piteusement. Marchena était obligé d'avouer à Lebrun, 
notre ministre des Affaires étrangères, que, pour avoir 
quelque prise sur ses compatriotes, il fallait respecter leurs 
traditions et leurs préjugés, ne leur parler que de Cortès et 
de fueros et non pas de philosophie. Comment, dans ces 
conditions, compter sur les peuples pour renverser ou 
seulement pour retenir leurs tyrans? 

La propagande se révélait impuissante. Le député 
Baraillon en fit la constatation mélancolique, le 7 janvier 
1793. Les peuples étrangers, dit-il, ne sont pas aussi 
enthousiastes de la Révolution qu'on se l'imagine. « Les 
préjugés, hélas ! se répandent comme le torrent et la vérité 
arrive toujours au pas de la tortue... Ne calculons donc 
que sur nos armées et sur nos finances, et sachons d'a- 

(i) Archives des Affaires étrangères. Angleterre. 582. 



LA CRISE DE LA PROPAGANDE. 89 

vance que nous rencontrerons les couteaux des Francofur- 
tois et les faux des Niçards des montagnes... Examinez ce 
petit nombre de déserteurs prussiens et autrichiens qui 
vous arrive, malgré l'appât très attrayant sans doute 
que vous leur avez offert... Ecoutez les cris des Braban- 
çons en faveur de leurs nobles et de leurs prêtres... » 
Propagande ou représailles, il fallait choisir. 
La question se posa devant la Convention avec une 
urgence impérieuse, le jour même où Brissot vint propo- 
ser de répondre aux dernières provocations de Pitt, au 
renvoi méprisant de notre ambassadeur Chauvelin par une 
déclaration de guerre, le i^^ février 1793. Quand Brissot 
eut terminé son rapport, Fabre d'Églantine, toujours 
fidèle à la théorie humanitaire, proposa d'expliquer au 
peuple anglais, par une adresse, que son Gouvernement 
trahissait ses devoirs et ses intérêts, et de placer sous la 
protection des lois les Anglais et les Hollandais résidant 
en France. Ce fut l'occasion d'un vif débat. Bover-Fon- 
frède combattit le projet d'adresse : « Elle tendrait à 
nous faire taxer de pusillanimité ». Birotteau ajouta: 
« Sous le prétexte de protection à accorder au peuple 
anglais, il ne faut pas que le Gouvernement anglais nous 
inonde d'espions... je voudrais que cette protection 
s'étendît seulement aux Anglais résidant en France qui 
justifieront des affaires qui les y retiennent ». Il y eut des 
murmures. Bancal n'en persista pas moins à appuyer 
Birotteau : « Lorsqu'on déclare la guerre à une nation, il 
né faut pas lui faire de compliments ». Les murmures 
redoublèrent. Saint-André s'éleva contre les défiances 
exprimées : « La nation anglaise est une nation géné- 
reuse... elle nous saura gré de lui avoir ouvert les yeux sur 
ses ministres, sur son t\Tan ». Mais Lehardy refusa de 
partager cet optimisme : « Ce n'est pas par des distinc- 
tions métaphysiques qu'on fait la guerre. L'Anglais en 
s'armant contre nous nous prouve qu'il n'adopte pas nos 
principes ; il nous prouve l'assoupissement dans lequel 
il est tombé. Je demande si c'est le Gouvernement qui 
ariTie et qui combat ; je demande si c'est le Gouvernement 
qui paie les impôts » : L'argument était sérieux. 

^ Pour essayer de l'écarter et faire voter l'adresse. Barère 
n'eut pas trop de toutes les ressources de sa rhétorique. 
« La guerre que vous venez de voter ne ressemble à 



90 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

aucune autre ; elle n'est pas celle d'un roi à un autre roi, 
d'un Gouvernement à un autre Gouvernement. Les 
mesures ordinaires ne doivent pas être employées. 
J'appuie la proposition de Fabre D'Eglantine tendant à 
conserver l'hospitalité et la protection de nos lois non 
seulement à ceux des Anglais et des Bataves qui sont en 
ce moment sur le territoire de la République, mais encore ^ 
à tous ceux qui voudraient y venir profiter des avantages 
d'un Gouvernement libre. Que vous différez en cela, 
citoyens, de nos ennemis ! Comme elle sera sentie cette 
différence de la conduite d'un peuple libre avec celle d'un 
Gouvernement despotique, lorsqu'on vous verra géné- 
reux et hospitaliers, au moment où nos ennemis se ren- 
dent envers nos citoyens tyranniques et barbares : lors- 
qu'à côté de votre décret, on pourra lire le bill que le 
Gouvernement anglais vient de porter contre les étran- 
gers ! » Ducos ne trouva pas à son goût cette doctrine chré- 
tienne qui recommandait de n'opposer aux violences et 
aux injures que la seule mansuétude. « Le fait était, dit-il, 
que tout le peuple anglais était pour la guerre, que les 
commerçants faisaient des souscriptions pour la guerre, 
que la guerre était nationalisée ». Marat à son tour inter- 
vint dans le débat et, à la grande surprise de ceux qui le 
connaissaient mal, il fit entendre le langage du bon sens : 
« Comme je connais l'Angleterre, je ne puis me dispenser 
d'observer que c'est à tort que l'on croit ici que le peuple 
anglais est pour nous... Nous n'avons pour nous en Angle- 
terre que les philosophes et cette classe n'est pas la plus 
nombreuse ». Cet aveu ne fut pas du goût de l'extrême 
gauche qui protesta. Marat n'en persista pas moins 
à soutenir son opinion. Il consentit seulement à recon- 
naître que l'adresse proposée « pourrait présenter quelque 
utilité pour les Français ». La Convention vota l'adresse, 
mais il était visible que son vote manquait de conviction. 
Elle rendait encore hommage au dogme quand déjà elle 
cessait d'y croire. 

Le dogme mettait la France révolutionnaire dans un 
état d'infériorité grave devant une coalition dont la 
mort du roi avait doublé les forces. Les Etats monar- 
chiques, qui ne s'inquiétaient que de la raison d'Etat, 
frappaient à tour de bras sur nos nationaux. Dès le 
2 septembre 1792, l'Empereur avait fait défendre à tous 



LA CRISE DE LA PROPAGANDE. 9I 

ses fonctionnaires de délivrer des passeports aux Fran- 
çais pour passer sur terre autrichienne, à tous ses sujets de 
commercer avec les Français et de leur envoyer des 
espèces. Il ordonnait encore de regarder dorénavant tout 
voyageur français comme un espion et de le traiter en 
conséquence. Pendant que les Français étaient ainsi 
mis hors la loi en Autriche, les sujets autrichiens jouis- 
saient en France de toutes les libertés. 

Avant même que la guerre fût déclarée, Pitt avait fait 
voter TAlien Bill qui soumettait nos nationaux à la sur- 
veillance de la police et donnait à celle-ci le droit de leur 
assigner des arrondissements dont ils ne pouvaient sortir 
sans autorisation. Quand les hostilités furent commen- 
cées, il fut interdit à tout sujet anglais, sous peine de haute 
trahison, de correspondre avec la France, d'y envoyer de 
l'argent, des denrées ou des armes. Presque aussitôt, dès 
le mois de mars 1793, l'Angleterre s'efforçait d'empêcher 
le ravitaillement de la France par les navires neutres et 
préludait à sa fameuse politique du blocus. 

L'Espagne ne restait pas en arrière. Par les ordonnances 
des 4 et 15 mars 1793, elle expulsait la plupart des sujets 
français. Un peu plus tard, le 14 juin, elle ordonnait l'in- 
ventaire de leurs biens et chargeait une commission 
spéciale de les administrer, en ayant soin d'acquitter à 
leurs dépens tous les dommages causés à la nation ou aux 
sujets espagnols. Pareille mesure n'était pas un séquestre, 
mais une confiscation déguisée. 

Aussi longtemps que le cosmopolitisme humanitaire 
ferait la loi en France, il serait impossible d'opposer à ces 
mesures de violence la moindre représaille. Autant dire 
que la République se privait d'une des armes les plus 
efficaces pour atteindre ses ennemis. 



VIII 
LES INDÉSIRABLES 



La politique de généreuse bienveillance suivie jusque- 
là offrait aux étrangers toutes sortes de ressources ines- 
pérées pour intervenir dans nos affaires intérieures, pour 
agir sur l'opinion et sur les pouvoirs publics. Comme 
l'avait dit le député Birotteau, les gouvernements ennemis 
pouvaient nous inonder d'espions qui n'auraient qu'à se 
coiffer du bonnet rouge pour se rendre inviolables. Ils 
ne s'en firent pas faute. 

Dès la Constituante, la Prusse, la Hollande, l'Angle- 
terre et l'Autriche avaient à Paris leurs agents secrets 
cachés sous un masque démocratique. 

En octobre 1790, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume 
envoya à Paris un riche fournisseur juif du nom de Ben- 
jamin Veitel Ephraïm qu'il avait déjà employé avec 
succès dans des missions secrètes à Liège et dans les Pays- 
Bas autrichiens (i). Ephraïm, qui était conseiller intime 
de S. M. prussienne, devait prétexter des affaires de com- 
merce pour justifier son séjour à Paris. Il se mit immédia- 
tement en rapport avec les chefs du côté gauche de l'As- 
semblée et avec les Jacobins de marque, qui étaient hos- 
tiles à l'alliance de la France et de l'Autriche. Charles 
Lameth, qui venait d'être blessé en duel par le duc de Cas- 
tries, le reçut dans son lit de malade et lui accorda une 

(i) Flammermont a donné des analyses des dépêches d'EpHRAiM 
dans son rapport sur les correspondances des agents diplomatiques à 
Paris avant la Révolution, publié dans les Nouvelles archives des mis- 
sions, t. VIII, p. 132 et suiv. 



LES INDESIRABLES. 93 

audience d'une heure. Il vit Barnave, Lafayette, Petion, 
d'André, pendant que sa femme restée à Berlin, où elle 
tenait un salon fort à la mode, enguirlandait notre ambas- 
sadeur, le comte de Moustier, qu'elle mettait en rapport 
avec le favori du roi Bischoffswerder (i). Il s'agissait de 
détacher la France de l'Autriche. Mais le comte de Mont- 
morin, notre ministre des Affaires étrangères, ayant 
repoussé les avances prussiennes, Frédéric-Guillaume se 
rapprocha bientôt de l'Autriche et conclut une alliance 
avec elle. Ephraïm cependant restait à Paris et y conti- 
nuait ses intrigues. Il écrivait à son maître, le 22 avril 
1791, que « le club des Jacobins était tout à fait adonné 
à la Prusse » et il prédisait la chute de Montmorin. Il mit 
si peu de discrétion dans ses conversations avec les jour- 
nalistes jacobins que les feuilles royalistes s'émurent et 
l'accusèrent d'être venu à Paris pour y répandre de l'ar- 
gent afin d'accroître la fermentation et l'anarchie. Elles 
prétendirent même que le juif berlinois payait des sicaires 
pour assassiner la reine. Au lendemain du massacre du 
Champ-de-Mars, le Comité des recherches de l'Assemblée 
nationale considéra qu'Ephraïm était un des meneurs 
cachés de l'agitation républicaine. Il fut arrêté par ses 
ordres dans la nuit du 18 au 19 juillet 1791. Il resta trois 
jours en prison. Mais Goltz, l'ambassadeur prussien en 
titre, protesta contre l'arrestation, Ephraïm excipa de sa 
qualité de conseiller intime. Le Comité des recherches 
n'osa pas prendre connaissance des dépêches qu'il adres- 
sait au roi de Prusse. Il se borna à examiner ses autres 
papiers et les ayant trouvés irréprochables, il le remit en 
liberté en lui décernant un certificat d'honorabilité et de 
civisme que celui-ci s'empressa de faire insérer dans le 
Moniteur (2). Frédéric-Guillaume comprit que son agent 
était brûlé et ne pouvait plus désormais séjourner à 
Paris. Il le rappela tout en lui continuant sa confiance. 
En même temps qu'Ephraïm, le Comité des recherches 
de la Constituante avait ordonné l'arrestation d'une 
aventurière hollandaise qui se faisait appeler la baronne 
d'Aelders et qu'on considérait à juste titre comme l'agent 
secret du stathouder. 

(i) Voir les dépc'ches de Moustier publiées en annexe du rapport de 
La Source, le 31 août 1792, dans les Archives parlementaires. 
(2) Moniteur du 24 juillet 1791* 



94 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Ettâ Lubina Johanna Désista Alders était née à Gro- 
ningue en 1743, les uns disent d'un père aubergiste, 
les autres fabricant de papier peint (i). A Tâge de 
dix-neuf ans, elle se maria avec l'étudiant Palm qui par- 
tit au bout de quelques mois pour les Indes hollandaises 
et ne donna plus jamais de ses nouvelles. Etta ajouta à 
son nom le titre de baronne d'Aelders et se consola de 
l'absence de son m.ari par la galanterie. Elle s'établit à 
Amsterdam et se lia avec l'avocat Jean Munniks qui fut 
nommé vers 1773 consul de Hollande à Palerme. Elle pro- 
mit à Munniks de l'accompagner dans sa nouvelle rési- 
dence, mais n'alla pas plus loin que le Midi de la France 
et vint s'établir à Paris en 1774. Elle prit dès lors le nom 
d'Etta de Sitter (nom de sa mère), veuve du baron 
d'Aelders. Comme elle était grande et bien faite, elle eut 
de nombreux succès mondains. Elle loua, en 1778, rue Vil- 
ledo., un superbe appartement d'un loyer de 3 200 livres. 
Mais elle se livra à des dépenses folles et fut forcée, dix ans 
plus tard, d'abandonner ses meubles à son créancier, le 
baron de Plinval. Elle fut dès lors habiter rue Favart, 
no 348, un entresol assez coquet. Sa chambre à coucher 
était ornée de quatre glaces dont l'une garnissait le fond 
du lit. 

Vers 1787, au moment de ses revers de fortune, et déjà 
sur le déclin, Etta songea à se procurer de , nouvelles 
ressources. Elle rappela au stathouder, dans une lettre 
du 30 juin 1794, qu'elle avait réussi à s'introduire dans 
l'hôtel de l'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, et 
qu'elle était parvenue à détourner l'ordre que Breteuil et 
Montmorin réclamaient pour faire marcher en Hollande 
les troupes rassemblées au camp de Givet. Il est possible 
qu'elle exagère son rôle, mais nous voyons que, dès l'an- 
née suivante, le grand pensionnaire Van de Spiegel lui 
paie une pension et la remercie de ses services en termes 
fort significatifs : « La défense d'une si bonne cause (celle 
du stathouder) ne saurait être confiée en de meilleures 
mains que les vôtres, madame, lui écrit-il le 5 décembre 

(i) Baron Marc de Villiers, Histoire des Clubs de femmes ; Colen- 
BRANDER, N ederlund en de RevohUie ; Etta Palm, née cI'Aelders, 
Appel aux Françaises sur la régénération des mœurs et nécessité de V in- 
fluence des femmes dans un gouvernement libre, 1791 ; Mémoires de Chou- 
dieu ; La Bouche de Fer ; Archives nationales, T. 364, F' 4 590, etc. 



LES INDÉSIRABLES. 95 

1788, et j'ose vous prier de continuer à lui vouer vos talents 
et votre zèle vraiment patriotique. » (i) Van de Spiegel 
lisait lui-même les bulletins de l'espionne. Le 30 janvier 

1789, il lui disait que ses lettres lui avaient causé « un 
plaisir indicible ». « Vous réunissez l'agréable à l'utile et 
à l'intéressant ; vous égayez les matières, vous les embel- 
lissez en les approfondissant. » 

Etta se piqua d'honneur. Elle se mit en tête de déta- 
cher les journalistes et l'opinion publique de la cause des 
patriotes hollandais réfugiés en France après le coup 
d'Etat de 1787. Pour inspirer confiance, elle afficha des 
sentiments jacobins, elle fréquenta les clubs, elle ouvrit 
son entresol de la rue Favart aux hommes influents qui 
étaient sûrs d'y rencontrer, dit Choudieu, tout un essaim 
de jeunes et jolies personnes point farouches. Elle intrigua 
tant et si bien que dès le début de 1790, elle pouvait comp- 
ter sur une bonne partie de la presse de gauche, sur les 
Annales patriotiques de Carra « son ami », alors très féru 
de l'alliance prussienne, sur la Chronique de Paris de 
Grandmaison, même sur l'Ami du peuple de Marat. 

En juin 1790, Marat, stylé par elle, consacrait trois arti- 
cles à démontrer que les prétendus patriotes hollandais, 
adversaires du stathouder, n'étaient que des bourgeois 
aristocrates hostiles au peuple. Dans ce même mois de 
juin 1790, elle annonçait triomphalement au grand pen- 
sionnaire qu'elle avait retourné Loustallot, le jeune et 
talentueux rédacteur des Révolutions de Paris et elle lui 
communiquait une lettre de Loustallot, en date du 3 juin, 
dans laquelle celui-ci lui disait : « Je ne connaissais la 
révolution de Hollande que par les Gazettes, dont les 
récits sont si malheureusement défigurés par l'esprit de 
parti. Le nom de patriotes m'en avait imposé et ce que 
vous m'en dites, vous qui paraissez excellente républi- 
caine, m'engage à m'instruire dans les sources les plus 
pures ! » Elle ne se bornait pas à des lettres et à des démar- 
ches, elle se faisait ouvrir les colonnes des journaux dont 
elle avait conquis les rédacteurs. Elle écrivait à Van de 
Spiegel, le 21 juin 1790, au moment où l'affaire de Noot- 

(i) Ètta avait été mise en rapport avec le grand pensionnaire par un 
certain M. Lampsius. Elle adressait ses lettres au beau-frère de Lamp- 
sius, RiETMULDER, commis au bureau des postes de La Haye. 



96 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

ka-Sund risquait d'allumer la guerre entre l'Espagne, la 
France et l'Angleterre : « L'article de Paris dans la feuille 
de M. de Warville (i) est en grande partie de moi et vous 
en verrez autant aujourd'hui ou demain dans les Annales. 
Montmorin sera furieux et son secret est divulgué. Plus 
de surprise, tous les députés se préparent. MM. Petion et 
Barnave m'ont promis de proposer l'alliance avec la 
Prusse et ses alliés. » 

Comment députés et journalistes se seraient -ils mis en 
défiance contre une jolie solliciteuse qui donnait tant de 
preuves de son ardeur civique? 

Quand Bonneville ouvrit au public le cirque du Palais- 
Royal transformé une fois par semaine en assemblée fédé- 
rative des Amis de la Vérité, Etta fut une des premières 
à s'y rendre et à y prendre la parole. Le 30 décembre 1790, 
elle y prononça un chaleureux discours sur l'injustice des 
lois en faveur des hommes et aux dépens des femmes qui 
lui valut les compliments les plus flatteurs. La munici- 
palité de Creil enthousiasmée lui vota des félicitations et 
lui décerna, le 8 février 1791, une médaille d'honneur qui 
lui fut remise solennellement au cirque, le 15 février. 
Quelques jours plus tard, elle organisait la société des 
Amies de la Vérité qui la nommait sa présidente. 

Parmi ses adhérentes, elle comptait la duchesse de Bour- 
bon, sœur du duc d'Orléans. Les intérêts du féminisme 
ne lui faisaient pas oublier ceux du stathouder. Elle s'en- 
hardissait, le 18 mars 1791, à attaquer au Cirque le jour- 
naliste Cerisier, organe de la petite colonie des réfugiés 
hollandais. 

Ses intrigues n'avaient pas échappé au ministre Mont- 
morin qui écrivait à Mirabeau, le 9 mars : « Fréteau (2) 
doit me dénoncer ce matin, je crois que les autres sont 
parvenus à le retourner. Il y a surtout une M^^^ d'Aelders, 
Hollandaise, intrigante, vendue à la princesse d'Orange et 
à la Prusse, qui le travaille assidûment et lui donne de 
prétendues nouvelles» (3). On comprend que dans la 
répression qui suivit le massacre des républicains au 
Champ-de-Mars, l'aventurière hollandaise ait été arrêtée 

(i) Le Patriote français de Brissot, de Warville. 

(2) Député du côté gauche à la Constituante. 

(3) Correspondance de Mirabeau avec La Marck éditée par Bacourt, 
t. III, p. 81; 



LES INDESIRABLES. 97 

en même temps et pour les mêmes motifs que le Prussien 
Ephraïm. Mais Etta comptait de puissants protecteurs. 
Elle fut relâchée presque aussitôt. 

Tandis qu'Ephraïm quittait Paris, elle payait d'au- 
dace et publiait au lendemain de son arrestation, sous le 
titre d'Appel aux Françaises, un recueil de ses principaux 
discours mêlés à des apologies personnelles. « Que nos 
lecteurs jugent si mes ouvrages ressemblent à une cons- 
piration contre l'Etat avec des Cours étrangères, à l'envie 
d'exciter des troubles, à l'intrigue ou à une âme corrom- 
pue... Le bonheur d'essuyer les larmes des malheureux 
me dédommage amplement du sifflement venimeux des 
serpents qui rampent dans la fange. » Parmi ces serpents, 
il y avait une femme, bas-bleu comme Etta, M"^^ Louise 
Robert (i) qui s'était opposée à l'admission de la Hollan- 
daise à la société fraternelle des deux sexes. Il faut enten- 
dre avec quels accents elle répondit à son ennemie : « Ja- 
mais, non jamais ! je n'ai manqué au devoir filial, jamais 
je n'ai fait couler les larmes paternelles ! » Elle demanda 
que . M°i6 Robert, qui l'avait accusée d'entretenir des 
correspondances avec les puissances étrangères, fût tenue 
de faire la preuve de ses calomnies ! 

Cette audace réussit. Etta fut reçue comme auparavant 
dans les cercles politiques, auprès des personnages les 
plus influents. Van de Spiegel, qui avait craint pour elle 
au moment de son arrestation, lui conseillait la prudence 
et de modérer son zèle pour la cause du peuple : « Vous 
faites quelquefois que vos amis tremblent pour vous » 
(lettre du 2 septembre 1791). Mais Etta était fondée à 
lui faire observer un peu plus tard : « C'est en jacobine 
que j'ai été le plus utile à ma patrie, j'en appelle à vous- 
même » (lettre du 8 juillet 1794). Son salon ne fut jamais 
plus fréquenté et son influence mieux assise que sous la 
Législative. Dès le mois de décembre 1791, elle avait fait 
la conquête du jeune et beau Basire qui lui écrivait les 
lettres les plus tendres. Basire appuyait ses pétitions 
féministes à la tribune. Mais Basire n'était pas le seul 
député qu'elle eût pris dans ses filets. Elle écrira à Van de 



(i) M'"*' Robert, fille du chevalier de Keralio, rédigeait avec son 
mari, le futur conventionnel, le journal républicain intitulé Le Mercure 
national. 



go LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

Spiegel, le 8 juillet 1794, que le conventionnel Choudieu, 
ancien garde du corps, était devenu son ami particulier 
et qu'il dînait chez elle trois ou quatre fois la semaine. 

Après la proclamation de la République, elle fut assez 
adroite pour persuader au ministre des Affaires étrangères 
Lebrun qu'elle pourrait rendre service à la France en 
retournant en Hollande, afin de détourner le stathouder 
de se joindre à nos ennemis. Lebrun accepta ses proposi- 
tions et, de concert avec Clavière, décida de lui faire un 
traitement de cent écus par mois « pour recevoir d'elle, 
deux fois par semaine, un détail de ce qu'elle aurait appris 
de particulier et qui soit digne d'attention » (lettre de 
Lebrun du 26 novembre 1792). Etta fut ainsi pensionnée 
par les deux gouvernements, français et hollandais. Elle 
envoya plusieurs bulletins à Lebrun et à Clavière où elle 
s'efforçait de peindre comme maratistes ou robespierristes 
les Hollandais réfugiés en France. Les crédules ministres 
lui payèrent ses mensualités jusqu'à la déclaration de 
guerre avec la Hollande. Elle réclama à plusieurs reprises 
quand elle cessa d'être payée. Le ministre Def orgues, suc- 
cesseur de Lebrun aux Affaires étrangères, lui répondit, 
le 12 août 1793, qu'elle n'avait plus droit à son traitement 
mais qu'on lui donnerait des récompenses si elle continuait 
ses bulletins. Il faut croire qu'il ne les trouva pas intéres- 
sants ou qu'il se douta enfin du caractère réel de sa corres- 
pondante, car il lui fit dire, le 5 octobre 1793, de cesser 
ses envois. Etta continua à recevoir quelques secours du 
grand pensionnaire, mais fut un moment, réduite par la 
gêne, à chercher une place de gouvernante. En juil- 
let 1794, quand les troupes françaises, victorieuses à 
Fleurus, menacèrent d'envahir la Hollande, elle s'offrit 
pour négocier la paix avec les Commissaires de la Con- 
vention qui suivaient l'armée. L'un d'eux était Choudieu, 
son ancien « ami particulier », dont elle n'avait pas eu de 
nouvelles, disait-elle, depuis un an. Il ne semble pas que 
le gouvernement hollandais ait accueilli ses offres. Quand 
la République batave fut proclamée par les Français, les 
patriotes hollandais rentrés dans leur pays se vengèrent 
de l'espionne en la faisant incarcérer. Elle resta trois ans 
en prison. 

L'Angleterre, alors aUiée de la Prusse et de la HoUande, 
ne manqua pas, elle aussi, d'entretenir à Paris de nom- 



LES INDESIRABLES. 99 

breux agents secrets. Vers le milieu de l'année 1790, Pitt 
envoya en France deux de ses auxiliaires les plus intel- 
ligents, Hugh Elliott et William Augustus Miles, avec la 
mission de persuader aux chefs jacobins que Tintérêt de 
la France était de rompre le pacte de famille qui la liait 
à l'Espagne. Hugh Elliott avait connu Mrabeau en 
Angleterre. Il le revit à Paris et de\dnt son ami. Le der- 
nier historien de Pitt est persuadé qu'il réussit, moyen- 
nant des arguments sonnants et trébuchants, à faire 
changer les conclusions du rapport de Mirabeau sur le 
pacte de famille (i). Il est probable, dit-il, que Mira- 
beau accepta d'abord l'or espagnol pour faire voter 
un armement à Brest et qu'il reçut ensuite de l'or 
anglais pour rendre cet armement inoffensif. Il est pro- 
bable aussi que d'autres députés eurent part à la distri- 
bution. Pitt se déclara enchanté du succès de la mission 
d'Elliott. 

William Augustus Miles avait été choisi par Pitt pour 
son passé libéral. Il avait admiré Wilkes, il était l'ami de 
Horn Tooke, il avait attaqué le prince de Galles dans le 
Morning Post; en 1783, sous le pseudonyme de Neptune. 
Déjà Pitt l'avait employé en 1787 à Liège où il s'était lié 
avec Bassenge, Fabry, Reynier, Lebrun. Il pouvait se 
donner à Paris, où il arriva en mars 1790, comme un ami 
delà liberté. Il se fit inscrire aux Jacobins et au club de 89. 
Il fréquenta chez Lafayette, chez Talleyrand, il se lia 
avec Petion et le général Wimpfen, ce qui ne l'empêchait 
pas de dîner chez La Marck avec M^^ de Tarente. Il 
assurait les Jacobins de son patriotisme, de son désir de 
voir conclure une alliance entre la France et son pays, 
et il faisait dire à la reine par l'entremise de M^^^ de 
Tarente, que si elle voulait se confier à lui, il se faisait 
fort de la conduire en sûreté en Angleterre (2). Quelques 
mois plus tard, il écrivait une belle lettre au prisonnier 
de la Bastille Latude pour plaindre ses malheurs et il 
mettait dans la lettre un chèque de 120 livres à l'ordre du 
banquier Perregaux. Miles était en politique un éclec- 
tique. Il retourna à Londres après l'événement de Va- 



(i) J.-H. Rose, William Pitt and the National Rcvival, p. 579-581. 
(2) Correspondance de Miles, lettre du 27 novembre 1790 à sir 
Edward Newenham. 



100 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

rennes, mais continua à entretenir avec la France une 
active correspondance. 

Plus tard, en 1793, Pitt entretint plusieurs agents en 
France, le banquier Boyd (i), un sieur Staley, d'autres 
encore qui sont moins connus. Une lettre, qui se trouve 
aux Archives nationales dans les papiers de Danton, prou- 
ve que le Foreign Office ouvrait des crédits importants à 
la banque Perregaux pour rétribuer des meneurs qui 
poussaient les Jacobins « au paroxysme de la fureur >> (2). 

L'Autriche, elle aussi, eut ses agents secrets à Paris. Un 
grand seigneur, le comte de La Marck, de l'illustre famille 
des ducs d'Arenberg, qui siégea à la Constituante, bien 
que sujet de l'Empereur, pour ses fiefs du Hainaut fran- 
çais, fut le bras droit de l'ambassadeur d'Autriche à 
Paris, Mercy-Argenteau, et lui rendit les plus signalés ser- 
vices. La Marck, qui avait la confiance de Marie- Antoi- 
nette, s'était attaché Mirabeau par des libéralités pécu- 
niaires faites à propos. A la fin de 1789, il avait été en- 
traîné dans la révolution belge par son beau-frère le duc 
d'Ursel, un des chefs du parti vonckiste. Mais alors que 
le parti des Etats, conduit par Van der Noot, tournait ses 
regards du côté de la Triple alliance anglo-hollando- 
prussienne, les Vonckistes qui affectaient les opinions 
anticléricales et démocratiques, auraient voulu obtenir 
la liberté de la Belgique de l'octroi amiable de l'empereur 
Léopold et de la protection de la France. Ils ne cessèrent 
jamais d'être en relations avec la Cour d'Autriche et avec 
son représentant à Paris, Mercy-Argenteau. Il est très signi- 
ficatif que ce soit juste au lendemain de l'échec du mou- 
vement vonckiste du 16 mars 1790, à Bruxelles, que 
Mercy-Argenteau ait rappelé La Marck à Paris et lui ait 
confié une mission de confiance, délicate entre toutes, 
celle de négocier le rapprochement entre Mirabeau et la 
Cour. C'est en effet le 19 mars qu'à son retour de Belgique, 
La Marck vit Mercy à ce sujet et c'est quelques jours plus 



(i) Une partie, sinon la totalité des lettres chiffrées de Mercy-Argen- 
teau, ambassadeur d'Autriche aux Pays-Bas, à Blumendorf (son secré- 
taire resté à Paris) passait sous le couvert de la banque Boyd et Ker 
(PiMODAN, Mercy-Argenteau, p. 287). 

(2) Voir cette lettre dans notre article, Danton et l'or anglais, dans les 
Annales révolutionnaires de mars 1916. — Sur Staley, voir notre note 
dans les Annales révolutionnaires de juillet 1916, p. 573. 



LES INDESIRABLES. lOI 

tard qu'il présenta Mirabeau à l'ambassadeur autrichien 
dans son hôtel de la rue du Faubourg-Saint-Honoré 
(l'hôtel de Charost). On sait que l'affaire fut vite conclue. 
Mirabeau envoya sa première note à la Cour, le lomai. 
Il reçut une pension de 6 ooo livres par mois. Ses dettes, 
qui se montaient à 208 000 livres, furent payées par le roi 
qui signa, en outre, en sa faveur, quatre billets de 
250 000 livres, payables chacun à la fin de l'Assemblée cons- 
tituante. Il est difficile de croire que l'intermédiaire à qui 
l'ambassadeur d'Autriche confiait une telle mission ait 
sérieusement agi au Brabant contre les intérêts de l'Au- 
triche. La publication de la correspondance de La Marck 
avec Mirabeau témoigne de l'importance du rôle que cet 
étranger a joué dans notre politique intérieure à un mo- 
ment critique entre tous. Après l'Assemblée constituante, 
il reprit du service en Autriche avec le grade de général- 
major. Le Moniteur, en commentant sa nomination, put 
écrire justement que c'était « une preuve démonstrative 
de la probité civique de ce dernier, qui avait rendu pen- 
dant son civisme en France de si grands services à la mai- 
son d'Autriche ». Et le même journal, annonçant en même 
temps la nomination du duc d'Ursel, son beau-frère, 
comme ambassadeur d'Autriche à Naples, eut raison de 
dire que cette nomination donnait une idée de sa loyauté 
pendant les troubles de Belgique (i). 

Les contemporains crurent qu'après le départ de La 
Marck et de Mercy-Argenteau, qui quittèrent la France 
vers le même temps, dans les semaines qui suivirent Va- 
rennes, l'Autriche fut représentée secrètement à Paris 
par des Belges, de ce même parti vonckiste auquel La 
Marck avait donné son concours. Le plus connu de ceux- 
ci est le financier Proli (2)'. Né à Bruxelles, en 1752, du 
banquier Balthazar Proli, que Marie-Thérèse avait ano- 
bli après l'avoir nommé receveur général des domaines 
et finances de la Belgique, et d'une bourgeoise d'Aix-la- 
Chapelle, Marie-Anne Cloots, il passait pour le fils natu- 
rel du prince de Kaunitz, le célèbre chancelier autrichien. 
Il reçut une excellente éducation à Paris et, quand il eut 

(i) Moniteur, réimp. t. XII, p. 637. 

(2) Sur Proli, Archives nationales, T. 938, \V 7S, W 76, I-" 4 774": Le 
Cosmopolite; Réponse de Proli aux calomnies; Marat, Le Publiciste; 
Bakire, Mi'vwires ; Procès d'Hébert, etc. 



102 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

l'âge d'homme, on l'envoya à Nantes pour se préparer au 
grand commerce. Il y réussit à merveille. Il arma le navire 
Les Deux Frères pour faire le commerce du café et des 
indiennes sous pavillon autrichien avec port d'attache à 
Trieste. Il fit le voyage de l'Inde où il resta deux ans, 
puis il fonda la compagnie de commerce de la mer Rouge 
sous le drapeau sarde, avec port d'attache à Nice. Il se 
vantera plus tard d'avoir réalisé en quelques années un 
gain d'un demi-million. Alors il vint s'établir à Paris vers 
1783. Tout en continuant son commerce de mer, il se 
livrait à des opérations de Bourse et à des achats de ta- 
bleaux et d'objets précieux. Il eut un procès avec le 
célèbre agioteur d'Espagnac, en 1787, à la suite d'une 
liquidation de Bourse. Il vivait en grand seigneur, dépen- 
sant royalement ses revenus, fréquentant les salons de 
Calonne et de Mercy- Argent eau. Il s'est peint, dans une 
lettre à Jeanbon Saint-André (i), comme un Diogène, 
un cynique, «paresseux, aimant et la table et le vin, franc, 
brusque et disant après dîner sans aucune retenue, ce 
qu'il avait pensé dans la journée », bref le contraire d'un 
dissimulé et d'un intrigant. Et cependant, ce jouisseur 
sceptique se lance à corps perdu dans la Révolution. Il se 
lie avec les journalistes et les hommes politiques en 
renom, avec Camille Desmoulins et avec Richer de Sérizy, 
avec Hérault de Séchelles, qui devient son intime, avec 
les Montagnards , Bent aboie, Saint- André, Jay de 
Sainte-Foy, Chabot, avec Fabre d'Eglantine, avec Hé- 
bert. Il est l'inséparable du marchand de vins Desfieux 
qui joue un rôle considérable au comité de correspondance 
des Jacobins. Il écrit des discours que prononce Desfieux. 
Il ne va pas au club, mais il fait agir ses amis à sa place. 
Il n'est pas seulement très mêlé à l'action politique, il 
continue des liaisons étroites avec les hommes d'argent 
et les financiers, avec ses compatriotes Simon, Grefeuil 
et Mons, De Busscher, tous banquiers, avec Perregaux 
qui est en relations étroites avec les banques anglaises, 
avec les agents de change Lafaye, Moynat et Coindre, 
avec le marchand de tableaux Goury de Champgrand, 
dont il courtise la fille. On soupçonne qu'il mène de front 
la politique et les affaires. Ses anciens amis, Moenne, 

(i) Voirxette lettre dans les Annales révolutionnaires de janvier 1916. 



LES INDESIRABLES. IO3 

Sambat, Dufoumy déposeront, au cours de son procès 
devant le tribunal révolutionnaire, que Desfieux et lui se 
servaient de leur influence politique « pour chercher à 
soustraire de grands coupables à la vengeance des lois et 
à découvrir, pour le livrer aux ennemis, le secret de l'Etat, 
qu'on trafiquait à prix d'argent » (Moenne). 

Jusqu'ici, les preuves authentiques et formelles que 
Proli ait été un agent du cabinet autrichien n'ont pas été 
fournies. Les archives de la Hofburg sont loin d'être aussi 
accessibles que les archives anglaises ou même prussien- 
nes. Il n'y a, contre le prétendu bâtard du prince de Kau- 
nitz, que des présomptions et des vraisemblances. 

On constate qu'il se rendit en Belgique en même temps 
que La Marck, à la fin de 1789, et qu'il revint en France 
en même temps que ce dernier, en mars 1790. Il semble 
bien qu'il ait été utilisé comme intermédiaire entre l'Au- 
triche et le parti vonckiste. Il offrit, paraît -il, deux mil- 
lions à Vonck, de la part de Mercj'-Argenteau (i). Cela 
ne l'empêcha pas, quand il fut de retour à Paris, d'affi- 
cher des opinions très jacobines. 

Chose curieuse, quand la guerre menaça d'éclater entre 
la France et l'Autriche, à la fin de 1791, Proli «Belge-Uni », 
au lieu de se réjouir, comme des compatriotes réfugiés qui 
voyaient dans la guerre la promesse de la délivrance de la 
Belgique, s'efforça au contraire de plaider avec chaleur 
la cause de la paix. Il oublia sa paresse, il fonda, au mois 
de décembre 1791, un journal, le Cosmopolite, pour com- 
battre la politique belliqueuse des Girondins et défendre 
la vieille alliance franco-autrichienne qui était leur bête 
noire. On lisait, dans le Cosmopolite du 27 janvier 1792. 
ce passage qui caractérise bien le but poursuivi par Proli : 
« Le vrai moyen d'assurer à la maison d'Autriche la con- 
servation et la tranquillité des Pays-Bas et de la mettre 
en posture de ne point craindre les intrigues de la Triple 
alliance ne peut exister que dans l'amitié de la nation 
française. Cette union ne sera solide et franche qu'autant 
que l'empereur gouvernera loyalement les Pays-Bas et 
garantira la liberté et le bonheur de ses habitants par une 
exécution loyale et entière de leurs Constitutions. » En 
même temps, Proli se portait garant des intentions paci- 

(i) Chuquet, La Trahison de Dumouruz, p. 147, note 2. 



104 LA RÉVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

fiques de Léopold, il mettait en garde contre les illusions 
du propagandisme, reproduisait dans ses colonnes les 
discours de Robespierre contre la guerre, ce qui ne l'em- 
pêchait pas de faire un vif éloge de Lafayette dont Robes- 
pierre dénonçait l'ambition. Si on songe enfin que le Cosmo- 
polite est rempli d'attaques contre Carra et son amie, 
l'aventurière Palm d'Aelders, champions de l'entente de 
la France avec la Prusse, il devient évident que ce journal 
ne pouvait servir que la politique de l'empereur: Il dis- 
parut quand il devint inutile, la veille même de la décla- 
ration de guerre. Dans l'intervalle, il avait été distribué 
à profusion et on ne manqua pas de s'étonner que Proli 
fît de pareilles largesses sur sa fortune particulière qui 
venait d'être ébréchée par une malheureuse spéculation 
sur les fonds anglais. On fut convaincu que la Cour de 
Vienne avait fait les frais du journal. 

La guerre déclarée, Proli devint avec Desfieux le per- 
sonnage important du café Corazza où se réunissaient les 
meneurs jacobins. Il se lia étroitement avec Dumouriez 
qu'il avait connu en Belgique en 1790 et qui était comme 
lui l'ami du banquier Sainte-Foy. Mais il avait des ami- 
tiés dans tous les partis, même dans le parti girondin, dont 
il avait d'abord combattu la politique extérieure impru- 
dente. Il connaissait de longue date le ministre des Affaires 
étrangères Lebrun et celui-ci n'hésita pas à lui confier 
plusieurs missions. Tout en affectant des sentiments très 
démocratiques, Proli ne cessait de conseiller la paix à la 
République. Il blâma le décret du 15 décembre qui pré- 
parait l'annexion de la Belgique à la France. Au cours 
d'un dîner auquel assista une créature de Dumouriez, Bon- 
necarrère, à la fin de décembre 1792, il se disait en état 
avec ses amis « d'entamer des négociations avec les puis- 
sances et de leur donner un dénouement heureux ». Ce 
« Belge-Uni », qui ne voulait pas de l'annexion de la Bel- 
gique à la France, acceptait fort bien qu'elle fut rendue à 
l'Autriche moyennant certaines garanties. Au moment 
de la retraite de l'armée française, battue à Nerwinden, 
Proli, avec ses deux amis, Dubuisson et Pereira, reçut 
confidence au quartier général de l'ambitieux Dumouriez 
de ses projets de contre-révolution. Ils retournèrent à 
Paris pour en faire part au ministre et aux Jacobins, mais 
ils avaient une si mauvaise réputation et leur conduite 



LES INDESIRABLES. IO5 

avait été si ambiguë qu'on les mit d'abord en arrestation 
avant de les féliciter pour leurs révélations qui furent con- 
firmées par l'événement. Quand la trahison de Dumouriez 
fut un fait accompli, le premier Comité de salut public où 
dominait Danton, essa3-a d'obtenir la paix par des négo- 
ciations avec les puissances. Les relations de Proli avec 
l'Autriche étaient si connues que ce fut lui qu'on choisit 
pour communiquer les offres de paix. Sur l'invitation de 
Danton, il écrivit le 5 a\Til à sa mère restée à Bruxelles, 
pour la charger de faire savoir à Mercy-Argenteau que la 
France était prête à traiter de la paix générale dans un 
Congrès où les plénipotentiaires de la République seraient 
admis : « Montrez ma lettre à ceux qui gouvernent aujour- 
d'hui la Belgique et si la maison d'Autriche veut mettre 
un terme à l'eftusion du sang et à la ruine de ses finances, 
qu'elle ratifie la trêve arrêtée par le traître Dumouriez ; 
que cette suspension d'armes se prolonge de l'aveu des gou- 
vernements français et autrichien et que ce dernier envoie 
sur-le-champ un négociateur aux frontières» (i). Les négo- 
ciations échouèrent parle refus de l'Autriche de reconnaî- 
tre la République. Mais les Jacobins du parti robespierriste, 
qui ne voulaient pas entendre parler de paix avant la vic- 
toire, blâmèrent ces tractations secrètes et les impu- 
tèrent à crime au ministre Lebrun qui les avait dirigées. 
h' Ami du peuple, du 13 mai 1793, publia contre Lebrun 
une longue philippique qui était due à la plume de l'Ita- 
lien Pio. On y lisait un passage virulent consacré à Proli: 
« Pourquoi avoir chargé un Proli pour reconnaître les in- 
tentions de Dumouriez? Un Proli ci-devant agent secret 
de la maison d'Autriche, depuis qu'on l'avait menacée 
d'une guerre et qu'elle craignait de perdre les Pays-Bas? 
L'n Proli qui faisait imprimer un journal Je Cosmopolite 
qui se distribuait la grande partie gratis, journal qui prê- 
chait la paix afin d'empêcher les armées françaises de pas- 
ser dans les Pays-Bas? Un Proli qui, enveloppé des dehors 
les plus mystérieux, se logeait magnifiquement au Palais- 
Royal (2), en même temps qu'il annonçait que pour \âvre, 
il avait besoin de faire un journal, journal qu'il a cessé le 



(i) Archives des Affaires étrangères, France 324, folio 51. 
(2) Il logeait, en effet, au-dessus du café Corazza dansunemaison où se 
tenait le club des Arcades. 



I06 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

même jour qu'on a déclaré la guerre à l'Autriche. Lebrun, 
qui connaissait tout cela, l'a cependant envoyé à Dumou- 
riez sous prétexte de surveillance. Mais n'était-ce pas plu- 
tôt pour accélérer la contre-révolution? Le secrétaire 
Isabeau, le factotum de Lebrun, devant qui l'on improu- 
vait, par tous ces motifs, la mission de Proli, répondit : 
«Vous ne connaissez pas cela, vous ne savez pas le secret !» 
La conduite de Dumouriez à l'égard des commissaires en- 
voyés par Lebrun (Proli, Dubuisson, Pereira) est une 
preuve très forte à l'appui de ces observations ; car Du- 
mouriez laissa retourner à Paris les commissaires de 
Lebrun et fit arrêter les commissaires députés de la Con- 
vention nationale. » L'article de l'Ami du peuple jeta sur 
Proli les premières suspicions. Il s'efforça de les effacer 
ou de les atténuer, en obtenant de Marat un désaveu. La 
chose n'alla pas toute seule, car ce n'est que dans son numé- 
ro de 8 juin 1793 que Marat consentit à déclarer qu'il ne se 
portait pas garant de la dénonciation de Pio, qu'il avait 
insérée un mois plus tôt : « Je n'inculpe point Proli, je 
sais qu'il a servi la nation dans sa mission de Brabant 
ainsi que Dubuisson et Pereira; à ce titre, il a bien mérité 
de la patrie. Je dois même à la justice de déclarer que je ne 
connais aucun trait d'incivisme à reprocher à Proli. » 

i\Iuni de ce certificat, Proli put reprendre confiance. 
Après le 31 mai, il se lança dans le parti hébertiste croyant 
sans doute par là prouver son civisme et c'est justement 
ce qui le perdit, comme nous le verrons. 

En même temps que Proli, on soupçonna aussi d'intelli- 
gences avec l'ennemi son compatriote le vicomte Edouard 
de Walckiers, chef de la riche maison de banque Veuve 
Nettine et Compagnie, qui lançait à Bruxelles et à Londres 
les emprunts du gouvernement de Vienne. Généreux et 
ambitieux, Walckiers fut le bâilleur de fonds du parti 
vonckiste. Il joua un rôle important au début de la Révo- 
lution belge. Il organisa notamment une compagnie de 
volontaires qui portait son nom. Quand son parti fut 
écrasé par les Statistes,lors de l'émeute du 16 mars 1790, 
à Bruxelles, il se réfugia à Paris où il avait les plus belles 
relations. Il était le neveu du banquier Laborde, l'un des 
hommes d'affaires de Mercy-d'Argenteau et de Marie- 
Antoinette. Sa sœur, M^^^ (jg Boulogne, avait marié sa 
fille au marquis de Chauvelin qui représenta la France à 



LES INDESIRABLES. IO7 

Londres, au début de 1792. Par les Boulogne et les Chau- 
velin, il était lié à la maison d'Orléans. A Paris, il entra en 
relations avec Barnave et les Lameth, puis avec les Giron- 
dins par l'intermédiaire du journaliste Lebrun qui devint 
ministre des Affaires étrangères. Sa haine contre les Sta- 
tistes le rapprocha de l'Autriche. Dès le mois d'avril 1790, 
il offrait ses services à la gouvernante des Pays-Bas, 
Marie-Christine, sœur de l'empereur Léopold. Il propo- 
sait d'aller à Londres où il avait de nombreux amis, 
notamment le banquier Boyd, confident de Pitt, pour 
détourner le gouvernement anglais de continuer à prêter 
son appui aux Statistes. Marie-Christine acceptait ses 
offres qu'elle communiquait à son frère, en lui recom- 
mandant le plus grand secret : « La lettre est du vicomte 
Edouard Walckiers, dont je ne puis confier le nom qu'à 
vous seul, cher frère, pas même à la chancellerie de Cour, 
vu les dangers d'une ruine totale auxquels sa maison de 
commerce tant aux Pays-Bas qu'en France serait expo- 
sée s'il était connu » (i). Elle ajoutait qu'elle croyait Wal- 
ckiers « bien intentionné et bien zélé en ce moment », mais 
qu'elle le savait léger et facile à influencer. Aussi le ferait- 
elle accompagner dans sa mission à Londres par le secré- 
taire Pistricht. «Pistricht est son ami intime, il a un ascen- 
dant singulier sur lui et c'est un homme sur lequel nous 
pouvons compter entièrement et qui le veillera certaine- 
ment avec la plus grande attention et le plus grand zèle 
pour votre service. » 

J'ignore quel fut le résultat de cette mission de Wal- 
ckiers à Londres pour le compte du gouvernement de 
Vienne, mais je vois qu'après l'écrasement de la révo- 
lution belge, à la fin de 1790, Walckiers quitte Paris pour 
retourner à Bruxelles où il fonde, en février 1791, le club 
des Amis du bien public qui groupa les Vonckistes ralliés 
à l'Autriche. Il préside la première séance, mais le club est 
rapidement fermé. Walckiers retourne alors à Paris, 
brouillé, cette fois, semble-t-il, avec Marie-Christine. 

A la fin de 1791, il se met en tête de réconcilier les 
Vonckistes et les Statistes. Il n'y réussit pas. Alors il 
dénonce les Statistes et leur protecteur Béthune-Charost 

(i) Lettre d\i 29 avril 1790, dans la correspondance publiée par 
H. ScHLiTTER, à Vienne, 1896. 



I08 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

au Comité diplomatique de la Législative et il fait voter 
le décret qui ordonne la dispersion du corps de Béthune- 
Charost (i). Si on songe que les Statistes étaient de beau- 
coup le parti le plus nombreux en Belgique et celui qui 
inspirait à l'Autriche les craintes les plus légitimes, on 
peut se demander si Walckiers, en persécutant les Statistes, 
ne faisait pas le jeu du gouvernement de Vienne. 

Déjà, Camille Desmoulins, qui tenait pour les Statistes, 
avait dénoncé, dans son numéro du 14 février 1791, les 
intrigues des Vonckistes avec TAutriche : « M. de La 
Marck a plus fait pour Léopold dans le Brabant que Ben- 
der (2) lui-même ». 

En novembre 1792 quand le bruit courut que les Giron- 
dins se préparaient à négocier la paix générale en resti- 
tuant à l'Autriche la Belgique conquise par nos armxcs, 
Marat soupçonna que le ministre Lebrun se laissait in- 
fluencer par les intrigues de Walckiers. Il reprocha à Du- 
mouriez, dans son numéro du i^^ décembre, d'avoir nom- 
mé celui-ci à la place de maire de Bruxelles. Il déclara 
que Walckiers était « celui de tous les Flamands qui, après 
Van der Mersch (3), avait le plus contribué à remettre les 
Brabançons sous le joug de l'Autriche ». 

L'attaque de Marat ne laissa pas Walckiers indifférent. 
Il protesta par un court billet que Marat inséra dans son 
numéro du 8 décembre 1792 : « A l'Ami du peuple, Marat, 
on t'abuse, lis ma dernière adresse aux Belges et tout ce 
que j'ai publié depuis trois ans et tu verras que la liberté 
et l'égalité n'ont pas de plus chaud partisan que Walckiers. 
Rends-moi justice. » Marat lui répliqua durement : 
« J'ignore si Walckiers se pare aujourd'hui du masque 
républicain, comme faisait Mottié (4), son patron passé, 
et comme fait Dumouriez, son patron actuel, mais ce que 
je n'ignore pas, c'est que Walckiers a trompé indignement 
les Brabançons et que de tous les esclaves de la Cour de 

(i) BoRGNET, Révolution liégeoise, p. 147-152 ; Histoire des Belges, 
I, p. 223. 

(2) Bender, le général qui avait reconquis la Belgique sur les révoltés 
en décembre 1790. 

(3) Van der Mersch avait commandé les troupes du parti vonckiste 
Après une échaufîourée où son rôle était resté obscur, le congrès de Bel- 
gique l'avait révoqué en i7.,o. 

(4) Nom patronymique de Lafayette, sous lequel les révolutionnaires 
affectaient de le désigner depuis la suppression des titres de noblesse. 



LES INDÉSIRABLES. lOQ 

Vienne, il est celui qui a le plus contribué à les remettre 
sous le joug de Léopold. Qu'il se lave de cette inculpation, 
s'il le peut ! » En vain, Walckiers fit -il écrire une lettre en 
sa faveur par Bresa, secrétaire de la députation du peuple 
belge auprès de la Convention nationale. Marat publia 
cette lettre qui était une défense de Van der Mersch et de 
Walckiers, mais il la fit suivre immédiatement, dans son 
numéro du 15 décembre, d'une lettre d'un Statiste qui 
maintenait toutes ses accusations précédentes. 

Marat ne fut d'ailleurs pas le seul journaliste à repré- 
senter les chefs vonckistes comme des agents de l'Au- 
triche. Carra, dans ses Annales patriotiques du 15 décem- 
bre, dénonça les intrigues de d'Ursel, d'Arenberg (duc de 
La Marck) et de Walckiers qui, à l'en croire, «profite- 
raient volontiers des circonstances pour asservir leur 
pays, après nous en avoir chassés par la famine ». Le même 
Carra consacra tout son numéro du 24 décembre à Wal- 
ckiers « banquier de la maison d'Autriche » : 

« Ce banquier fortement soupçonné, avant la Révolution; 
d'avoir fait passer à Vienne les millions en or et argent 
que Marie-Antoinette volait à la nation française pour les 
envoyer à sa famille, est aujourd'hui, assure-t-on de bonne 
part, chargé pour le compte de l'Empereur, de 18 millions 
d'actions de la banque de Vienne, c'est-à-dire qu'il soustrait 
ces 18 milUons à la conquête que nous avons faite dans les 
Pays-Bas sur tout ce qui appartient à la maison d'Autriche. 
Pour mieux cacher son jeu, cet homme a pris le masque du 
patriotisme et s'est fait noromer, en smi absence de Bruxelles, 
représentant de cette ville. Il ne quitta point Paris, parce 
que c'est ici qu'il doit espionner, agioter, intriguer, agiter et 
corrompre pour le compte des tyrans coalisés contre nous. 
C'est l'ami intime de ce soi-disant comte de La Marck, 
corrupteur de Mirabeau l'aîné. Son père est connu à Bruxelles 
pour un partisan enragé de la Cour de Vienne. 

« Je dénonce donc à tous les Français et à tous les Belges 
Edouard Walckiers, banquier de la maison d'Autriche, 
comme une peste publique, comme un suspect que les deux 
nations ne peuvent conserver, sans le plus grand danger, 
dans leur sein et qui, avec l'art d'en imposer aux hommes 
crédules, a 40 ou 50 millions de fortune à faire valoir pour 
parvenir à ses fins. Je répéterai cet avis jusqu'à ce qu'on ait 
enfin ouvert les yeux sur cet homme et sur les autres ban- 
quiers des Cours de Vienne, Londres, Berhn et Madrid qui 
travaillent les esprits à Paris et dans toute la France. Oui, 



IIO LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

je me tue à le crier : c'est la liste civile des tyrans coalisés, 
de leurs banquiers ou agents à Paris qui sont les véritables 
auteurs et moteurs des troubles, des divisions, des calom- 
nies, des faux rapports, des fausses alarmes, des fausses 
nouvelles qui agitent le peuple et la Convention nationale et 
qui font abandonner l'armée à plusieurs de nos volontaires... » 

Ainsi, par derrière Walckiers, Carra visait déjà tous les 
banquiers étrangers. Walckiers essaya encore de faire 
bonne contenance. Il publia, dans le Moniteur du 27 fé- 
vrier 1793, une protestation contre les calomnies des 
journaux et il les invita bravement à le dénoncer au 
Comité de Sûreté générale de la Convention. L'invita- 
tion s'explique quand on sait que ce Comité comptait 
parmi ses membres influents Basire, Chabot, Osselin, 
dont la vertu patriotique n'était pas à l'épreuve du billet 
de banque. Mais après la trahison de Dumouriez, le ban- 
quier bruxellois n'allait pas tarder à être inquiété par la 
police révolutionnaire. 

On soupçonna aussi d'intelligence avec l'ennemi l'aven- 
turier espagnol Andrès Maria de Guzman, dont la figure 
reste énigmatique malgré les travaux dont il a été récem- 
ment l'objet (i). Né à Grenade, le 6 octobre 1753, il se 
rattachait par sa grand'mère à la grande famille belge 
des T'Serclaes de Tilly, dont il revendiqua les biens 
qui avaient passé à une branche issue d'un second 
mariage. Comme beaucoup de fils de famille étrangers, il 
avait fait ses études en France à l'école militaire de 
Sorèze dont il fut élève de 1762 à 1769. Il prit ensuite du 
service en Espagne, mais, après des aventures obscures, 
il dut quitter l'armée et passer en France, en 1773. A 
Paris, où il menait grand train avant la Révolution, il vécut 
d'agiotage et d'expédients. On le voit lié avec le notaire 
lyonnais Baroud, un des associés du célèbre fournisseur 
d'Espagnac. Il se fait passer pour grand d'Espagne. Il fait 
remonter sa généalogie jusqu'aux anciens ducs de Bre- 
tagne. Entre temps, il se fait naturaliser français en 
1781 et il engage des procès coûteux en Belgique contre 
la branche de sa famille dont il revendique les biens. Il 



"^ (i) A. Morel-Fatio, Guzman, dans la Revue historique de mai-juin 
1916. — A. Mathiez, Guzman, dans les Annales révolutionnaires de 
mai-juin 1916. 



LES INDESIRABLES. 111 

perd tous ses procès, malgré le talent de son avocat, 
Vonck, qui allait devenir célèbre dans la révolution bra- 
bançonne de 1788. Il se jette dans cette révolution aux 
côtés de Vonck. Quand elle échoue, il prend du service 
dans Tarmée française, mais n'y reste pas longtemps. 
Il en est chassé pour un motif inconnu et il rentre à 
Paris. On le voit alors distribuer beaucoup d'argent dans 
la section des Piques où il a élu domicile. Après le 10 août, 
cette section le choisit au nombre de ses « commissaires », 
c'est-à-dire de ses hommes de confiance. Où se procurait- 
il l'argent de ses largesses? Certains disent qu'il dirigeait 
avec un ancien officier, un sieur Descarrières, une maison de 
jeu du Palais-Royal, le n^ 129. Lui prétend qu'il a fait 
un héritage en Espagne, en 1787. Toujours est-il qu'il 
fréquente assidûment- le café Corazza, qui est le centre 
où se réunissent les meneurs des sections. Il y rencontre 
Proli qui a milité avec lui dans la révolution belge. Il 
voit beaucoup Danton avec lequel, disent certains 
témoignages, il déjeune trois fois la semaine. Au prin- 
temps de 1793, il est mêlé à tous les troubles, à l'affaire 
du 10 mars qui avait pour but de chasser de la Convention 
les députés qui avaient voulu sauver le roi en votant 
l'appel au peuple, à l'insurrection du 31 mai dont il fut 
un des organisateurs. Dès ce moment, la police a l'œil 
sur lui. Il est perquisitionné à plusieurs reprises, mais sa 
section qui est montagnarde et qu'il arrose de ses lar- 
gesses, prend sa défense et le considère comme une vic- 
time des persécutions girondines. Au 31 mai cependant, 
les soupçons arrivent jusqu'aux Montagnards eux-mêmes 
qui s'inquiètent des mesures exagérées que propose cet 
étranger. Il est chassé du comité insurrectionnel du 
31 mai, par ses compagnons eux-mêmes. Ses tribulations 
commencent. EUes le mèneront à l'échafaud. 

Il y montera en même temps que deux aventuriers autri- 
chiens dont la figure n'est pas moins énigmatiquc que 
la sienne (i). Les frères Dobruska ou Topruska nés à 
Brûnn, en Moravie, d'une famille juive, dont le chef s'éta- 
blit à Vienne et devint fermier général des tabacs, l'aîné 
Siegmond Gotlob, âgé d'une trentaine d'années en 1789, 

(1) Archives nationales W 342, F' 4 775'*, F^ 4 666, F^ 4 713, F^ 4 637, 
T I 525», F^ 4 775 ; G. Bord, La fin de deux légendes, Le Courrier de 
Strasbourg, Franco Chabot, Mémoire apologétique, etc. 



112 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

le jeune Emmanuel, âgé de vingt ans, avaient été four- 
nisseurs de l'empereur Joseph II pendant la guerre con- 
tre les Turcs. L'empereur les avait anoblis sous le nom 
de Schœnfeld. Il recevait l'aîné en particulier et prenait 
plaisir à sa conversation, sans doute parce qu'il faisait 
profession d'opinions philosophiques et. qu'il avait des 
prétentions à l'homme de lettres. Il avait fait paraître 
une traduction allemande des psaumes de David et 
des drames lyriques assez nuageux. Il semble avoir été 
en rapports littéraires avec Wieland et avec Voss. Il est 
probable qu'il était entré dans la franc-maçonnerie et 
qu'il appartenait à l'ordre des Illuminés fondé par Weis- 
haupt. 

Leur secrétaire et homme de confiance, l'avocat danois 
Jean -Frédéric Diederichsen (ou Dietrischstein), déposera 
plus tard que le nouvel Empereur Léopold continua aux 
Dobruska-Schœnfeld la faveur que leur avait accordée son 
frère. Ils s'étaient convertis au catholicisme, avec toute 
leur famille, à l'exception d'une de leurs sœurs qui resta 
fidèle au judaïsme. Le baron de Trenck, qui fut victime de 
leurs dénonciations, ajoutera qu'ils furent employés à 
des missions d'espionnage auprès de la Diète hongroise. 
Ils étaient en relations avec le banquier berlinois Ephraïm, 
l'homme de confiance du favori Bischoffswerder. 

Dans l'été de 1791, les frères Dobruska-Schœnfeld, 
accompagnés de Diederichsen, quittent Vienne où ils 
laissent leur famille (i). Ils suivent l'empereur à la 
célèbre entrevue de Pillnitz, puis se rendent à Dresde et 
à Berlin, enfin à Hambourg. De là, Dietrichstein les quitte 
pour se rendre à leurs frais en Angleterre. Eux, ils se 
dirigent vers la France, emmenant leur jeune sœur Léo- 
poldine et leur neveu. Ils arrivent à Strasbourg au mois 
d'avril 1792, juste au lendemain de la déclaration de 
guerre. Ils se font passer pour des patriotes persécutés 
par l'aristocratie viennoise. A les en croire, leurs biens 
auraient été séquestrés et leurs personnes pendues en 
effigie. Ils changent de nom. Ils s'appellent maintenant 
Frey (libres) et l'aîné orne son nouveau patronymique du 
prénom romain de Junius. 

Strasbourg regorge de réfugiés politiques venus de tous 

(i) L'aîné était marié à une femme qui tenait un grand état et qui lui 
avait donné deux filles (Diedrichsen). 



I 



LES INDESIRABLES. II3 

les coins de l'Allemagne. Ils se mêlent parmi eux et ils at- 
tendent une occasion de pénétrer au club. La patriote 
Ch. Laveaux, qui le dirige et qui rédige en même temps 
le Courrier de Strasbourg, n'est animé d'aucune préven- 
tion contre les émigrés d'Outre-Rhin, bien au contraire ! 
Il a vécu lui-même très longtemps en Allemagne, il a 
séjourné plusieurs années à Berlin où Frédéric II l'ho- 
norait de ses attentions. Il a écrit la vie du grand homme, 
traduit de nombreux ouvrages allemands de Wieland, de 
L. et F. ]\Iuller, de Gossler, etc., il a professé au Caroli- 
num de Stuttgart, avant de s'établir à Strasbourg où le 
libraire Treuttel l'a appelé à la direction du Courrier. Peut- 
être est -il illuminé lui-m.ême comme les Frey? 

En avril 1792, Laveaux et leclub sont en guerre ouverte 
avec le maire de la viUe, Dietrich, qui est partisan de 
Lafayette. Dietrich fait arrêter Laveaux. Aussitôt Junius 
Frey écrit aux Jacobins pour protester contre cet acte 
arbitraire et pour les prier d'accepter une offrande de 
400 livTes^qu'il dépose « sur l'autel de la liberté». La lettre 
est anonyme et se termine ainsi : « Quant à moi, messieurs, 
il serait inutile de connaître mon nom ; qu'il vous suffise 
de savoir que je fais partie de ces armées nombreuses qui, 
de l'autre côté du Rhin, se préparent à combattre pour 
votre Constitution, vos principes, votre liberté. Jusqu'ici 
les circonstances ne nous ont pas permis de prêter dans 
votre sein le serment des Jacobins, mais il est gravé dans 
nos cœurs. -Loin de vous, nous nous levâmes, dans le 
silence majestueux de la nuit, et nous jurâmes, en face 
du ciel, la Liberté ou la Mort ! Le ciel nous entendit, les 
tyrans tremblèrent, l'humanité applaudit » (i). Les Jaco- 
bins conquis ouvrirent leurs portes aux nobles étrangers 
qui déposèrent les jours suivants une nouvelle offrande 
de 100 livres « pour la veuve ou au défaut pour les orphe- 
lins ou héritiers du soldat français qui aura le premier le 
bonheur de verser son sang pour la plus belle cause de 
l'humanité, pour la liberté». Quand Laveaux. remis en 
liberté, fut acquitté par le jury du Bas-Rhin, Junius 
Frey célébra cet événement par le don de seize louis en or 
et de 400 livres en assignats destinés à frapper des médail- 
les qui en perpétueraient le souvenir. 

(i) Courrier du 28 avril 1792. 



114 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Ces largesses ne laissèrent pas de sembler suspectes au 
journaliste feuillant Chairoux qui rédigeait la Feuille de 
Strasbourg. Mais Junius Frey prit ses attaques à la plai- 
santerie. Il décida de payer la diatribe de Chairoux à 
raison de vingt sous le mot, «soit 131 livres ou plutôt 
200 livres » qui servirent à régaler les volontaires qui 
burent à la santé des Jacobins. En même temps, il répon- 
dait dans le Courrier : 

« Le sieur Chairoux a dit qu'on ne connaît ici ni ma patrie, 
ni ma fortune, ni ma profession, ni ma mission. Qu'il vienne 
chez moi ce Chairoux qui m'a procuré le plaisir de faire 
une bonne action et je lui prouverai en l'embrassant {sic) 
que ma patrie est le monde, ma profession de faire le bien, 
ma mission celle de toutes les âmes sensibles et ma fortune 
assez considérable pour payer vingt sous le mot toutes les 
sottises qu'il pourra dire contre moi sans se répéter. Je 
comptais partir aujourd'hui, mais je resterai ici demain 
toute la journée pour l'attendre à bras ouverts. Je loge 
chez M. Caire, sous les grandes arcades, no 30. J'invite 
M. le principal du collège national (Chairoux) à se rendre 
chez moi, et je lui prouverai par un grand nombre de lettres 
de recommandation que je ne suis pas indigne de sa haine 
ni de celle de tous les aristocrates et Feuillants de l'uni- 
vers (i), » 

Je ne sais pas si Chairoux, qui ne manquait pas de sens 
critique, se rendit à cette invitation ni ce qui résulta de 
son entrevue avec Frey. Les espions sont toujours munis 
de lettres de recommandation. Mais Junius était encore 
à Strasbourg quelques jours plus tard, car il assista à la 
réception fraternelle que le club fit au lieutenant général 
de ïJesse, ci-devant prince allemand, maintenant général 
jacobin. « Le brave patriote Frey, dit le Courrier, a été 
si content de la franchise, avec laquelle le général s'est 
exprimé, qu'il est accouru lui offrir un sabre de la valeur 
de 30 louis. Je le destinais, lui dit-il, à un général vertueux, 
veuillez l'accepter, je serai trop heureux (2). » 

Désormais, les juifs autrichiens avaient de puissants 
protecteurs. Laveaux et Hesse attesteraient leur civisme. 
Ils accompagnèrent Laveaux à Paris avec les fédérés du 

(i) Courrier du 25 mai 1792^ 
(3) Courrier du 5 juin 1792. 



LES INDESIRABLES. II5 

Bas-Rhin. Ils prirent part à l'assaut des Tuileries, le 

10 août, et s'en firent délivrer un certificat élogieux. 
Quelques jours plus tard, le 26 août, quand la Légis- 
lative, sur le rapport de Guadet, vota le décret qui accor- 
dait le bénéfice de la nationalité française aux penseurs 
étrangers, un fédéré de l'Hérault, Boussac, demanda 
que le nom des Freyfût ajouté à la liste. La demande de 
Boussac existe dans leurs papiers ainsi qu'une note où 
ils énumérèrent leurs titres à cet insigne honneur. 

« Les frères Frey, Junius et Emmanuel, disaient-ils, 
célèbres auteurs allemands, ont sans doute bien m,érité de la 
cause du genre humain par leur amour de la Révolution 
française. Le patriotisme le plus pur, le plus désintéressé 
les a portés à quitter depuis sept mois leur patrie et leurs 
foiers. Ils sont venus s'établir en France dans des tems 
orageux pour partager les souffrances des vrais patriotes 
et pour pouvoir, à la fin de la Révolution, se réjouir avec ses 
confrères [sic) de l'anéantissement des rois et de la roïauté. 
Ces deux auteurs, aïant renoncé gratuitement à leur état 
de noblesse pour vivre dans la France en bons concitoïens et 
même en Sans-Culottes, n'ont jamais cessé de recommander 
aux Allemands, tant en prose qu'en vers, les avantages 
superbes et réels de cette Révolution à jamais mémorable. 
Même dans ces tems-ci, ils ne discontinuent point de pro- 
pager et de répandre partout ces principes inaltérables 
Tendant au salut de l'humanité. Ces auteurs et frères, 
reconnus généralement en zélés patriotes, ont été bien 
accueillis dans le sein de la société jacobine de Strasbourg. 
M. Frey, l'aîné, a établi plusieurs clubs patriotiques aux 
environs de Strasbourg et il a très soigneusement instruit 
les habitants de quelques villages sur les émoluments (sic) de 
la nouvelle Constitution. Ces Messieurs-là évitent et fuient 
l'éclat de leurs démarches vraiment patriotiques, autrement 
l'on pourrait aisément alléguer plusieurs épreuves (sic) de 
leur générosité. Ils pourraient soumettre à l'examen les plus 
rigoureux leurs écrits patriotiques, ils pourraient fixer l'atten- 
tion des amis de la France sur les bienfaits versés par eux 
aux Fédérés et ils pourraient rappeler à tout le monde les 
périls graves qu'ils ont bravés au 10 août (i)... » 

On peut juger de leur modestie par cet échantillon. 

11 est vrai d'ajouter cependant qu'avant de se recomman-» 

(i) Archives nationales, T. i 525. 



Il6 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

der eux-mêmes en ces termes à l'Assemblée, ils avaient 
proposé, dans la même note, d'accorder la nationalité 
française à leurs amis Wieland et Voss. L'Assemblée fit 
la sourde oreille. Il ne semble pas que Ruhl lui-même, 
qui était du Bas-Rhin, ait appuyé la demande du fédéré 
Boussac. Il venait de faire inscrire Schiller sur la liste 
des adoptions. Il devait connaître les Frey, il se tut à leur 
égard. 

Les Autrichiens mirent une insistance singulière à 
obtenir le titre de citoyen français. Le jour de la procla- 
mation de la République, ils adoptèrent un jeune enfant 
nommé Petit que leur désigna leur section. Plus tard, ils 
adoptèrent de même la veuve Bellefond, vieille femme de 
soixante-neuf ans, presque aveugle, à laquelle ils s'enga- 
gèrent de faire une pension de deux cents livres. Quand 
ils furent inquiétés comme sujets ennemis, ils ne manquè- 
rent pas de rappeler ces adoptions qui, aux termes de la 
Constitution de 1793, leur donnaient droit au titre de 
citoyen français. 

Bien entendu, ils multipliaient les preuves de leur 
civisme. La proclamation solennelle de la République 
dans la section des Tuileries fut faite « à la lueur des flam- 
beaux apportés par le citoyen Junius Frey » (i). Ils lo- 
geaient et nourrissaient chez eux 14 fédérés du Bas-Rhin. 
Ils tenaient table ouverte dans le bel hôtel d'émigré, 
l'hôtel Larivière, qu'ils avaient loué rue d'Anjou-Saint- 
Honoré. A chaque pas dans leurs somptueux apparte- 
ments, on admirait des œuvres d'art àsujets patriotiques : 
un buste de Junius Brutus, un buste de Cicéron, des gra- 
vures représentant Franklin, Jean- Jacques Rousseau, 
Voltaire, le serment du jeu de Paume, la fédération du 
14 juillet 1790, le tombeau de Marat, celui de Le Pelle- 
tier, la Liberté et l'Egalité, etc., Junius ne sortait jamais 
sans revêtir la carmagnole et sans poser sur sa tête un 
superbe bonnet rouge orné d'une grosse cocarde. 

Il ne fréquentait que des Sans-Culottes bon teint. Par 
Charles La veaux, qui devint tout de suite à Paris un 
personnage, — il présida le tribunal criminel du 17 août et 
il rédigea le Journal de la Montagne — il fut mis en rap- 
ports avec les dirigeants des Jacobins et de la Convention. 

(i) TuRTEY, Répertoire, t. VIII, n" 26. 



LES INDESIRABLES. II7 

Il fit au mois de septembre la connaissance de Chabot qui 
avait le Comité de Sûreté générale, c'est-à-dire la police 
politique, dans sa main. Chabot devint un des familiers de 
sa maison, que fréquentèrent aussi les députés Benta- 
bole, Simond (du Bas-Rhin), Richard, Gaston, Piorry, 
Fabre d'Eglantine, l'adjoint à la marine Périgny, tous 
admirateurs du beau sexe et amateurs de bons dîners. 
Le beau sexe était représenté par Léopoldine, par la Quin- 
quet-Morency, amie de Hérault de Séchelles, par les 
citoyennes Salvi et Lalouet, par l'actrice Caroline Rémy, 
amie de Fabre d'Eglantine, etc. 

Bien entendu, Junius Frey se faisait recevoir aux 
Jacobins où il ne manquait pas une séance et où il applau- 
dissait aux motions les plus énergiques. Il était aussi 
très assidu aux réunions du café Corazza où il rencon- 
trait Proli, 'Desfieux et leurs amis. Les réfugiés alle- 
mands trouvaient chez lui le meilleur accueil. En 
septembre 1793, il donnait l'hospitalité dans sa maison 
au médecin mayençais George Wedekind, ami de Forster. 

Un jour, si on en croit le médecin saxon Saiffert, qui 
nous rapporte l'anecdote (i), Junius Frey trahit ses véri- 
tables sentiments qu'il cachait d'ordinaire sous un jaco- 
binisme d'autant plus écarlate qu'il était emprunté. 
Saiffert raconte qu'ayant composé en allemand un ou- 
vrage sur la mort du secrétaire d'ambassade, Bassvile, 
assassiné à Rome, en janvier 1793, il voulut le faire lire à 
ses compatriotes réfugiés à Paris avant de le livrer à 
l'impression pour avoir leur avis. 

« Au nombre des Allemands mayençais et autres à qui 
mon ouvrage fut lu, dit-il, se trouvèrent les beaux-frères de 
Chabot (c'est-à-dire les Frey). Je vis des larmes couler mais 
non au beau-frère aîné de Chabot qui me prit à part en me 
disant : Je me suis bien trouvé de vos conseils pour mes 
rhumatismes vénériens, suivez les miens, cachez votre pièce 
et vous vous en trouverez bien. — Je dis que non ; à quoi il 
répliqua : Eh bien, donnez-la-moi avec le brouillon, je vous 
ferai mon billet de la somme que vous jugerez à propos. — 
Ma réponse fut : Fi donc. — Eh bien ! ajouta-t-il, on ne vous 
en donnera rien et vous en serez la dupe. — Je ne veux rien, 
répliquai-je, ma récompense sera dans l'elïet que mon 
ouvrage doit faire sur la raison égarée du peuple allemand 

(i) Mémoire de Saiffert adressé au Comité de Sûreté générale. 



Il8 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

et, dans un mois ou plus tôt, il y aura une copie au Comité 
d'instruction publique, une envoyée en Suisse, trois sont 
destinées pour Hambourg, une pour Copenhague et une 
autre pour mon pays. L'imprimerie secrète de nos frères 
étrangers (i) fera le reste, après quoi, je me retirai avec ma 
pièce en la copiant et en la corrigeant avec ardeur. Je m'occu- 
pais d'y mettre la dernière main quand, quinze jours après, 
je fus arrêté... Le beau-frère de Chabot ne fut qu'un perfide. 
Qu'en dois-je conclure? Permettez mes conjectures dans 
cette circonstance. Ne suis-je pas une victime des despotes 
étrangers qui ont voulu anéantir les effets de ma plume p:ir 
leurs émissaires ? Elle les effraye et les tourmente depuis le 
commencement de la Révolution. »• 

Il est probable que Saiffert se trompait en attribuant son 
arrestation à l'influence des Frey. Il fut en effet dénoncé 
par le Napolitain Pio pour ses relations avec le duc 
d'Orléans et avec le financier Sainte -Foy chez qui il logeait 
au Palais-Royal, n^ 156. Si la conversation a été vérita- 
blement tenue, il est plutôt à croire que Junius Frey, 
en conseillant à Saiffert de ne pas faire paraître son pam- 
phlet anticlérical, croyait lui rendre service en lui évi- 
tant les vengeances postérieures de ses compatriotes. 
Mais cette explication indulgente montrerait que les Frey, 
malgré leur civisme, étaient loin d'avoir une confiance 
illimitée au succès de la Révolution. ^ 

Dès leur arrivée à Paris, les Frey s'étaient mis en 
rapports, par l'intermédiaire de Chabot, avec le ministre 
des Affaires étrangères Lebrun auquel ils avaient soumis 
des mémoires sur la façon de terminer la guerre. Il existe 
encore dans leurs papiers une note de la main de Junius 
Frey sur les finances de l'Autriche. Chabot ajouta qus 
celui-ci avait préparé à Lebrun les moyens de détacher 
la Prusse de l'Autriche, mais que Lebrun dédaigna de 
suivre ses conseils. 

Quand Lebrun fut remplacé par Deforgues, Junius 
Frey offrit à celui-ci ses services pour faire sortir des 
grains et des armes de la République de Venise. Il rappela 
qu'il avait fait déjà pareille offre à Lebrun et il se vanta 
d'avoir approvisionné l'armée autrichienne de Croatie 
aux félicitations de Joseph IL 

(i) Faut-il entendre par là les Illuminés de Weishaupt? 



LES INDESIRABLES. II9 

Ainsi le culte de la liberté ne faisait pas oublier aux 
Frey les affaires. Ils avaient mis des fonds sur un corsaire 
de Lorient, le Républicain (i), mais il est bien difficile 
de croire que les revenus qu'ils tiraient des prises mari- 
times aient suffi à alimenter leurs dépenses. Sans être 
banquiers, ils recevaient de l'étranger, notamment de 
Hambourg, des lettres de change qu'ils négociaient sur la 
place de Paris et le total de ces lettres ne laisse pas d'être 
impressionnant et inquiétant : 30 000 livres négociées par 
leur secrétaire Diederichsen avec le citoyen Lafontaine, 
receveur des contributions à Châteauroux ; 16 000 livres 
négociées par Junius Frey à l'ancien agent de change La 
Tour ; 9 500 livres négociées par Emmanuel Frey au même ; 
38 000 livres négociées en deux fois par Diederichsen, etc. 
Leur secrétaire se mettait sur le pied de dépenser 
50 livres par jour et de consentir des prêts de i 200 hvres 
à l'Anglais White, de i 500 livres à l'Anglais Churchill, 
de 280 livres à une citoyenne Philibert, de i 000 livres 
à une citoyenne Lalouet. Quand on dépense et quand on 
prête l'argent avec cette facilité, c'est que l'argent ne 
coûte pas beaucoup à gagner. Il n'est pas étonnant que 
les juifs autrichiens aient paru de bonne heure suspects. 
Mais les hautes protections dont ils s'étaient prémunis 
les mirent quelque temps à l'abri. 

Tels furent les principaux « indésirables » qui se mêlèrent 
au milieu des réfugiés politiques. Il y en eut bien d'autres 
dont les noms sortiront peu à peu de l'ombre et du mys- 
tère. 

En pleine Terreur, les puissances avaient des agents at- 
titrés jusque dans les bureaux du Comité de Salut public. 
De Venise ou de Vérone où il séjournait près du préten- 
dant, le célèbre d'Antraigues centralisait et enjolivait 
leurs rapports qu'il communiquait ensuite aux diplomates 
de la Coalition. Le Comité de Salut public intercepta 

(i) Un jugement du tribunal de commerce de Lorient en date du 
13 mai 1793 avait refusé de reconnaître de bonne prise les navires danois 
V Union, la Dame Catherine et la Gertrude Catherine, dont s'étaient empa- 
rés le Républicain. Les annateurs nantais protestèrent auprès du Conseil 
exécutif et auprès des Jacobins qui chargeaient Chabot et J.-B. Saint- 
Andfé de faire valoir leurs prétentions. Le jugement de Lorient fut 
réformé le 22 juillet par un jugement du district d'Hennebont et les navires 
déclarés de bonne prise. {Arch. nat., T. i 525. Mémoire apologétique de 
F. Chabot, p. 87.) 



120 LA REVOLUTION ET LÉS ETRANGERS. 

quelques-unes des notes de d'Antraigues et il s'imagina 
que certains des renseignements qu'elles contenaient ne 
pouvaient provenir que de la trahison d'un de ses mem- 
bres (i). 

(i) Voir nos articles l'Histoire secrète du Comité de Salut public et 
Un faux rapport de Saint-Just dans la Revue des questions historiques 
de janvier 1914 et les Annales révolutionnaires d'octobre 1916. 



IX 
LA SURVEILLANCE RÉVOLUTIONNAIRE 



Les révolutionnaires s'étaient doutés de bonne heure 
du rôle occulte que jouaient sur la scène politique les 
espions cachés sous un masque démagogique. Ils reje- 
taient sur les étrangers la responsabilité de tous les trou- 
bles. Comme il y avait des étrangers dans tous les partis 
ou plutôt dans toutes les factions, l'accusation, pour être 
exagérée, ne manquait pas d'apparence. 

En juillet 1791, au moment de l'agitation républicaine 
qui avait suivi la fuite à Varennes, le Constituant Rabaut 
de Saint -Etienne expliquait à ses compatriotes de Nîmes, 
le jour même du massacre du Champ de Mars, que s'il 
était passé aux Feuillants c'est que les Jacobins étaient 
tombés sous l'influence des étrangers. « On ne peut cacher 
qu'il a été répandu de l'argent, que des étrangers se sont 
distribués dans les attroupements et que l'influence sédi- 
tieuse venait du dehors. Les étrangers n'osant pas nous 
attaquer cherchent à nous diviser (i). » 

Toutes les journées populaires, 20 juin, 10 août, 31 mai, 
seront de même expliquées par ceux qui en seroilt les 
victimes, par les intrigues des étrangers. Les Montagnards 
eux-mêmes accuseront le petit groupe des Enragés, qui 
cherchait à les dépopulariser, de n'être que les instru- 
ments de l'ennemi. Accusations banales à force d'être 
répétées, mais qui finirent par créer un état d'esprit et 

(i) Correspondance de Rabaut de Saint-Etienne publiée par A. Lods 
dans La Révolution française, t. XXXV. Lettre du 17 juillet 1791. 



122 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

par provoquer le vote des premières mesures de sauve- 
garde contre un péril qu'on dénonçait sans cesse mais 
auquel on ne portait aucun remède. 

Le 25 février 1793, se produisirent à Paris des troubles 
économiques qui inquiétèrent les Jacobins. Des attrou- 
pements pénétrèrent chez les épiciers et taxèrent d'au- 
torité le sucre, le savon, la chandelle. Le mouvement 
avait été encouragé par les Enragés, Jacques Roux, Var- 
let, qui voulaient compléter la révolution politique par 
une révolution sociale. Le soir même, le Montagnard Du- 
bois-Crancé affirma aux Jacobins que les troubles avaient 
un caractère factice, car les subsistances, d'après lui, ne 
manquaient pas. « Il y a quinze jours, disait-il, que je sais 
que le peuple devait être en agitation et je l'ai appris 
par les papiers publics. Lord Grenville lui-même l'a 
annoncé au Parlement d'Angleterre. » Les Enragés 
n'étaient donc que des agents de Pitt. 

Le lendemain, 26 février, Berlier fit voter un décret 
qui avait pour but de découvrir les émigrés et les étran- 
gers capables de troubler la tranquillité publique. Les 
propriétaires et les locataires furent tenus de déclarer à 
leurs municipalités ou à leurs sections, et dans les vingt- 
quatre heures, les noms, qualités et domiciles ordinaires 
des citoyens qu'ils logeaient, sous peine d'un emprison- 
nement de un à trois mois. Le décret fut adopté sans 
débat. C'est le premier d'une série qui sera longue. Désor- 
mais toute crise intérieure ou extérieure va se traduire par 
un redoublement de défiance et de rigueur à l'égard des 
étrangers domiciliés. 

Les premières défaites de Belgique, l'échec d'Alden- | 
hoven, la perte d'Aix-la-Chapelle et de Liège, au début j 
de mars 1793, ne manquèrent pas d'être imputés aux 1 
agents de l'étranger. Dans leur circulaire du 6 mars, les j 
Jacobins dénoncèrent la trahison des généraux qui com- \ 
mandaient l'avant-garde de l'armée battue, « trahison < 
combinée sans doute par l'Angleterre et ses agents secrets 
qui sont au milieu de vous, pour empêcher l'invasion de 
la Hollande ». 

Quelques jours plus tard, le 10 mars 1793, éclatait à 
Paris un commencement d'émeute, au cours de laquelle 
les presses du journaliste girondin Gorsas furent brisées. 
Les manifestants, dont beaucoup étaient des Cordeliers, 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. 123 

parlaient de chasser de la Convention tous les Appelans, 
c'est-à-dire tous les députés qui avaient voulu sauver 
Louis XVI en votant l'appel au peuple. Girondins et 
Montagnards s'accordèrent pour dénoncer dans cette 
agitation dirigée par le groupe du café Corazza, où figu- 
raient Proli et Guzman, l'œuvre de l'étranger. 

« Les artisans de ces troubles, dit le Girondin Lasource, 
le 12 mars, sont les agents de Pitt, de Guillaume ou de 
François ; les artisans de ces troubles sont les valets des 
émigrés, les artisans de ces troubles sont les fuyards de 
la Savoie, de Mayence et de la Belgique qui affluent dans 
Paris où ils ne sont jetés que pour conspirer. » Le Monta- 
gnard Duquesnoy accusait à son tour, trois jours plus 
tard, « les scélérats des pays étrangers qui se rendent à 
Paris dans l'espoir du pillage », mais il ne se bornait pas 
à des accusations vaines, il réclamait des représailles : « il 
est juste de traiter ici les étrangers comme on a traité les 
Français en Allemagne, en Prusse, en Espagne et en 
Angleterre ». Il conclut qu'il fallait expulser de Paris dans 
les vingt-quatre heures tous les étrangers qui ne seraient 
pas cautionnés par deux bons citoyens. La mesure, assez 
anodine, au fond, souleva cependant de l'opposition. 
Prieur de la Marne protesta que Duquesnoy voulait 
imiter les Anglais et faire voter à la Convention un Alien 
Bill : « Tous les étrangers chez lesquels brillaient encore 
quelques étincelles de la liberté, tous ceux qui avaient la 
tyrannie en horreur ont dû se rendre au sein de la France 
pour jouir de son heureuse Révolution. Si vous rendiez 
une loi sur les étrangers, elle devrait être commune à toute 
la République. Autrement le but qu'on se propose serait 
manqué. Si elle était commune à tous, vous chasseriez du 
sein de la République les amis de la liberté qui l'avaient 
choisie pour leur patrie adoptive... » La proposition de 
Duquesnoy fut renvoyée au Comité de législation. 

M-ais les mauvaises nouvelles continuaient d'arriver 
des armées et de l'intérieur. L'insurrection vendéenne se 
propageait rapidement. Le i8 mars, Barère vint réclamer, 
au nom du Comité de Salut public, cette loi répressive 
contre les étranger^ qui était demandée depuis un mois et 
que l'Assemblée ne se décidait pas à voter. Il fallait bannir 
de la République « ces hommes sans aveu qui ne vivent 
que de l'or étranger, qui ont des relations avec nos 



124 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

ennemis, qui alimentent les troubles et les conjurations ». 
Barère fut accueilli par de vifs applaudissements sur tous 
les bancs. La proposition fut décrétée en principe. 

Le lendemain, au cours d'une discussion sur la Vendée, 
Cambon attira l'attention sur l'erreur dangereuse qu'on 
commettrait en laissant aux ennemis la facilité d'entre- 
tenir une correspondance avec les malintentionnés de 
l'intérieur : « Je demande que toute communication 
soit rompue avec les puissances en guerre avec nous, que 
tous les étrangers soient tenus de sortir du territoire de la 
République. Aucun motif ne peut nous arrêter à cet 
égard, puisque nos frères sont traités par elles avec la 
même rigueur ». Couppé,des Côtes-du-Nord, appuya 'Cam- 
bon : « Je vois ici tous les jours les Anglais qui, sous 
l'Assemblée Constituante, faisaient la société des Cazalès, 
.des Virieu et des Maury ». Jean de Bry reconnut qu'il 
fallait surveiller les étrangers, mais il distingua ceux qui 
étaient depuis longtemps domiciliés en France et les 
nouveaux venus : « Il est constant que les étrangers, 
arrivés à l'époque où le levain des événements fermentait 
parmi nous, n'y sont venus qu'avec de mauvaises inten- 
tions. On ne vient point chercher les agitations. » Il 
conclut qu'on devait former un comité de sept personnes 
« pour prendre et recevoir tous les renseignements sur 
les étrangers actuellement dans le sein de la République ». 
Cette proposition parut à Garnier de Saintes une demi- 
mesure et les demi-mesures étaient « des assassinats poli- 
tiques » quand la patrie est en danger ! Il fallait expulser 
tous les étrangers qui seraient venus en France après 
le 14 juillet 1789. Lasource rappela qu'il avait été 
le premier à provoquer des mesures de rigueur contre les 
étrangers, mais il fallait se garder de confondre les inno- 
cents avec les coupables ! Il y avait des étrangers, dit-il, 
qui avaient répandu leur fortune pour nourrir le peuple. 
Il y avait des Anglais qui avaient bien servi la Révolution. 
Boyer-Fonfrède se défendit de « vouloir imiter absolu- 
ment la cour de Madrid et la cour de Londres ». Pour 
atteindre les étrangers suspects, il suffisait d'instituer 
des comités de surveillance. La Convention se rangea à 
cet avis et chargea son comité diplomatique de lui pré- 
senter sans délai un projet de loi. 

Jean de Bry en fut le rapporteur deux jours plus tard. Il 



LA SURVEILLANCE RÉVOLUTIONNAIRE. 125 

établit des catégories parmi les étrangers. Ne pourraient 
être regardés comme suspects « ceux qui, depuis longtemps, 
et dans les campagnes et dans les ateliers et dans nos ba- 
taillons, ont combattu pour cette liberté dont nous som- 
mes les enfants, ont adopté pour patrie celle qui sera un 
jour la mère-patrie des peuples libres de l'Europe ». Il 
serait formé dans chaque commune ou section un 
comité de 12 membres qui recevrait les déclarations des 
étrangers. Ces déclarations seraient affichées. Tout étran- 
ger né en pays ennemi « qui ne pourra pas justifier devant 
le comité ou d'un établissement en France, ou d'une pro- 
fession qu'il y exerce, ou d'une propriété immobilière 
acquise, ou de ses sentiments civiques par l'attestation 
de six citoyens domiciliés depuis un an dans la com- 
mune... sera tenu de sortir de la commune sous vingt- 
quatre heures et sous huit jours du territoire de la Répu- 
blique ». « Tout étranger saisi dans une émeute ou qui 
serait convaincu de l'avoir provoquée ou entretenue par 
voie d'argent ou de conseil sera puni de mort. » Ainsi 
furent créés ces fameux comités révolutionnaires qui ne 
se bornèrent pas à surveiller les étrangers, mais bientôt 
les suspects de toute nature et qui trop souvent mirent 
leur autorité redoutable au service des haines politiques 
ou privées. 

Le décret s'exécuta dans la fièvre patriotique que pro- 
voquèrent la perte de la Belgique et la trahison de Dumou- 
riez. A Paris,on ne se borna pas à interroger les étrangers. 
Après entente avec les Comités de Défense et de Sûreté 
générales de la Convention, le maire Pache ordonna 
que les scellés fussent apposés sur leurs papiers (i). Par 
surcroît de précaution plusieurs furent arrêtés, mais pour 
quelques jours seulement (2). Il ne semble pas qu'on ait 
procédé à des expulsions. 

Pour faciliter la surveillance, l'ingénieur Dufourny 

(i) AuLARD, Acte<^ du Comité de Snlut public, t. Il, séance du 
31 mars 1793. L'arrêté du Comité de Sûreté générale, resté inconnu à 
M Aulard. est du i*»" avril (Bibliothèque nationale; nouv. acq. fr. 2 706). 

(2) Ainsi l'Espagnol Guzman, ainsi l'Italien Alfieri qui quitta Paris 
en toute hâte, le 10 avril 1793. Alfieri ne pardonna pas à la France révo- 
lutionnaire : «Tant d'iniquités, dit-il, ont soulevé dans une âme aussi 
passionnée que la mienne tout ce que le cœur offensé, cruellement outragé, 
peut contenir de fiel et d'amertume. » Il lancera bientôt contre les 
Français son Misogallo. 



126 



LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 



proposa aux Jacobins, le 27 mars, de demander à la Con- 
vention un décret complémentaire qui obligerait les pro- 
priétaires des maisons à afficher sur leurs façades les 
noms de tous leurs locataires, avec leurs prénoms, sur- 
noms, âge et profession. Deux jours après, à la demande 
de la Commune, la Convention votait le décret qui reçut 
une application immédiate dans toute la France. 

A Paris, les étrangers reçurent des cartes de sûreté de 
couleur rouge différentes de celles des autres citoyens qui 
étaient blanches (i). 






Désormais la défiance contre les étrangers est à Tordre 
du jour. Les dénonciations commencent et non plus des 
dénonciations vagues, mais des dénonciations individuel- 
les et précises qui s'aiguisent de toute Tacuité des passions 
politiques. Il n'est pas rare que leurs auteurs soient eux- 
mêmes des étrangers. Ainsi, au cours d'un réquisitoire 
qu'il dressait contre le ministre Lebrun, le chevalier Pio, 
ancien attaché à l'ambassade de Naples qui faisait pro- 
fession de sentiments montagnards, dénonça publique- 
ment dans le journal de Marat le Belge Proli. Pour cette 
fois Proli ne fut pas inquiété, parce que Marat lui-même, 
à la réflexion, ne voulut pas cautionner la dénonciation 
de Pio. Mais tous les dénoncés ne furent pas aussi heureux. 
L'Espagnol Guzman, pris à partie par un agent de Roland 
du nom de Gadolle, fut perquisitionné. Vers le même 
temps, l'Autrichien Junius Frey était signalé en ces 
termes dans un rapport adressé au ministre des Affaires 
étrangères : « Plusieurs étrangers font à Paris des motions 
à la Marat. Il en est qui ont pénétré dans les Comités de 
surveillance de la Convention, dans les sections, dans le 
Comité des Jacobins, 'etc., etc. 

« Par exemple, je vois entre autres un nommé Junius 
Frey et frère qui a joué un rôle lors du couronnement de 

(i) Voir dans le Moniteur, la séance de la Commune du 26 mars 1793. 
On se plaignit à la séance du 6 mai que les portem-s de cartes rouges se 
permettaient de délibérer à la section du Pont Neuf. Ils avaient même 
fait apposer les scellés sur les papiers du Comité révolutionnaire de la 
section et on dut faire marcher la force armée pour les mettre à la raison. 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. I27 

l'empereur, qui était dans Tintimité de Joseph, qui a 
souvent prédit ce que Marat dirait le lendemain, qui vient 
encore de prédire que les Prussiens et les Autrichiens 
seraient dans quatre mois à Paris, etc. Ce Junius Frey, 
dis-je, se trouve lié avec des commis de différents minis- 
tères et surtout de la guerre. Il fait des générosités à 
propos, il représente f astueusement dans une maison qu'il 
occupe rue d'Anjou-Saint-Honoré, il est du Comité des 
Jacobins, il en reçoit plusieurs chez lui et surtout les plus 
volcanisés (i) ». L'auteur de cette note proposait d'éloi- 
gner de Paris, par prudence, tous les étrangers suspects. 
Son idée fera peu à peu son chemin, mais en attendant, on 
ne voit pas que, pour cette fois, les Frey aient été le moins 
du monde inquiétés. 

Le 17 avril, Robespierre attaqua violemment Clavière 
aux Jacobins et réclama son expulsion (2). 

Depuis la trahison de Dumouriez, les soupçons enve- 
loppaient les généraux mais particulièrement ceux d'ori- 
gine étrangère. Le Péruvien Mirandaqui avait commandé 
l'aile gauche de l'armée défaite à Neervinden, le Polonais 
Miaczynski qu'une lettre compromettante avait révélé 
complice de Dumouriez, furent traduits au tribunal révo- 
lutionnaire. Miranda, en faveur de qui Thomas Paine, 
Christie et Barlow avaient déposé, bénéficia d'un acquit- 
tement et fut même porté en triomphe (3), mais Mia- 
czynski porta sa tête sur l'échafaud. 

Dès le 5 avril 1793, Robespierre avait demandé aux 
Jacobins « l'expulsion de tous les généraux étrangers 
auxquels, disait-il, nous avons imprudemment confié le 
commandement de nos armées ». L'opinion des gouver- 
nants n'était pas encore mûre pour une mesure aussi radi- 
cale, mais déjà une défiance, chaque jour plus accentuée, 
se dessinait contre les légions étrangères. 

(i) Archives des Affaires étrangères, France, 324, folio 31. Note du 
début d'avril 1793. 

(2) « Il faut chasser Clavière, l'artisan de tous nos maux, le protecteur 
de l'agiotage. Toute la France le proscrit, et le Comité de Salut public 
ne tardera pas à le chasser. » Clavière sera mis eu arrestation, le 2 juin 
1793. n périra avec les Girondins. 

(3) Il est vrai que Miranda ne resta pas longtemps en liberté. Acquitté, 
le 16 mai 1793, il fut de nouveau décrété d'arrestation par la Convention, 
le II juillet 1793, comme mêlé à l'obscure conspiration du général 
Arthur Dillon* 



138 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Marat, qui avait dans l'armée de nombreux corres- 
pondants, à commencer par Lazare Hoche, entreprit con- 
tre elles une campagne vigoureuse et précise. Il dénonça 
d'abord la légion germanique, sur la foi de deux officiers 
Dangerville et Laurent qui servaient dans ses rangs. Son 
article du ii avril 1793 eut un grand retentissement. Le 
département de l'Aube l'appuya en accusant, le 21 avril, 
le mauvais esprit de ce corps où on criait : A Bas la Répu- 
blique et Vive la Nation ! Le 23 avril, un député demandait 
à la Convention « de rapporter le décret qui accordait des 
primes aux déserteurs ennemis. Beaucoup de déserteurs, 
disait ce député, désertaient de nouveau après avoir 
touché leurs gratifications, non sans vendre leurs armes 
et leurs chevaux » (i). Le débat reprenait le 26 avril. 
L'Alsacien Ruhl signalait « que de prétendus déserteurs 
prussiens et autrichiens se répandaient dans les dépar- 
tements où on parlait la langue allemande pour séduire les 
habitants des campagnes en leur faisant accroire que 
l'Empereur et le roi de Prusse ne venaient que pour réta- 
blir la religion en France et faire cesser l'anarchie ». Il 
demandait qu'on cessât d'admettre les déserteurs dans 
notre armée. Thirion ajoutait quelques faits et proposait 
de ne plus accorder de gratification aux déserteurs 
qu'après un an de résidence dans la République. Châles 
affirmait à son tour que les déserteurs n'étaient que des 
espons. La Convention renvoya toutes les motions à 
son comité militaire. 

Le 4 mai. Prieur de la Marne fit un rapport sur la légion 
germanique. Il analysa les nombreuses plaintes qui 
avaient été portées « contre l'incivisme des officiers de 
ce corps, sur leur dureté et leur t3/rannie envers les sol- 



(i) M. Chuquet nous dit que la moitié des déserteurs qui se présen- 
tèrent à la légion germaijique s'enfuirent après avoir touché leur prime. 
L'un de ces déserteurs, ancien professeur, chassé de l'Université de Halle 
pour ivrognerie, et devenu soldat dans l'armée prussienne, Frédéric- 
Christian Laukhard, a raconté^dans des mémoires pleins de couleur et de 
cynisme comment il s'introduisit dans Landau assiégé, en septembre 
i793> gagna la confiance du représentant Dentzel, s'enrôla ensuite dans 
l'armée révolutionnaire que Collot d'Herbois emmena à Lyon, se prit 
de querelle avec le futur général Lassalle qui le corrigea d'importance, 
retourna en Allemagne après thermidor et s'enrôla pour dix louis dans 
l'armée des émigrés, qu'il déserta à son tour. Laukhard finit par devenir 
pasteur suppléant. 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. I29 

dats et les officiers patriotes et surtout sur leurs dilapi- 
dations », Prieur avait contrôlé ces plaintes avec ses col- 
lègues en mission à Orléans. Elles étaient fondées. Déjà les 
chefs les plus suspects étaient arrêtés. La Convention 
approuva le rapport de Prieur. Alors Couthon attaqua la 
légion de Kellermann qui était la terreur du pays. « Les 
soldats qui la composent volent, pillent et assassinent. » 
Couthon demanda la suppression de toutes les légions 
étrangères. Châles dénonça la légion de Rosenthal qui ne 
valait pas mieux que celle de Kellermann ! La Conven- 
tion renvoya la question du maintien ou de la suppres- 
sion des légions étrangères à l'examen du Comité de 
Salut PubUc. 

Entre temps, les patriotes hollandais avaient protesté 
contre une calomnie du journal les Nouvelles politiques 
qui avait représenté, dans son numéro du 28 avril, leui 
légion comme compromise dans la trahison de Dumou- 
riez. Ce journal avait fait dire à Dumouriez dans sa pro- 
clamation aux troupes : « L'armée se ralliera aux Bataves 
qui m'ont accompagné. » Dans la pièce originale, il y avait 
Braves et non pas Bataves. « La légion batave fait partie 
du camp de Cassel et de l'armée qui défend Dunkerque. 
Deux ou trois officiers seulement l'ont quittée à l'époque 
de la défection de Dumouriez, mais le corps est resté intact 
dans sa fidélité à la république française. Cette inculpa- 
tion est d'autant plus odieuse que les patriotes bataves 
sont les premières victimes de l'infâme trahison de 
Dumouriez qui seule a empêché la délivrance de leur pa- 
trie (i). » Cette défense' des Bataves fit sans doute impres- 
sion, et les légions étrangères ne furent pas supprimées 
pour l'instant. 

En attendant la modification des lois existantes, le 
Conseil exécutif provisoire décida, le 7 mai 1793, de ne 
plus employer les déserteurs contre les troupes de leur 
nation, mais de les faire servir dans l'intérieur, sur les 
frontières d'Espagne ou sur les vaisseaux. La Convention 
approuva cet arrêté le 19 mai. 

La légion germanique fut retirée de l'armée des Arden- 
nes et expédiée en Vendée, après que Carra et Tallien 
eurent épuré son état-major. Elle fit d'abord assez bonne 

(i) Batave du 2 mai 1793. 



130 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

contenance contre les rebelles, mais, à l'affaire de Saumur, 
elle se laissa prendre ses canons, et ses fantassins passè- 
rent en masse dans l'armée catholique et royale. Parmi 
eux figuraient beaucoup d'anciens Suisses qui consti- 
tuèrent l'élite des troupes vendéennes. Une fois de plus, 
Marat avait été prophète. 

La défiance à l'égard des étrangers s'accommodait 
mal avec la continuation de la propagande dans les pays 
voisins. Les illusions qu'on avait caressées l'année précé- 
dente s'évanouissaient devant les dures réalités. Les 
agents mêmes employés à la propagande devenaient sus- 
pects à leur tour. Marchena, l'âme du comité espagnol 
formé à Bayonne, était dénoncé par le Jacobin Tasche- 
reau au ministre Lebrun le 26 mars : « Cet homme est 
suspect à tous égards. Plusieurs lettres qu'il a écrites à 
Madrid attestent la mauvaise opinion qu'on a ici de lui »(i). 
Nouvelle dénonciation d'un nommé Caries le 9 avril : 
« Marchena est un jeune étourdi qui n'a que l'écorce d'un 
homme instruit mais qui possède en retour toute la pré- 
somption d'un ignorant.... on l'a vu souvent varier dans 
ses principes révolutionnaires, s'extasier pour les Feuil- 
lants, déclamer en forcené contre la fameuse journée du 
10 août dernier ; on l'a entendu à Bayonne publier hau- 
tement : l'Espaiia ou la muerte. Est-ce donc là du patrio- 
tisme? » 

Marchena et Hevia furent arrêtés au début d'avril 
par la section parisienne des Quatre Nations comme 
« étrangers suspects ». Ils ne furent remis en liberté que 
sur une énergique intervention de Brissot auprès du 
ministre Lebrun qui déjà les avait rayés de la liste du 
comité espagnol (2). 

Lebrun qui avait un moment partagé les folies du propa- 
gandisme s'assagissait tous les jours. Il s'appliquait à ras- 
surer les Suisses. Il détournait notre agent à Genève Del- 

(i) Morel-Fatio, Revue historique, t. XLIV, p. 84 ; Taschereau, 
négociant de profession, avait séjourné à Madrid plusieurs années avant 
1789. C'était un ami de Pioli et de Desfieux. 

(2) Marchena fut de nouveau dénoncé, le 19 juin, au comité de salut 
pub ic par Isaleau alors en mission à Bayonne. Il fut peu après arrêté 
en même temps que Brissot qu'il avait accompagné dans sa fuite à 
Moulins. Remis en liberté, il alla rejoindre les députés girondins en fuite 
et fut de nouveau arrêté à Bordeaux, le 4 octobre. Voir son interrogatoi j-ç 
aux Archives nationales, W. 292. 



LA SURVEILLANCE RÉVOLUTIONNAIRE. I3I: 

horme d'encourager le parti qui désirait la réunion à la 
France. Il désavouait son chef, le banquier Grenus dont 
il blâmait les imprudences (i). 

Le Comité de Salut public, institué après la trahison 
de Dumouriez, songeait à répudier la propagande afin 
d'ouvrir des négociations avec les puissances belligérantes. 
Nous avons vu précédemment que, sur son invitation, 
Proli s'était mis en rapports, le 5 avril, par l'intermédiaire 
de sa mère, avec le gouvernement autrichien des Pays- 
Bas. Sur la proposition de Danton, la Convention votait 
le décret du 13 avril par lequel elle déclarait que la Répu- 
blique ne s'immiscerait en aucune manière dans les gou- 
vernements des autres puissances. Désaveu assez net du 
décret du 15 novembre précédent par lequel elle avait pro- 
mis aide et protection aux peuples opprimés qui tente- 
raient de s'affranchir. Il avait fallu toute l'insistance de 
Robespierre pour faire ajouter au décret présenté par 
Danton cette réserve que la République n'entendait pas 
abandonner aux vengeances des tyrans ennemis les 
citoyens des pays réunis, c'est-à-dire Icb Rhénans, les 
Liégeois et les Belges. 

Tous ces décrets de réaction avaient été votés sans que 
le prolixe orateur du genre humain eût ouvert seulement 
la bouche pour les combattre. Anacharsis s'était tu 
quand on avait institué les comités de surveillance, quand 
on avait mis les scellés sur les papiers des étrangers, 
quand on avait flétri cette légion germanique qui était 
son œuvre, quand on avait répudié cette propagande 
dont il s'enorgueillissait d'être le chef de chœur. Slarat 
l'intimidait. Il s'était brouillé avec ses anciens amis les 
Girondins, contre lesquels il avait prononcé le 20 mars 
aux Jacobins une violente diatribe ov. il les accusait 
do vouloir la République fédérative et l'abandon des 
conquêtes ^'2). Il avait cependant sa réputation à soutenir. 



(i) Voir l'instruction particulière rédigée par Lebrun pour le citoyeiï 
Chépy se rendant à l'armée des Alpes, datée de Paris le 8 mai 1793, dans 
Kaulek, II, p. 243. 

(2) « Les Brissotins voulaient contracter une alliance avec les tyrans 
prussiens, hollandais et anglais, ils voulaient établir une republique 
belge sous la protection des quatre puissances et, cette opératioa 
faite, on amalt forcé la sans-culotterie française à recevoir une ConstitU' 
tion de fabrique étrangère... je suis intimement persuadé que le désastre 



132 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Il crut faire merveille en profitant du débat sur la Consti- 
tution pour exposer longuement, hyperboliquement, le 
26 avril 1793, son rêve de République universelle, de 
République du genre humain. 

11 n'y aurait plus de rois ni de guerres. << La République 
du genre humain n'aura jamais dispute avec personne, 
car il n'y a point de pont de communication entre les 
planètes. » Au milieu des rires, Ducos interrompit : « Je 
demande la réunion de la lune à la terre ». Cloots pour- 
suivit souriant et imperturbable : il n'y aura plus d'étran- 
gers. << L'étranger? expression barbare dont nous com- 
mençons à rougir et dont nous laisserons la jouissance 
à ces hordes féroces que la charrue des hommes civilisés 
fera disparaître sans effort. >> Pour ménager la suscepti- 
bilité des autres peuples et éviter de donner à leur réunion 
à la France des airs de conquête, les Français aban- 
donneront leur nom pour celui de Germains. « Il serait 
très sage et très politique de prendre un nom qui nous 
concilierait une vaste contrée voisine et, comme notre 
association est une véritable union fraternelle, le nom 
de Germains nous conviendrait parfaitement. » Sous 
le cosmopolite, le Prussien malgré tout reparaissait. L'As- 
semblée r écouta avec impatience et hacha ses pompeuses 
périodes d'interruptions ironiques. Ce jour-là, l'orateur 
du genre humain perdit le peu d'autorité qui lui restait 
encore. 

* * 

Le cosmopolitisme reculait tous les jours. Les étrangers 
étaient déjà étroitement surveillés, mais les Convention- 
nels n'étaient pas encore décidés à employer contre eux 
les mesures de représailles. Faire payer des innocents 

d'Aix-la-Chapelle et de Maestricht est le fruit des liaisons étroites de 
Brissot avec sa créature Miranda. La France est trahie du fond de la 
Bretagne aux bords de la Roer et du Rhin et on ne punit personne. 
Un Sainte-Foy, un Dufresne, un Dietrich, un Roland vivent encore ! 
Plût à Dieu que la journée du 2 septembre se fût étendue sur tous les 
chefs-lieux de la France ; nous ne verrions pas aujourd'hui les Anglais 
appelés en Bretagne par des prêtres qu'il ne fallait pas déporter mais 
septemhriser . . je suis, moi, du comité d'indignation. * {Un mot tV Anachar- 
sis Cloots sur Us conférences^ secrètes entre quelques membres de la Conven- 
tion.] 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. I33 

pour des coupables répugnait à leur esprit de justice et 
d'humanité. 

Notre chargé d'affaires à Varsovie, Jean-Alexandre 
Bonneau , avait été arrêté dans cette ville, le 7 mars 1793, 
par les Russes qui venaient d'y entrer. On l'avait ensuite 
enfermé à la citadelle de Schlûsselbourg. Pour protes- 
ter contre cet attentat au droit des gens, le Conseil exécu- 
tif provisoire prit, le 5 avril, un arrêté aux termes duquel 
le ministre de l'Intérieur devait demander à tous les 
corps administratifs de faire la recherche de tous les su- 
jets russes qui pouvaient se trouver dans toute l'étendue 
de la République à l'effet de les saisir et de les traiter 
comme prisonniers de guerre. 

La police de Paris, au moment d'exécuter l'arrêté, 
demanda s'il était applicable aux Polonais. Le Conseil, 
« considérant que les Polonais qui se trouvaient actuel- 
lement à Paris étaient pour la plupart des amis de la 
liberté qui n'avaient quitté leurs foyers que pour fuir 
la t\Tannie des Russes, considérant qu'il serait injuste de 
les rendre responsables des procédés du Gouvernement 
même qui les poursuit *, défendit d'exercer contre eux 
les représailles ordonnées contre les Russes '9 avril). Le 
Comité de Salut public estima cependant que même, à 
l'égard des Russes, le Conseil exécutif était allé trop loin. 
Il suspendit, le 20 avril, son arrêté de représailles. « pour 
ne pas rendre les peuples victimes des barbaries de leurs 
Gouvernements », Même pour se défendre au milieu des 
pires périls, la République hésitait à appliquer la terrible 
loi du talion. Elle devait pourtant y être rapidement me- 
née par les circonstances. 



La Révolution du 31 mai qui renversa les Girondins et 
porta les IMontagnards au pouvoir, en augmentant les 
difficultés du régime, eut pour conséquence un redouble- 
ment de défiance et de sévérité à l'égard des étrangers. 

Girondins et Montagnards s'accusaient réciproquement 
depuis des mois d'être conduits par des traîtres à la solde 
de Pitt et de Coboure. Dès le i^r janvier 1793. un ami de 
Brissot, Nicolas de Bonne ville, dénonçait l'Italien Pio, 



134 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

comme le souffleur des articles de Marat et des discours 
de Robespierre. Pio trônait au club infernal des Bons 
Enfants. Il touchait de l'argent des cours étrangères. Il 
travaillait pour le duc d'Orléans (i). 

A la veille même de l'insurrection parisienne, Camille 
Desmoulins avait lancé contre ses adversaires sa viru- 
lente histoire secrète des Brissotivs où il dénonçait Brissot 
comme le chef de ce qu'il appelait le comité « anglo-prus- 
sien )> (2). Les Girondins répondirent en accusant les Mon- 
tagnards d'être vendus à l'Autriche. Ils dénonçaient le 
Piémontais Chalier comme l'auteur des troubles de Lyon. 
Dans la crainte de prêter le flanc aux accusations giron- 
dines, le comité central qui dirigea l'insurrection du 
31 mai eut bien soin d'expulser de son sein l'Espagnol Guz- 
man qui avait réussi à y prendre place (3). Ce simple fait 
donnait à prévoir que les nouveaux maîtres du Gouver- 
nement ne seraient pas plus tendres à l'égard des étran- 
gers que ne l'avaient été les anciens. 

Avant même que la guerre eût été déclarée, Maximilien 
Robespierre, qui s'était efforcé de l'empêcher, avait pré- 
dit, en janvier 1792, avec une singulière clairvoyance, 
les mécomptes de la propagande. Depuis il n'avait pas 
cessé de manifester une défiance invincible contre les doc- 
trines cosmopolites et leurs représentants. La révolution 
accomplie allait lui permettre, en augmentant son auto- 
rité, de traduire ses défiances en actes législatifs. 

Le 8 juin, comme on discutait un rapport de Barère 
sur les comités révolutionnaires, il réclama une loi sévère 
contre les étrangers, une loi qui les bannît de la Répu- 
blique. Nettement il posa la nécessité des représailles : 
« C'est une chose singulière que, tandis que les puissances 
étrangères ont expulsé tous les Français, les ont spoliés 
de leur fortune, nous ayons ouvert nos bras à tous les 
agents de nos ennemis. Faites donc cette loi de manière 
à chasser de notre sein tous les étrangers qui peuvent nous 
nuire ; faites-la plus sévère que celle que votre comité 
vous propose. » Chabot, Lejeune demandèrent à leur 

(i) Bulletin des Amis de la Vérité, n° 2. 

(2) Le pamphlet de Desmoulins fut approuvé par les Jacobins, le 
17 mai 1793 et réédité à leurs frais. 

(3) GuzMAN, dénoncé par Pereira et Chaumette, fut un momçQt 
^irêié ; mais presque aussitôt rendis eu liberté. 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. I35 

tour l'expulsion des étrangers suspects, mais Danton, 
tout en ayant l'air d'appuyer leur vœu, le combattit indi- 
rectement par ses réserves : « Il faut bannir les étrangers 
qui nous troublent par leurs intrigues, mais il ne faut 
pas appauvrir imprudemment la population et le com- 
merce. Il est tel étranger qui, établi et domicilié en France, 
est plus patriote que beaucoup de Français >). L'Assem- 
blée ne prit pas de décision. 

Théoriquement, elle restait attachée au dogme de l'éga- 
lité des hommes. On le vit bien quand Hérault de Séchel- 
les déposa deux jours plus tard le projet de Constitution, 
Il y avait inséré, au chapitre III, de l'Etat des citoyens, 
les articles suivants : « Tout homme né en France âgé de 
vingt et un ans accomplis, tout étranger âgé pareille- 
ment de vingt et un ans accomplis, qui depuis une année 
vit de son travail dans la République ; celui qui acquiert 
une propriété et réside en France depuis un an ; celui qui 
épouse une Française et réside en France depuis un an ; 
tout étranger enfin qui sera jugé par le Corps législatif 
avoir bien mérité de l'humanité, est admis à l'exercice des 
droits de citoyen français ». Ces articles furent votés après 
un débat insignifiant, le 11 juin, sans opposition (i) . 

C'est que la Constitution proclamait les principes, 
mais la Constitution ne devait entrer en vigueur qu'à la 
paix. La Convention rendait hommage au dogme au 
moment même où elle le suspendait dans son application. 
Elle vota de même, dans le chapitre XXIV de la Consti- 
tution, les articles I, III et IV où étaient formulées avec 
rigueur les doctrines du propagandisme : « I. Le peuple 
français se déclare l'ami et l'allié naturel des peuples 
libres ». « III. Il protège les étrangers bannis de leur 
patrie pour la cause de la liberté. Il refuse asile aux 
tyrans ». « IV. Il ne fait point la paix avec un ennemi qui 
occupe son territoire ». 

Simple manifestation sans portée pratique, car les 
décrets restrictifs et répressifs précédemment votés 
restaient en vigueur. 

Le député Mazuyer, qui aurait voulu mettre d'accord 
les principes et les faits, ne put pas prononcer son opi- 
nion qu'il fit imprimer après coup. Il y protestait avec 

(i) Thuriot fit adopter un amendement qui substitua robligatioîl 4^ 
domicile ^ celle dç lu résidence, Ce fut tout le changement. 



136 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

énergie contre « le cosmopolitisme du jour, cette philan- 
thropie puérile ». Il dénonçait l'erreur grave qui consistait 
à ne faire aucune distinction entre le Français natif et 
l'étranger naturalisé : « N'avilissons pas, disait-il, la 
dignité du nom français en le prodiguant au hasard, en 
l'accordant sans examen à cette foule d'aventuriers qui 
n'est que la fange et la boue des Nations ». Il montrait 
Pitt et Brunswick lâchant leurs espions sur la France. 
Il voyait « à la tête des armées, dans toutes les adminis- 
trations, dans tous les bureaux, une foule d'étrangers 
tombés des nues » (i). 

La plupart des Conventionnels pensaient comme 
Mazuyer. Ils n'avaient refusé de l'entendre que parce 
qu'ils jugeaient son intervention intempestive dans une 
discussion d'ordre théorique. La Constitution, c'était 
l'idéal, c'était demain. Les mesures contre les étran- 
gers, c'était la pratique, c'était le présent. 

Il ne fallait pas confondre les deux ordres de considé- 
rations. 

Pour faire écarter la publicité des séances des comités 
de la Convention que certains Jacobins réclamaient, 
Robespierre répéta devant le club, le 16 juin, les argu- 
ments de Mazuyer. « Les salons étroits des comités, 
disait -il, ne peuvent contenir le peuple. Quels seraient les 
individus les plus ardents ?. s'y trouver? Ce seraient les 
espions des cour? étrangères. » 

Jusque-là on n'avait accusé les étrangers que de manœu- 
vres politiques. Dans son grand rapport du 11 juillet sur 
l'activité du premier Comité de Salut public, que la Con- 
vention venait de renverser, Cambon accusa les étrangers 
d'être les auteurs responsables de la grave crise écono- 
mique que la République traversait. « Depuis que je vois 
Pitt, dit-il, toucher 5 millions sterling pour dépenses 
secrètes, je ne m'étonne plus qu'on sème avec cet argent 
des troubles dans toute l'étendue de la République. On est 
parvenu avec un fonds de 120 millions en assignats à faire 
baisser nos changes. Et Pitt avec ses 5 millions steding 
s'est procuré 500 millions en assignats, avec lesquels il 
nous fait une guerre terrible. Certains administrateurs 

(i) Voir son opinion à l'annexe de la séance du 11 juin 1793 dans les 
Archives parlementmres. 



LA SURVEILLANCE REVOLUTIONNAIRE. I37 

de département le secondent. Comment détruire la Répu- 
blique? ont-ils dit : en discréditant les assignats. Com- 
ment les discréditer? En leur ôtant le gage, en excitant des 
troubles et des mouvements au milieu desquels les biens 
nationaux restent invendus. Comment les discréditer en- 
core? En les arrêtant dans les caisses publiques, et en 
remettant en circulation ceux qui étaient destinés à être 
annulés. Voilà ce qu'ont fait plusieurs administrations. ^> 

Le retentissement du discours de Cambon fut consi- 
dérable. Dès lors furent à l'ordre du jour la double ques- 
tion de la défense patriotique à organiser contre les agents 
de l'étranger et des représailles économiques à exercer 
enfin contre les gouvernements coalisés et particulière- 
ment contre le gouvernement anglais. 

Pitt resserrait tous les jours le blocus de nos côtes. Il 
savait que notre récolte avait été déficitaire et il espérait 
nous affamer. Un ordre du Conseil en date du 8 juin avait 
prescrit la capture de tout bâtim.ent, même neutre, 
chargé d'approvisionnements à destination de la France. 
La Prusse, la Russie avaient adhéré aux mesures an- 
glaises. Une violente pression, allant parfois jusqu'à la 
violation du droit des gens, s'exerçait sur les neutres, 
Danemark, Toscane, Gênes, pour les obliger à s'y confor- 
mer. 

Le député Marec proposa, le ^ juillet, de voter un acte 
de navigation qui réservait aux seuls navires français le 
cabotage sur nos côtes et qui obligerait les navires étran- 
gers à ne transporter en France que leurs produits d'ori- 
gine <■< Cette double prohibition, dit-il, contrarie sans 
doute les principes d'une liberté commerciale indéfinie, 
mais une telle liberté ne convient qu'au système de la 
République universelle et l'on sait que la république du 
genre humain sera encore plus difficile à réaliser que celle 
de Platon ». La Convention adopta son rapport et l'acte 
de navigation sera définitivement voté le 21 septembre. 

Le nationalisme commercial progressait du même pas 
que le nationalism.e politique. Après le Purgatoire, les 
étrangers allaient connaître l'Enfer. 



X 
LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE 



La gravité de la situation militaire, vers le mois de 
juillet 1793, les capitulations successives de Mayence, 
de Condé, de Valenciennes, les révoltes fédéralistes et 
royalistes de Bretagne, de Normandie, de Lyon, de Mar- 
seille, de Toulon, accélérèrent une évolution qui était 
fatale. Le 11 juillet, en dénonçant la baisse de l'assignat 
et la hausse des changes comme une manœuvre anglaise, 
Cambon n'avait énoncé que des conjectures. Les preuves 
manquaient à ses inductions. La découverte, sur les rem- 
parts de Lille, d'un portefeuille perdu par un agent an- 
glais permit à Barère d'étoffer et de préciser le plan de 
Pitt, « la grande conjuration dont la France était enve- 
loppée ». « Les papiers trouvés, dit-il, le i^'^ août, annon- 
cent que le gouvernement anglais a envoyé des émissaires, 
des espions, des agitateurs dans tous nos départements, 
surtout dans nos places maritimes, dans nos villes fron- 
tières et à Paris. » A toutes les époques de crise, des Anglais 
s'étaient présentés aux; Comités de Salut public et de 
Sûreté générale pour demander des passeports à desti- 
nation de Londres. « Les papiers trouvés énoncent des 
incendies et des projets de cette nature dans nos maga- 
sins, dans nos établissements, » Déjà des incendies avaient 
éclaté à Douai, à Valenciennes, à la voilerie du port de 
Lorient, dans la cartoucherie de Bayonne, dans le parc 
d'artillerie de Chemillé. « Les papiers trouvés énumèrent 
diverses sommes envoyées à Lille, à Nantes, à Dunkerque, 
à Ostende, à Rouen, à Arras, à Saint-Qmer, à Boulogne, 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. I39 

à Thouars, à Tours et enfin à Caen. » C'était précisément 
dans ces villes que des troubles avaient pris naissance. 
La lettre anglaise demande au conspirateur à qui elle 
est adressée de faire hausser le change, de discréditer les 
assignats et de refuser tous ceux qui ne portent pas l'ef- 
figie du ci-devant roi. «Faites hausser le prix des denrées, 
dit le conspirateur anglais, achetez le suif et la chandelle 
à tout prix et faites-les payer jusqu'à 5 livres la livre. » Le 
conseil n'avait été que trop suivi. La crise des changes et 
la crise des denrées n'avait jamais été plus aiguë. Une 
lettre de Dubois-Crancé, alors en mission à Lyon, venait 
d'apprendre au Comité de Salut public que Pitt avait fait 
passer de Genève aux révoltés lyonnais quatre millions 
en or. Il fallait enûn apphquer la terrible loi des repré- 
sailles. <^ Chassons les Anglais de notre territoire. Depuis 
l'origine de notre Révolution, nous n'avons cessé de les 
accueillir avec confiance ; plusieurs d'entre eux en ont 
atrocement abusé. Chassons-les aujourd'hui, mais arrê- 
tons les suspects et punissons les coupables. Les étran- 
gers violant les droits de l'hospitahté sont entrés dans 
le terrible domaine de la loi révolutionnaire. » Barère 
conclut en proposant de décréter que « tous les Anglais 
non domiciliés en France avant le 14 juillet 178g seraient 
tenus d'en sortir sous huit jours ». Plusieurs députés s'é- 
crièrent : « Tous ! Tous ! » 

Cambon trouva la mesure trop indulgente. Elle ne 
s'appUquait qu'aux Anglais. Il proposa qu'on pût, provi- 
soirement et par mesure de sûreté générale, arrêter tous 
les étrangers suspects sans distinction. « Croyez- vous que 
les Autrichiens qui sont en France ne sont pas, comme les 
Anglais, des agents de Pitt? Il suffit qu'on respecte les 
Américains et les Suisses. » Duhem renchérit sur Cambon : 
« Je suis convaincu qu'il est nécessaire encore d'inter- 
cepter toutes les personnes et les correspondances venant 
de l'étranger ou sortant de France ; ou au moins qu'il est 
indispensable d'examiner les lettres aux frontières. «> 
Simond demanda que les barrières de Paris fussent fer- 
mées sur-le-champ et qu'on mît en arrestation sans plus 
tarder les étrangers suspects séjournant dans la capi- 
tale. La mesure fut décrétée d'acclamation et exécutée 
sans délai. 

Couthon. à. son tour, prit la parole ; <<• Le gouvernement 



140 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

anglais, dit-il, a déclaré traîtres à la patrie ceux; qui pla- 
ceraient leurs biens en France. Je demande que par réci- 
procité vous décrétiez : i^ que tous les Français qui pla- 
ceront des fonds sur les banques de Londres seront con- 
damnés à une amende égale à la somme placée, dont la 
moitié sera applicable au dénonciateur ; 2° que ceux; qui 
auraient placé des fonds sur Londres avant la publication 
de ce décret soient tenus de le déclarer dans un mois, 
sous peine de la même amende, et d'être en outre regardés 
comme suspects et mis comme tels en état d'arrestation. » 
Couthon fut vivement applaudi et ses propositions trans- 
formées en décret. 

La Convention ordonna en outre que « les étrangers des 
pays avec lesquels la République était en guerre et non 
domiciliés en France avant le 14 juillet 1789 seraient mis 
sur-le-champ en arrestation et le scellé apposé sur leurs 
papiers, caisses et effets », et enfin qu'un projet de loi sur 
les étrangers en général lui serait présenté d'urgence. 

Elle dénonça « au nom de l'humanité outragée, à tous 
les peuples et même au peuple anglais la conduite lâche, 
perfide et atroce du gouvernement britannique qui sou- 
doie l'assassinat, le poison, l'incendie et tous les crimes 
pour le triomphe de la tyrannie et pour l'anéantissement 
des droits de l'homme ». Le portefeuille anglais trouvé à 
Lille fut publié à des milliers d'exemplaires (i) et deux 
députés, Niou et Billaud-Varenne, se rendirent dans les 
départements du Nord et du Pas-de-Calais pour faire 
sur place une enquête sur l'espionnage anglais. 

Les Comités révolutionnaires à qui incombait l'appli- 
cation de la loi du i^^ août se mirent à la besogne en 
toute hâte. Il y eut des départements, comme le Pas-de- 
Calais, où tous les sujets ennemis furent effectivement 
arrêtés et mis en prison (2). Dans beaucoup cependant, 
le décret ne fut que partiellement exécuté. Les repré- 
sentants Guyardin et J.-B. Lacoste écrivirent à la Con- 
vention de Colmar, le 20 août, que son application dans 
le Haut-Rhin aurait pour résultat de paralyser les fabri- 

(i) Il en existe une édition en fac-similé sous le titre : Copie imitative 
des Notes anglaises trouvées avec la lettre ci-jointe dans un portefeuille 
{sic] anglais, le tout dépesé aux archives de la République française par 
décret du 4 août 1793. (Archives nationales AFII 63, dossier 468, 15.) 

2) Lettre des représentant? à Arras lue à la séance du 13 août 1793. 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. I4I 

ques qui travaillaient pour la défense nationale, car la 
plupart des ouvriers employés dans ces fabriques n'a- 
vaient été attirés d'Allemagne que depuis peu. Ils ajou- 
taient encore qu'il serait à craindre « qu'on usât de repré- 
sailles contre les citoyens de ce département qui étaient 
en Allemagne pour faire l'apprentissage de différents 
métiers et qui étaient exceptés de la loi contre les émi- 
grés ». 

A Paris, le jour même du vote de la loi, le i^^ août, 
le maire Pache invita les comités de surveillance à mettre 
sur-le-champ en arrestation les sujets ennemis, en 
commençant par les plus suspects (i) il y eut des sec- 
tions, comme celle de l'Observatoire où les ordres de 
Pache furent exécutés avec zèle et séance tenante. 

Cette section nomma, le i^r août, quatre commis- 
saires : Duret, Masson, Hugot et Dericquehem pour 
procéder aux arrestations et perquisitions. Les sujets 
ennemis furent reclus dans des hôtels ou des maisons 
nationales réquisitionnés à cet effet. Beaucoup cependant 
furent remis en Uberté, après une courte détention. 
Ainsi l'Irlandais Archdeacon comparaît devant le co- 
mité, le 3 août. Le citoyen Kelley, procureur des 
bénédictins anglais dont la maison conventuelle se 
trouve sur la section, atteste qu'il habitait Douai 
avant le mois de juillet 1789 et s'offre comme sa cau- 
tion. Archdeacon est remis en liberté. 

Le lendemain, 4 août, le négociant milanais Pierre 
Guillelmi est de même élargi après qu'il a fait attester 
sa résidence en France avant le 14 juillet 1789. 

Le 23 août, le Comité décide de faire une démarche 
auprès du Comité de Sûreté générale de la Convention 
pour obtenir la mise en Uberté du citoyen O'Carrol, 
Irlandais, venu à Paris pour y faire ses études au moyen 
d'une bourse de son gouvernement. 

En revanche, un Liégeois, Mathieu Delsupeck, est 
envoyé dans une maison d'arrêt, le 3 août, bien qu'il pût 
être considéré comme citoyen français aux termes de la 
loi qui avait réuni Liège à la France (2). 

(i) La lettre de Paphe est conservée dans la collection Charavay, 
t. I, folio 67, à la Bibliothèque de la Ville de Paris. 

(2) Registre du Comité de surveillance de la section de l'Observatoire 
{Archives nationaleSf F^ 2 514.) 



142 



LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 



îl ne semble pas que les étrangers qui purent invoquer 
des preuves de civisme aient été sérieusement inquiétés 
à Paris. Ce fut le cas de Proli, des Frey, de Walckiers, 
de Boyd et d'autres seigneurs de même importance. Mais 
ils eurent peur et la plupart s'empressèrent de donner 
des gages. 

Junius Frey eut la précaution de faire hommage aux 
Jacobins, dès le 4 août, de deux écrits patriotiques de sa 
composition : les Aventures du Père Nicaise ou V Antifédé- 
raliste, assez sotte apologie de la journée du 31 mai qui 
avait précipité la Gironde, et la Philosophie sociale, sorte 
de dissertation juridico-philosophique qui avait pour 
objet de justifier le règne des minorités, c'est-à-dire le 
règne de la Terreur. Chabot prononça aussitôt un éloge 
bien senti de ces deux brochures et compara leur auteur 
à Locke, à Socrate et à Jésus. On comprend que le Comité 
révolutionnaire de la section de la République n'eût pas 
osé douter du civisme d'un homme que Chabot avait 
ainsi glorifié et qu'il lui ait épargné les visites et les ques- 
tions indiscrètes. 

L'Espagnol Guzman ne fut perquisitionné que le 
29 août sur un mandat du comité de Sûreté générale 
qui le consigna à son domicile sous la garde de deux 
citoyens. Il devait cette mésaventure à Junius Frey 
lui-même qui avait trouvé utile de le dénoncer. C'est du 
moins ce que nous apprend Chabot dans son mémoire 
apologétique (i). 

Le banquier anglais Boyd, « accusé d'être en corres- 
pondance avec Pitt et de distribuer de l'argent pour 
favoriser la contre-Révolution », avait été arrêté à la 
fin de juin. Il fut relâché presque aussitôt et le Girondin 
Dulaure s'en plaignit dans son journal /^ Thermomètre du 
jour, du 2 juillet. On ne voit pas qu'il ait été inquiété après 
le vote du décret du ic'" août qui semblait cependant fait 
pour lui. Mais Boyd s'était procuré au Comité de Sûreté 
générale la caution de Chabot ! 

Un riche Belge réfugié, le vicomte Vilain XIV, ancien 
bailH de Gand, qui habitait rue Chantereine, n» 16, et se 
faisait appeler M. Dottignies, fut dénoncé par son compa- 
triote Pierre Gœmars qui écrivit aux Jacobins, le 29 juil- 



(I) P. 25. 



LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE. I43 

let, pour réclamer son arrestation. Gœmars se vantait 
d'avoir été le premier à Gand à arborer la cocarde natio- 
nale. Il accusait Vilain XIV d'avoir fait échouer un soulè- 
vement qu'il avait préparé en 1791 et de l'avoir dénoncé 
aux Autrichiens qui l'avaient « accablé de maux; » (1). Le 
Comité de correspondance des Jacobins renvoyait la 
lettre de Gœmars au Comité de Sûreté générale de la Con- 
vention et, le 5 août, un agent de ce comité, J.-B. Blache, 
perquisitionnait chez Vilain et le mettait en arrestation 
chez lui sous la garde de deux gendarmes. Peu après, il 
était remis en hberté. Le policier Blache soupçonna que 
le riche Belge avait trouvé un protecteur dans le député 
Julien (de Toulouse), ami de Chabot et membre du Comité 
de Sûreté générale, et ses soupçons étaient fondés (2). 

Le banquier Walckiers avait déjà été perquisitionné, 
le 21 avril 1793, au domicile de la citoyenne Boulogne, sa 
sœur, chez laquelle il habitait à Paris, sur la dénonciation 
du cordonnier J.-B. Estienne qui avait remarqué dans 
la maison des enlèvements de tableaux et d'objets d'art (3) 
Au lendemain du vote du décret du i^r août, il fit don au 
district de Noyon, oui était sa résidence, de deux 
excellents chevaux, de toute sa récolte de foin évaluée 
à 4 à 5 000 bottes, de grilles de fer de son château pour 
fabriquer 5 à 600 piques. Le district, où il avait sans doute 
des intelligences, s'empressa d'informer la Convention 
de cette générosité et l'Assemblée décerna à Walckiers 
la mention civique dans sa séance du 24 août (4). 

Walckiers avait sans doute été avisé qu'une dénoncia- 
tion venait d'être portée contre lui au Comité de Salut 
pubUc par un de ses compatriotes attaché à la pohce du 
régime, le nommé Charles Jaubert {5). La lettre de ce Jau- 



(i) La lettre de Gamars est aux Archives nationales, F' 4 775**. 

(2) Le rapport de Blache est à la Bibliothèque nationale, manuscrits, 
fonds français, nouvelles acquisitions, n» 323. Voir les aveux de Julien 
dans mon livre Etudes robespierrtstes, p. 226. 

(3) Archives de la préfecture de police, section des Champs-Elysées, 
procès- verbal de perquisition. 

(4) Archives parlementaires, à la date. 

(5) Ch. Jaubert, né à Ath d'mi père dauphinois, avait été un des rares 
ofiBciers belges qui étaient restés au service de l'Autriche pendant la 
Révolution brabançonne. A la fin de 1790, il publia des mémoires pour 
justifier le gén- rai autrichien d'Alton. Plus tard, lors de la première 
invasion française, à la fin de 1792, il changea de parti, émigra en France 



144 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

bert, datée du lo août, est un commentaire des notes an- 
glaises trouvées à Lille. Elle commence par dénoncer le 
banquier bruxellois Herries, qui, à l'en croire, avait été 
employé par Pitt, en 1788 et 1789. 

« Il se peut donc que la maison de Herries à Paris soit le 
foyer [sic) d'où part [sic) les rayons des projets de Pitt. 
Herries, par ses comptoirs tant en France qu'au dehors, est 
le seul capable de seconder un plan aussi perfide et aussi 
étendu que celui du ministère anglais. Herries doit avoir un 
ami à Paris nommé Langendongue qui dit avoir émigré de 
Bruxelles en 1791. Ce Langendongue a deux filles qui sont 
liées avec Edouard Walckiers. Edouard Walckiers est étroi- 
tement lié avec Herries. Ces deux maisons ont ensemble 
de grands rapports d'intérêts. Walckiers a de grandes liai- 
sons en Angleterre. Il pourrait se faire qu'il fût chargé 
comme Herries des remises d'argent et de faire baisser le 
change. En 1789, Walckiers et Herries ont présenté un pro- 
jet de gouvernement pour les Pays-Bas au ministre Trautt- 
mansdorfï modelé sur la Constitution anglaise et qui avait 
été insinué par le gouvernement anglais. Walckiers avait une 
fortune de 2 millions environ, lorsqu'il habitait les Pays- 
Bas. Depuis son émigration en France, on estime que sa for- 
tune s'élève à 50 millions et ce ne peut être que du produit 
de l'agiotage. Ces difîérentes circonstances font présumer 
qu'on pourrait constater les plans essentiels en adoptant 
une grande mesure. Elle consisterait à faire entourer les 
maisons de tous les banquiers, à saisir leurs livres et leur 
correspondance le même jour et à la même heure, et vérifier 
alors sur les livres leurs relations avec l'étranger et en quoi 
elles consistent. Pour exécuter ce projet, il faudrait composer 
un comité de personnes instruites pour faire cette vérifi- 
cation avec célérité et avec justesse (i)... » 

La grande mesure proposée par Jaubert au Comité 
de Salut public mûrira vite, mais en attendant, les réfu- 
giés politiques, qu'elle menaçait d'atteindre, s'agitèrent 
pour la faire ajourner. Le Batave qui était leur organe, 
protesta à plusieurs reprises contre les attaques injurieuses 
dont le civisme de ces réfugiés était l'objet, notamment 
de la part du député Guffroy, dans son journal le Franck 

avec les patriotes belges et se mit à la solde du gouvernement révolu- 
tiomiaire. Sous la Terreur, il servira d'espion dans les prisons de Paris 
(BoRGNET, Révolution liégeoise, I, p. 507). 
(i) Archives nationales AFII 63, 



LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE. I45 

en vedette. 11 prit bientôt l'offensive et accusa les calom- 
niateurs d'être les partisans d'une paix prématurée qui 
s'obtiendrait par l'abandon de la Belgique à l'Autriche : 
« Je sais, écrivait Alexandre Courtois dans le Batave du 
10 août, qu'il y a un système de calomnie qu'on étend 
aux Belges et qui tient au dessein de renoncer à la Bel- 
gique. Je sais qu'il y a des gens qui ont intérêt à ce que je 
n'y retourne pas. Ces gens seront dévoilés. » Ces gens 
qu'Alexandre Courtois visait derrière Gufîroy n'étaient 
rien moins que Danton et les Indulgents. Derrière Cour- 
tois se tenait en revanche tout le parti hébertiste auquel 
Proli prêtait son appui, en fondant dans toutes les sec- 
tions de Paris des sociétés populaires qu'il fédérera bientôt 
dans un Comité central. Le Batave, où Cloots collabore 
maintenant assidûment, mène dès lors contre la paix une 
vigoureuse campagne parallèle à celle qu'Hébert mène de 
son côté dans le Père Duchesne. 

Entre les deux partis. Indulgents qui poussent aux 
mesures de rigueur contre les étrangers et qu'on soup- 
çonne partisans d'une paix plâtrée, et Hébertistes qui se 
constituent les défenseurs des patriotes émigrés et les 
partisans de la lutte à outrance contre l'Europe, la Con- 
vention n'ose pas d'abord choisir. 

Dans les jours mêmes qui suivirent immédiatement 
le décret du i^r août, l'Assemblée semble se rendre compte 
que la mesure qu'elle avait prise ab irato était trop géné- 
rale pour être applicable dans sa lettre. Dès le 3 août, 
Garnier, de Saintes, dans un rapport sur les étrangers n'ap- 
partenant pas aux puissances belligérantes, proposait 
de revenir sur le décret de l'avant-veille en rétablissant 
des catégories parmi les étrangers ennemis ou non enne- 
mis. Ne pourraient être inquiétés ni les artistes, ni les 
ouvriers, à condition que leur civisme fût attesté par deux 
citoyens d'un civisme reconnu. Seraient également excep- 
tés de toute mesure vexatoire quelle que fût leur situation 
sociale, les" sujets ennemis ou non qui subiraient avec 
succès devant les municipahtés un examen de civisme. 
Ceux-là obtiendraient des municipalités un « certificat 
d'hospitaUté » et, pour se mettre à l'abri de toute recher- 
che, ils auraient le drpit de porter au bras gauche un ruban 
tricolore sur lequel serait inscrit le nom de leur pays au- 
dessous du mot Hospitalité. On ne regarderait comme 

10 



146 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

suspects que les étrangers vivant de la banque ou de leurs 
rentes ou n'exerçant aucune industrie ni profession con- 
nues. Ceux-là seraient déportés par des arrêtés indivi- 
duels obligatoirement motivés. 

Ce projet lénitif, qui n'était en somme qu'un perfection- 
nem.ent de la loi du 21 mars, fut assez m^al accueilli. 
Mailhe fut d'avis qu'il fallait garder les étrangers suspects 
en otages au lieu de les déporter. Bréard réclama la sup- 
pression des catégories. Tous les étrangers sans distinc- 
tion devaient être arrêtés : « Ou bien ces étrangers sont 
bien intentionnés ou bien ils ne le sont pas. Dans le 
premier cas, ils ne trouveront pas mauvais que vous 
preniez à leur égard une mesure que demande la sûreté 
de la nation... Si ce sont des espions, quels ménagements 
avons-nous à garder avec eux? » Lecointre demanda qu'on 
mît en arrestation tous les déserteurs autrichiens et prus- 
siens, mais Delacroix estima qu'ils pouvaient être employés 
utilement aux frontières d'Espagne et l'évêque Thibault 
soutint qu'une exception devait être faite en faveur des 
ouvriers des manufactures. La Convention ne voulut pas 
opter entre ces thèses diverses. Elle renvoya le projet à une 
nouvelle étude. Il fut adopté de guerre lasse, le 6 septem- 
bre, avec quelques additions. Les étrangers appartenant 
aux puissances neutres furent assujettis à faire constater 
leur civisme devant les municipalités au même titre que 
les sujets ennemis. En cas de refus du certificat d'hospita- 
lité, ils devaient quitter le territoire. Il était dit expressé- 
ment que les Liégeois et les Brabançons ne seraient pas 
regardés comme étrangers mais comme Français. Les 
Rhénans pourtant n'obtenaient pas la même faveur. 

Trois jours plus tard, comme on venait d'apprendre la 
prise de Toulon par les Anglais et qu'on craignait pour la 
vie des deux représentants Pierre Baille et Beauvais en- 
fermés dans cette ville, un nouveau décret ordonna aux 
corps administratifs de « resserrer soigneusement », c'est- 
à-dire d'interner les Anglais suspects qui n'auraient pu 
obtenir le certificat d'hospitahté. « Ils seront regardés 
comme otages et répondront sur leur tête de la conduite 
que l 'amiral Hood et les sections de Toulon tiendront à 
l'égard des représentants du peuple Pierre Baille et 
Beauvais, de l'enfant et de la femme du général Lapoype 
et des autres patriotes opprimés et incarcérés à Toulon. » 



LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE. I47 

Un petit nombre d'Anglais seulement furent frappés par 
ce décret, car un article exceptait de l'internement tous 
ceux, qui appartenaient aux catégories privilégiées fixées 
par le décret du 6 septembre. 

Avec la Terreur qui s'organisait, la question des repré- 
sailles dans tous les domaines passait au premier pian. 
La Terreur ne fut pas autre chose que ce que nous dési- 
gnons aujourd'hui sous le nom d'état de siège, c'est-à-dire 
la suspension des libertés pubhques. 

Représailles d'ordre militaire. Saint-André, qui pour- 
tant avait combattu les premières mesures de rigueur, 
dénonça, le 15 septembre, les méthodes de guerre barbares 
de l'ennemi. Il proposa d'ordonner aux généraux « de 
renoncer désormais à toute idée philanthropique, adop- 
tée par le peuple français dans la vue de faire sentir aux 
nations étrangères le prix et les avantages de la liberté » 
et de se conduire « envers les ennemis de la France de la 
même manière que les puissances coahsées se conduisent 
à son égard », c'est-à-dire d'exercer les droits ordinaires 
de la guerre. Une instruction du Comité de Salut public 
prescrivit aux généraux, trois jours plus tard, de prendre 
des otages parmi les notables, de désarmer les habitants, 
de lever des contributions sur les riches, etc. Les illusions 
du propagandisme avaient vécu ! 

Représailles d'ordre économique. Charlier exposa, le 
16 août, le malheureux sort des Français chassés d'Es- 
pagne et privés de leurs biens dans ce pays. Duhem pro- 
posa, « comme mesure révolutionnaire », de décréter la 
confiscation des biens de tous les étrangers des pays 
ennemis. La proposition fut appuyée par d'autres ora- 
teurs mais la Convention se borna à décréter la confisca- 
tion des biens appartenant aux seuls sujets espagnols. 
Le produit de cette confiscation servirait à indemniser 
ceux de nos nationaux qui auraient souffert quelque pré- 
judice de la part du gouvernement espagnol. Les Fran- 
çais expulsés d'Espagne obtenaient un moratorium qui 
les mettait à l'abri des poursuites de leurs créanciers. Le 
26^ août, Fabre d'Eglantine se plaignit que ce décret 
n'était pas exécuté. Ce retard, dit-il, avait permis aux 
Espagnols d'éluder l'eftet de la mesure en transmettant 
leurs fonds en d'autres mains. Il fallait obliger tous les 
dépositaires de fonds appartenant aux Espagnols à en 



148 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

faire la déclaration. Ramel expliqua que le retard était dû 
à une lacune du décret qui n'avait pas spécifié un mode 
d'exécution. La Convention combla sur-le-champ cette 
lacune en rendant la déclaration obligatoire dans les 
vingt-quatre heures. 

Cambon et Barère avaient déjà accusé Pitt d'être 
la cause de la baisse de l'assignat et du renchérissement 
des denrées. Fabre d'Egiantine, bien revenu de son ancien 
cosmopolitisme, approfondit l'accusation dans deux 
grands discours prononcés les 3 et 14 août. Il montra les 
capitalistes courant en foule réaliser, à perte énorme, 
leurs assignats en lettres de change sur Londres ou sur 
Amsterdam, et il conclut qu'il n'y avait qu'un moyen 
de faire cesser « ce commerce criminel si funeste à notre 
crédit », c'était de rompre toute communication com- 
merciale ou postale avec l'étranger : 

« Creusons donc un large fossé autour de la République, 
que nul ne puisse le franchir de part et d'autre, sans courir 
risque de perdre sa fortune ou sa vie... Vous devez décréter 
que toute espèce de communication est rompue entre la 
France et l'étranger, que la poste ne laissera plus passer 
aucune lettre au delà des frontières, à moins qu'elle ne soit 
chargée d'un timbre exprès, que vous ne confierez qu'à des 
mains pures et patriotiques, lequel timbre ne sera apposé 
qu'avec des formalités que les fonctionnaires publics seront 
tenus de justifier, sous leur responsabilité et pièces en mains. 
Parce moyen, les lettres de change sur l'étranger n'auront 
plus de valeur ; par ce moyen, vos denrées, vos productions, 
vos armes ne seront plus exportées pour alimenter et armer 
nos ennemis. » 

La Convention ne prit pas de décision, mais ces idées, 
déjà émises par le chef des Enragés, Jacques Roux, 
dans son numéro du 6 août, firent rapidement leur che- 
min dans l'opinion. Le 7 septembre, lendemain du jour 
où la loi Gamier sur les étrangers venait d'être votée, une 
députation du département de Paris, conduite par son 
président Dufoumy, demanda à la Convention d étendre 
à tous les étrangers et particulièrement aux Anglais le 
décret ordonnant la confiscation des biens des Espagnols. 
Gaston s'écria que les Anglais ne méritaient pas plus 
d'exception que les Espagnols et il réclama la mise aux 
voix immédiate de la proposition. Mais Merlin de Thion- 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. I49 

ville s'y opposa : « Les Anglais pourront faire beaucoup 
de tort à de bons Français dont ils sont débiteurs. Le 
commerce serait aussi en danger de souffrir de notre préci- 
pitation. » Gaston répliqua durement : « C'est à tort que 
Merlin s'apitoie sur le sort des Français qui sont en Angle- 
terre. Un bon Français n'est point à Londres en ce mo- 
ment, il ne peut y avoir que des traîtres, des ennemis de 
leur patrie. Plus les Anglais appesantiront sur eux leur 
joug, plus ils serviront notre cause. » Fabre d'Eglantine 
renchérit sur Gaston : « Je demande que, dans les vingt- 
quatre heures, tous les détenteurs de biens possédés en 
France par des étrangers soient tenus d'en faire la décla- 
ration à leur municipalité, sous peine d'une amende 
égale à la valeur du bien qu'ils n'auront pas déclaré et que 
ces biens soient confisqués au profit de la République ». 
La Convention décréta, sans autre débat, que «les mesu- 
res employées contre les Espagnols seraient étendues aux 
Anglais et, en général, contre tous les étrangers avec le 
pays desquels la République est en guerre, et en consé- 
quence que tous les étrangers qui sont actuellement en 
France seraient mis en état d'arrestation et que leurs 
biens seraient confisqués au profit de la République ». 
Timidement J'Hébertiste Léonard Bourdon demanda une 
exception en faveur des patriotes étrangers chassés de 
leur pays pour la cause de la liberté. Danton lui répliqua 
en jetant le soupçon sur tous les étrangers en général : « S'il 
se trouve dans le nombre quelques patriotes, ils doivent 
s'estimer heureux de souffrir pour la cause de la liberté... 
Nous ne devons point porter d'exception. Je dis même 
que ceux qui nous nuisent avec le plus d'astuce sont ceux 
qui se plaignent le plus de leurs sacrifices à la cause popu- 
laire ». Il conclut en demandant qu'on invitât le Comité 
de Salut public à présenter « un moyen d'atteindre les 
gros capitaHstes qui, en faisant passer des fonds en Angle- 
terre, se sont rendus les banquiers de la contre- Révolu- 
tion ». Génissieu proposa « d'obliger tous les banquiers 
d'apporter leurs livres à leurs municipalités ». Julien, de 
Toulouse, plus pratique, conclut : « Il faut mettre préala- 
blement les scellés sur les papiers des banquiers. » La 
Convention renvoya la proposition aux Comités de Salut 
public et de Sûreté générale réunis. Ceux-ci la firent 
exécuter sans plus attendre. Dans la nuit du 7 au 8 sep- 



150 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

tembre et dans la journée du 8, les scellés furent apposés 
à Paris sur toutes les banques étrangères. 

Mais, le lendemain 8 septembre, quand les opérations 

étaient à peine terminées, Ramel faisait observer à la 

Convention que l'étranger devait beaucoup plus à la 

France que celle-ci ne devait à l'étranger. La confiscation 

des biens des étrangers et particulièrement des Anglais 

serait une mesure funeste. La Convention ébranlée décida 

de suspendre l'expédition du décret rendu la veille. Le 

Comité de Salut public et la commission des iînances 

furent chargés d'étudier de nouveau la question. Chose 

curieuse, il n'y eut pas de débat. Le 8 septembre était un 

dimanche. C'est probablement devant une salle vide 

que Ramel exposa les inconvénients qu'il voyait à la 

confiscation. On s'explique mal que Fabre d'Eglantine, 

Gaston et Danton, qui avaient réclamé la veille cette 

mesure avec tant d'énergie, l'eussent laissé rapporter 

sans protestation s'ils avaient été présents. Mais, ce qui 

augmente l'étonnement, c'est que le lendemain, ils aient 

gardé le silence quand Chabot, à son tour, l'ami de 

Junius Frey, vint au secours des banquiers étrangers. A 

l'en croire, l'arrestation des banquiers pouvait produire 

de grands inconvénients, « interrompre les relations 

commerciales et même servir de prétexte à plusieurs pour 

faire des banqueroutes qui ruineraient une infinité de 

citoyens peu fortunés ». Sans débat, la Convention, se 

rendant aux raisons de Chabot, décréta que les scellés 

des banquiers seraient levés dans le jour et que ceux qui 

avaient été arrêtés sortiraient de prison pour rester chez 

eux sous la garde de deux bons citoyens, « jusqu'à ce que 

leur conduite eût été jugée intacte ». Danton, Génissieu, 

Julien de Toulouse, Fabre d'Eglantine, Gaston, tous ceux 

qui, l'avant- veille, avaient été tout feu tout flamme 

contre les étrangers et contre les banquiers, gardèrent le 

plus profond silence. 

Les Jacobins furent de moins bonne composition que la 
Convention. Ils eurent le mauvais goût de s'étonner, de 
s'indigner de ces décrets contradictoires votés et cassés 
à deux jours d'intervalle. 

Leur séance du 13 septembre fut particulièrement ora- 
geuse. Successivement LulHer, procureur général syndic 
du département de Paris, Dufourny, président du dépar- 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. 151 

tement, Billaud-Varenne, Hassenfratz, Audouin, d'autres 
encore se plaignirent amèrement du rapport du décret 
sur la confiscation des biens des étrangers. Qu'importait 
que Pitt usât de représailles ! Les Français possédaient 
peu de chose en Angleterre. La balance du commerce était 
en faveur des Anglais et d'ailleurs les Français qui avaient 
des propriétés en Angleterre étaient presque tous des 
aristocrates. Chabot essa3'a de répondre. Alors Dufoumy 
déclara qu'on lui avait dénoncé des députés « comme com- 
promis dans un plan d'agiotage ». Chabot, qui se sentait 
visé, somma Dufoumy de préciser. Sans s'émouvoir, 
celui-ci ajouta qu'on ne lui avait pas nommé Chabot, 
mais qu'il se promettait bien de ne pas faire grâce aux 
agioteurs aussitôt qu'il aurait sur leur compte des rensei- 
gnements plus sûrs. Plusieurs membres dénoncèrent le 
Comité de Sûreté générale dont Chabot était le personnage 
important. Les Jacobins décidèrent qu'ils demanderaient 
à la Convention de remettre en vigueur le décret de con- 
fiscation. 

Dès le lendemain, Lullier présenta leur requête en 
termes presque comminatoires. Le Comité des finances, 
dit-il en faisant allusion à Ramel, s'était laissé abuser par 
les raisonnements erronés ou captieux des intrigants et des 
frelons de la République. Le rapport du décret du 7 était 
« le plus court chemin de la contre-Révolution, il allait 
« livrer les patriotes à la calomnie, aux intrigues et au fer 
« des assassins ». Il ramènerait la famine. Lullier portait 
ensuite ce coup droit à Chabot : « Quel est donc l'homme 
assez ennemi de son pays pour oser assurer que la balance 
du commerce est à notre avantage quand le change est à 
plus de 200 p. 100 de perte? N'est-il pas é\ident ou qu'ils 
parlent de ce qu'ils n'entendent pas ou qu'ils servent les 
projets libej-ticides de nos ennemis? Quoi ! c'est dans le 
moment où il faut 30 000 francs pour en acquitter 10 000 
en Angleterre qu'on soutient la balance du commerce 
à notre avantage ! * Et Lulher, reprenant l'idée de Fabre 
d'Eglantinc, demandait à la Convention de compléter son 
premier décret en proscrivant toutes les marchandises 
anglaises. Ainsi le dernier coup serait porté à l'Angleterre 
qui devrait fermer ses manufactures. La misère qui s'en- 
suivrait provoquerait la révolte du peuple et la chute de 
Pitt. 



152 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

Garnier de Saintes appuya la pétition, mais Chabot 
fit honte à la Convention de sa versatihté. «Nous ne devons 
pas faire de décrets pour les rapporter le lendemain et 
rapporter ensuite le rapport. » Il demanda Tajoumement 
de la discussion qui fut voté. Ni Fabre d'Eglantine ni 
Danton n'étaient intervenus. Le même jour cependant, 
la Convention donnait aux Jacobins une satisfaction indi- 
recte en renouvelant son Comité de Sûreté générale d'où 
elle chassait Chabot et ses amis Julien de Toulouse, De- 
launay, Alquier, Osselin, 

Les intrigues que Dufourny et Lullier avaient dénon- 
cées n'étaient que trop réelles. Il est certain que les ban- 
quiers étrangers avaient su intéresser à leur cause certains 
Conventionnels de la Montagne. Chabot racontera lui- 
même, dans une lettre écrite à Robespierre, de sa prison, 
le 28 frimaire, qu'au sortir de la séance où le décret de 
confiscation et d'arrestation avait été rendu, il n'avait 
rien eu de plus pressé que de se précipiter chez les Frey 
pour leur annoncer l'arrivée de la police. Quand les com- 
missaires de la section de la République se présentèrent 
chez les Autrichiens, le lendemain, pour apposer les 
scellés, ils trouvèrent leurs papiers «placés en évidence» (i). 
Bien entendu, tous ces papiers dénotaient « le patriotisme 
le plus pur ». Les Frey, cette fois encore, s'en tirèrent 
pour la peur. Comme par hasard. Chabot se trouva à la 
levée de leurs scellés qui eut heu le 26 septembre. Il 
remplaça son collègue Rùhl qui aurait dû présider à l'opé- 
ration, mais Rùhl était comme lui un ami de la maison. 

Chabot n'était pas seulement intervenu activement en 
faveur des juifs autrichiens dont il allait, quelques jours 
plus tard, épouser la sœur avec une dot de 200 000 livres, 
il était intéressé d'une façon toute particuhère au cas du 
banquier anglais Walter Boyd, fortement soupçonné 
d'être le correspondant de Pitt (2). Il dut avouer plus 

(i) Archives nationales F^ 4 713. Les naïfs commissaires Liboron, 
David et Bernier font eux-mêmes cette remarque dans leur procès- 
verbal. Les Frey revendiquèrent la qualité^de citoyens français pour avoir 
adopté im enfant et nourri un vieillard, aux termes de la Constitution 
qui, malheureusement pour eux, n'était pas en vigueur. Pour renforcer 
leur civisme, ils se hâtèrent de soumissionner des biens nationaux, après 
cette perquisition. 

{2) La correspondance de Mercy-Argenteau, ancien ambassadeur 
d'Autriche à Paris, réfugié à Belgique, mentionne souvent le nom de 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. 153 

tard qu'il avait fait une démarche auprès de Robespierre 
pour faire lever les scellés qui avaient été exceptionnelle- 
ment maintenus sur les papiers de ce banquier (i). Robes- 
pierre réconduisit en lui disant rudement que Boyd était 
un conspirateur. Alors Chabot s'en fut trouver Lullier, 
le procureur général syndic du département. Les scellés 
furent levés. Delaunay accusera Chabot son complice 
d'avoir reçu cent mille livres pour ce petit service (2). 
Dès que Boyd fut parvenu à faire lever les scellés sur sa 
banque sise rue de Gramont, n^ 9, il s'empressa de la céder 
pour 15 000 livres, un morceau de pain, au citoyen 
Antoine -Grégoire Geneste. Puis il se procura un passeport 
et se hâta de retourner en Angleterre (3). Les Frey , moins 
prudents, restèrent à Paris et se perdirent. 

La question de la confiscation des biens des étrangers, 
restée en suspens, revint en discussion le 30 septembre. 
Au nom des Comités réunis du commerce, de Salut public, 
des finances et de la commission des Cinq, Delaunay 
d'Angers, qui alors marchait avec Chabot, conclut au 
rejet de la mesure chère aux; Jacobins. Il fit d'abord va- 
loir un argument de principe, une raison morale : « Les 
dettes commerciales ne sont le résultat d'aucun traité de 
gouvernement à gouvernement, mais de simples transac- 
tions de particuliers à particuliers. Ainsi, il paraît qu'il 
y a une véritable immoralité politique, une immoralité 
absolument contraire aux; principes les plus solennelle- 
ment consacrés par notre Révolution de porter atteinte 
à cette foi du peuple, à cette probité universelle dont nous 



Boyd. La maison Boyd avait de nombreuses relations d'affaires avar- 
ia maison Veuve Nettine et C**^" de Bruxelles, où Walckiers avait de gros 
intérêts, et qui lançait les emprunts autrichiens à Londres. Sous le 
Directoire, Boyd fut chargé par Pitt de plusieurs missions secrètes. 
Notons que Boyd avait déjà été perquisitionné à la fin de juin 1793 
[Moniteur, XVI, 745). 

(i) Voir le mémoire apologétique de Chabot que nous avons publié 
sous le titre François Chabot à ses concitoyefis, Paris, 1914. 

{2) Le baron de Batz prétend que Chabot reçut de Boyd 200000 livi'es. 
Voir Le baron de Batz par son petit-fils, t. II, p. 208. La version de Bat?, 
est confirmée par une note remise par Bous à Dufoumy, au moment où 
les Jacobins décidèrent de soumettre Chabot à l'enquête. Arch. nat., 
W. 342. 

(3) Lettre de Chabot à Danton et à Merlix dk Thionville, en date 
du 29 fiimairc. Sur la perquisition opérée à la banque Boyd, voir le 
dossier des Archives nationales, F^ 4 615. 



154 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

publions le code éternel... » Il prétendit ensuite que les 
Français étaient les créanciers et non les débiteurs des 
étrangers et surtout des Anglais. Mais il se borna à cette 
affirmation et négligea d'expliquer, — ce qui était le 
fond du débat — comment il se faisait dans ces condi- 
tions que le change sur Londres fut à notre défaveur. Il 
ajouta que les propriétés possédées en France par des 
étrangers avaient presque toutes été achetées par des 
réfugiés politiques, excellents patriotes, « par des hommes 
qui ont préféré le sol de la liberté à leur propre patrie ». 
Il combattit enfin avec vigueur l'idée de rompre toutes 
communications commerciales avec l'étranger. Seuls 
les amis de Pitt pouvaient désirer une mesure aussi 
impolitique qui aurait pour résultat de provoquer la 
famine en France. « Le vœu de Pitt et de Cobourg ne doit 
pas être celui des patriotes. » 

Le rapport de Delaunay fit impression. Saint-André, 
pour empêcher que ses conclusions ne fussent votées d'em- 
blée, demanda l'ajournement jusqu'à ce que le Comité 
de Salut public eût présenté d'autres moyens encore 
d'exercer contre l'ennemi des représailles économiques. 
Mais Chabot se prononça contre toutes représailles de 
ce genre. Il eut l'effronterie d'accuser les auteurs du 
premier décret de confiscation, de s'être laissés séduire 
par des agioteurs à la baisse qui, ayant de grosses diffé- 
rences à payer à Londres, n'avaient eu recours au séques- 
tre que pour se dispenser de les solder. Avec plus d'effron- 
terie encore, lui, l'ancien démagogue qui avait fait démo- 
nétiser les assignats à face royale et qui avait réclamé 
en vain pendant des mois le pain à trois sous la livre dans 
toute la République, il se posa en défenseur du commerce 
et de l'industrie : « Je m'opposerai toujours à la guerre 
désastreuse qu'on veut faire aux marchands derrière les 
banquiers, aux cultivateurs derrière les agioteurs. Je 
m'opposerai toujours à une fausse mesure, à une mesure 
qui ruinerait le commerce et compromettrait la liberté. 
J'ai été dénoncé pour ces principes. On a dit que j'avais 
fait une capucinade. Eh bien ! j'en ferai toujours de sem- 
blables pourvu que je ne laisse pas entre les mains de 
Pitt et de Cobourg de quoi assassiner la fortune publique p. 
Il trouva moyen de se faire applaudir par cet air de bra- 
voure. 



LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE. 155 

Cambon annonça qu'il proposerait bientôt un moyen 
d'imposer les fortunes passées à l'étranger et de sou- 
mettre à l'enregistrement tous ceux qui faisaient des opé- 
rations au dehors. Thuriot demanda à réfléchir. La 
Convention vota un nouvel ajournement. Ni Fabre 
d'Eglantine, ni Danton, ni Gaston, jadis si animés contre 
les étrangers, ne trouvèrent le moindre mot à dire. 

Ils ne retrouvèrent la parole que quelques jours plus 
tard quand, le 9 octobre, sur la nouvelle d'ailleurs fausse 
que le représentant Beauvais avait été supplicié par les 
rebelles de Toulon, Barère vint réclamer de nouvelles 
représailles contre les Anglais. Il proposa de proscrire 
toutes les marchandises manufacturées en Angleterre. 
Celles qui existaient dans les magasins seraient déposées 
dans les entrepôts publics. Des peines graves, allant jus- 
qu'à vingt ans de fers, assureraient l'application de la loi. 
Les propositions de Barère furent votées sans débat. 
Mais ensuite Fabre d'Eglantine déclara qu'elles étaient 
insuffisantes. Il réclama la mise en vigueur du décret 
du 7 septembre qui ordonnait l'arrestation de tous les 
sujets anglais et le séquestre de leurs propriétés. Ramel 
protesta et prétendit de nouveau que le séquestre était 
contraire aux intérêts de la République. Il demanda 
l'ajournement. Mais Fabre s'y refusa : «Tous ces délais, dit- 
il, ne tendent qu'à faire écouler tous les papiers qui sont 
ici. » Alors Robespierre, qui n'était pas encore intervenu 
dans ces discussions financières, monta à la tribune : « Si 
vous portez vos regards sur le passé, vous verrez que ce 
sont toujours les retards que l'on a apportés à l'exécution 
des mesures les plus salutaires qui ont mis la patrie en 
danger. Lorsqu'il ne sera plus temps d'adopter la propo- 
sition de Fabre, c'est alors qu'on la réclamera avec force. 
J'applique ceci à la demande de Ramel. Il n'est pas besoin 
d'être financier pour sentir l'utilité de la mesure propo- 
sée ; elle déjoue évidemment l'agiotage ; eUe anéantit une 
des branches principales du commerce anglais. Citoyens, 
lorsque cette mesure vous a été proposée, il y a six se- 
maines, on vous a dit : Mais nous ne sommes pas en 
guerre avec le peuple anglais, mais bien avec son gouver- 
nement. Ce discours m'a fait frémir, car on eût dit qu'on 
voulait favoriser les marchands anglais, au moment où il 
faut asseoir sur leur ruine la prospérité de la RépubUquc 



Î56 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

française. » Personne ne répondit au dur langage de 
Robespierre. Le décret qu'il proposa, d'accord avec 
Billaud-Varenne, fut voté séance tenante. Tous les sujets 
anglais et hanovriens durent être mis en arrestation et 
leurs biens confisqués. N'étaient exceptés que les seuls 
ouvriers occupés en France depuis six mois et les 
enfants au-dessous de douze ans. Le lendemain, Merlin 
de Douai faisait décider que les biens séquestrés 
seraient administrés par les régisseurs des domaines 
nationaux. 

Les adversaires du séquestre ne désarmèrent pas 
néanmoins. Ils s'avisèrent, le 9 octobre, en fin de séance, 
d'une singulière manœuvre. Ils poussèrent à la tribune 
Pons de Verdun qui demanda en leur nom que le décret 
ne fût pas limité aux seuls Anglais mais étendu à tous 
les sujets ennemis sans distinction. Ils espéraient qu'en 
demandant la généralisation de la mesure, ils donne- 
raient à la Convention l'occasion de la rapporter : « Les 
satellites autrichiens, prussiens, hollandais se sont-ils 
montrés moins barbares? D'où vient donc cette différence 
de traitement? Et dans quel moment? Lorsqu'il est ques- 
tion d'une descente en Angleterre, quand vous ne con- 
naissez point les sentiments pohtiques du peuple anglais. 
Voulez-vous ainsi l'exciter au désespoir et nationaliser sa 
résistance'^ » Pons conclut par ce dilemme : ou bien on 
assimilerait tous les sujets ennemis aux Anglais, ou bien le 
Comité de Salut public serait invité à motiver la diffé- 
rence qu'il avait établie entre les uns et les autres. La 
Convention renvoya les observations de Pons au Comité 
de Salut public. C'était un premier succès. 

Le Comité ne fit pas attendre sa réponse. Le 16 octobre, 
dans un rapport véhément, plein de sous-entendus, Saint- 
Just déclara qu'il ne s'opposait pas à la détention de 
tous les sujets ennemis, à l'exception cependant de ceux 
qui étaient utiles à l'industrie nationale, mais qu'il 
ne pouvait accepter l'extension à toutes les puissances de 
l'interdiction du commerce avec l'Angleterre. Le com- 
merce avec l'Angleterre était un commerce de luxe dont 
on pouvait se passer, le commerce avec les autres nations 
était un commerce de matières premières, cuirs, métaux, 
bois, dont la République ne pouvait être privée sans 
dommage. Saint- Just n'avait pas ménagé les attaques 



LES ARRESTATIONS. ~ LE SÉQUESTRE. I57 

à Pons de Verdun et à ses inspirateurs. Il s'écriait qu'il 
y avait des factions dans la République, que des intrigants 
s'efforçaient de ruiner les meilleures mesures en les exa- 
gérant, que d'autres, par un calcul inverse, s'ingéniaient 
à inspirer à la Convention une fausse modération qui ra- 
lentirait la ferveur populaire. Pons protesta que Saint- 
Just dénaturait sa pensée, car il n'avait pas voulu placer 
le Comité « entre l'alternative du rapport ou de l'exten- 
sion puisqu'il avait la faculté de n'adopter ni l'un ni 
l'autre de ces partis ». Mais Robespierre et Barère appuyè- 
rent Saint- Just qui poursuivit son discours. Quand il 
eut achevé, Chabot, qui depuis dix jours était l'heureux 
époux de Léopoldine Frey, vint prononcer un plaidoyer 
pro domo. « Si un décret de la Convention m'ordonnait 
à l'instant de conduire dans une prison l'épouse vertueuse 
que la nature et la loi m'ont donnée, je le ferais pour 
sauver ma patrie. » Puis Chabot fit l'éloge des courageux 
étrangers qui n'étaient venus en France que pour y res- 
pirer l'air pur de la liberté. « Je vous le demande, quand 
un ami de la liberté sera venu d'une terre où l'on éprouve 
toutes les vexations du despotisme, quand il vous aura 
apporté sa fortune, son numéraire pour les convertir en 
domaines nationaux, quand il pourra montrer aux amis 
de la patrie les marques honorables des blessures reçues 
le 10 août, le comparerez- vous aux perfides Anglais qui 
tentent d'incendier nos ports? Il est de toute justice de 
distinguer les étrangers des étrangers ! » Tout le monde 
comprit que Chabot venait de tracer le portrait de Junius 
Frey, son beau-frère. Il conclut en demandant la créa- 
tion « d'un tribunal pour examiner la conduite de tous 
les étrangers depuis qu'ils sont en France, leurs principes 
et leur fortune ». 

Robespierre tint à répliquer lui-même au capucin. Il 
s'exprima de telle sorte que chacun saisit les allusions 
très directes de son langage : « Depuis le commencement 
de la Révolution, on a dû remarquer qu'il existe en France 
deux factions bien distinctes, la faction anglo-prussienne 
et la faction autrichienne, toutes deux réunies contre la 
Répubhque, mais divisées entre elles pour leurs intérêts 
particuhers. Vous avez déjà porté un grand coup à la 
faction anglo-prussienne ; l'autre n'est pas morte, vous 
avez à là terrasser. » La faction anglo-prussienne, c'était 



158 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

la faction de Brissot et de Carra (i), la faction des Giron- 
dins, dont le procès se terminait au tribunal révolution- 
naire. La faction autrichienne/c'était la faction des Frey, 
des Proli, des Guzman, la faction que protégeait Chabot. 
Ayant ainsi déblayé le terrain, Robespierre s'opposa, 
comme Saint- Just, à toute exception à la loi sur les étran- 
gers. Il les engloba tous dans la même défiance : « Je me 
méfie indistinctement de tous ces étrangers dont le visage 
est couvert du masque du patriotisme et qui s'efforcent 
de paraître plus républicains et plus énergiques que nous. 
Ce sont ces ardents patriotes qui sont les plus perfides 
artisans de nos maux. Ils sont les agents des puissances 
étrangères, car je sais bien que nos ennemis n'ont pas 
manqué de dire : il faut que nos émissaires affectent le 
patriotisme le plus chaud, le plus exagéré, afin de pou- 
voir s'insinuer plus aisément dans nos Comités et dans nos 
assemblées. Ce sont eux qui sèment la discorde, qui rôdent 
autour des citoyens les plus estimables. Ce sont ces agents 
qu'il faut atteindre, c'est à eux qu'il faut parvenir en 
dépit de leur art perfide et du masque dont il^ ne cessent 
de se couvrir. Ces agents-là sont de tous les pays. Il y a 
des Espagnols, des Anglais, des Autrichiens, il faut les 
frapper tous. >> Robespierre fut vivement applaudi. 

Après lui, Barère expliqua que le Comité de Salut public 
n'admettait qu'une seule exception à la mesure générale 
à prendre contre les étrangers, celle des femmes étrangères 
mariées à des Français. Il raconta à ce propos que, dans 
la discussion qui avait eu lieu au Comité, Billaud-Varenne 
et Collot d'Herbois avaient rejeté cette exception : « Je 
cherchai la cause de leur opposition. J'appris qu'elle ve- 
nait de ce qu'eux-mêmes avaient épousé des étrangères 
et qu'ils ne voulaient pas qu'on les soupçonnât de s'être 
déterminés par un intérêt personnel » (2). La Convention 
adopta le décret rapporté par Saint- Just avec l'exception 
proposée par Barère. 

Camille Desmoulins plaida , en faveur des patriotes 
hollandais dont la tête était mise à prix dans leur pays. 
« Si vous ne prononcez pas une exception à leur égard, 



(i) Carra avait proposé, à diverses reprises, dans son journal et aux 

Jacobins, de prendre pour roi le duc d'York ou le duc de Brunswick. 

(2) Le premier avait épousé une Bruxelloise et le second une Allemande. 



LES ARRESTATIONS. — LE SEQUESTRE. I59 

VOUS allez vous-mêmes exécuter les arrêts tyranniques du 
stathouder de Hollande. j> 

Barère refusa de se laisser attendrir : « Je réponds que 
nous ne voulons pas mettre à mort les patriotes réfugiés, 
mais seulement, pour notre propre sûreté, les tenir momen- 
tanément dans un lieu de détention. J'ajoute que celui 
qui connaît un peu la police de Paris sait que beaucoup 
d'étrangers sont venus précisément sous le masque de 
patriotes persécutés, afin de mieux nous tromper et par 
là s'introduire partout. Ainsi, point d'exception ! > 

Albitte insista : « Etendrez-vous la mesure qu'on vous 
propose contre les bataillons bataves qui se sont joints 
aux soldats français et qui combattent les tyrans de leur 
pays? » 

Philippeaux appuya : « Frapperez-vous les patriotes 
mayençais qui ont fui leur pays pour échapper au sup- 
plice dont les menaçait leur t\Tan mîtré? Irez-vous dans 
la Vendée arracher du milieu de nos colonnes deux de 
ces citoyens qui n'ont pas voulu abandonner notre col- 
lègue Merlin et qui se battent tous les jours à ses côtés? » 

Sergent, à son tour, inter\'int en faveur des déserteurs 
qui avaient bien servi la cause de la liberté et qui ne 
pouvaient, sans injustice, être mis en détention. 

Maribon-Montaut fit observer que tous ces citoyens, en 
vertu des décrets, étaient Français. 

La Convention décida de renvoyer toutes les excep- 
tions à l'examen du Comité de Salut public. 

Le débat se terminait en somme par le triomphe du 
Comité. Il avait fait maintenir l'arrestation des Anglais, 
mais il avait réussi à empêcher la rupture absolue des 
relations commerciales avec toutes les puissances, et, 
s'il avait consenti à l'arrestation de tous les sujets enne- 
mis, il était parvenu à limiter aux seuls Anglais et Espa- 
gnols la mesure du séquestre. 

On aurait pu croire que les adversaires des représailles, 
que les membres des Comités des finances et du commerce 
qui, depuis six semaines, avaient réussi à frapper de cadu- 
cité le premier décret rendu le 7 septembre, s'avoueraient 
vaincus et en resteraient là. Dès le lendemain, 17 octobre, 
ils se livraient à un retour offensif. Au moment de la 
lecture du procès-verbal de la séance de la veille, un 
membre observa qu'on avait proposé de séquestrer les 



l60 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

biens de tous les sujets ennemis sans distinction. Clauzel 
précisa que la Convention avait excepté de la détention, 
par un vote non rapporté, les ouvriers employés aux 
manufactures et les enfants au-dessous de douze ans. 
Or le texte de la loi qu'on venait de lire ne contenait 
pas ces exceptions. Ramel s'empressa de conclure que, 
le texte de la loi étant incomplet, il fallait le renvoyer 
au Comité de Salut public pour qu'il en présentât une 
rédaction nouvelle. Sur ce, un commissaire aux procès-ver- 
baux observa que le décret était déjà expédié. Il fallait 
ordonner qu'il fût retiré delà circulation afin d'éviter toute 
confusion. La Convention adopta ces deux propositions et, 
par ce moyen de forme, les adversaires du décret purent 
croire qu'ils parviendraient, une fois encore, à en sus- 
pendre l'exécution. 

Le Comité de Salut public déjoua le calcul par son iner- 
tie. Il ne représenta jamais, du moins à ma connaissance, 
le nouveau texte du décret qu'on lui avait renvoyé (i). 
Il laissa les choses en l'état, et cela est si vrai que, deux 
mois plus tard, le 20 frimaire, 10 décembre 1793, l'évêque 
Thibaut faisait voter une motion pour inviter le Comité 
de Salut public « à faire incessamment un rapport sur 
les exceptions qu'il a promises sur la loi contre les étran- 
gers et notamment en faveur de ceux qui feraient des 
soumissions avec caution pour l'exportation des objets 
de luxe, dont le Comité donnerait Tétat, et pour l'impor- 
tation dans la République des denrées de première 
nécessité et notamment du blé ». Le Comité continua à 
faire la sourde oreille. Il ne répondit pas plus à cette invi- 
tation qu'à la précédente. Satisfait d'avoir empêché 
la rupture des relations commerciales avec les pays autres 
que l'Angleterre, il ne tenait pas autrement à faire assi- 
miler tous les sujets ennemis aux Anglais en ce" qui concer- 
nait le séquestre et la détention. Si Saint-Just avait pro- 
posé cette assimilation, c'avait été visiblement pour 
déjouer la surenchère de Pons de Verdun. Le Comité se 
borna à faire appliquer aux sujets ennemis, autres que les 
Espagnols et que les Anglais, la loi générale que Garnier 
de Saintes avait fait voter, le 6 septembre. Cette loi ren- 

(i) Je l'ai recherché en vain dans Duvergier et dans les Archives 
parlementaires. 



LES ARRESTATIONS. — LE SÉQUESTRE. l6l 

fermait à peu près dans ses catégories toutes les excep- 
tions dont la Convention l'avait invité à dresser la liste. 
Le décret contre les Anglais fut appliqué avec rigueur. 
Dans toute la France, on les rechercha et on leur assigna 
des lieux de détention. Les plus suspects seuls furent 
emprisonnés. M. Alger a dressé la liste de 200 d'entre eux 
qui peuplèrent les prisons parisiennes. 

Mais il ne semble pas qu'on ait inquiété sérieusernent 
les sujets ennemis appartenant aux autres nationalités.- 
S'il y eut des Autrichiens, des Allemands, des Hollandais, 
des Espagnols mis en arrestation, ce fut moins leur qua- 
lité d'étrangers qui leur valut cette mésaventure que leur 
qualité de suspects. Il est vrai que le fait d'être étranger 
était déjà une présomption de suspicion. Dans certaines 
régions, les proconsuls interprétèrent la loi. Isabeau et 
Tallien, en mission à Bordeaux, demandèrent, le 11 no- 
vembre, s'ils devaient l'appliquer aux étrangers qui 
auraient obtenu des lettres de naturalisation avant lySg, 
à ceux qui avaient des enfants dans les armées de la 
République, aux Français mariés à des étrangers non 
naturalisés. Il est probable que le Comité leur laissa le 
soin de décider selon les espèces. Même sous la Terreur, 
l'administration était moins centralisée qu'à notre 
époque. 

Les biens des Anglais furent mis sous séquestre et 
administrés par la régie du domaine comme les biens des 
condamnés et des émigrés. Ainsi, le 10 octobre 1793, le 
Comité révolutionnaire de la section des Tuileries mit 
les scellés au domicile particulier de Walter Boyd, rue de 
Gramont, n^ 9. Le lendemain, le comité de surveillance 
de Boulogne procédait à la même opération sur sa mai- 
son sise dans cette commune (i). La municipalité de 
Boulogne mit en vente le mobilier de cette maison, les 
bestiaux, vaches, cochons, daims qui la garnissaient, les 
fruits du jardin, quelques jours plus tard {2). L'inventaire 
des titres, traités, effets de commerce de la maison de 
banque fut dressé et l'enregistrement en poursuivit la 
négociation et le recouvrement. 



(i; Archives nattoyiaxs, F' 4 615. 

(2) Archives delà Seine, 704. Après 1815, la maison Boyd fut indem- 
nisée par le gouvernement français pour se oertes en 1793. 

11 



102 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

J'ignore, ainsi que je le disais plus haut, si les biens de 
tous les sujets ennemis furent mis sous séquestre. Mais 
le registre du Comité de surveillance de la section des 
Champs-Elysées m'apprend que les biens des Polonais 
furent exemptés de la mesure : « On a donné lecture, 
dit le registre à la date du i^r floréal an II, d'une lettre de 
la citoyenne Lubomirska adressée au département relati- 
vement aux meubles qu'elle désire enlever de son appar- 
tement. Le département a répondu que les biens des 
Polonais ne sont pas séquestrés ; lecture entendue de la 
susdite lettre, le Comité arrête que cet objet sera renvoyé 
par devant le commissaire de police seul compétent pour 
cette partie (i). » 

Nous savons déjà que les Polonais n'étaient pas consi- 
dérés comme sujets ennemis. Pour se prononcer sur 
l'application de la loi du séquestre, il faudrait se livrer à 
des recherches étendues qui dépasseraient le cadre de 
cette étude. 

Jusque là, le problème des étrangers était resté en 
somme dans le domaine de la défense nationale. Parti- 
sans et adversaires du séquestre et de la détention 
n'avaient invoqué les uns et les autres que les nécessités 
patriotiques. Tous s'étaient accordés à proclamer que 
l'épreuve imposée aux étrangers n'était que provisoire. 
C'était simplement la nécessité de distinguer entre les 
innocents et les coupables qui avait rendu la législation 
nécessaire. Nulle trace de haine de races ni de chauvinisme. 
Rien que le souci des intérêts de la patrie. 

Mais le problème n'allait pas tarder à entrer dans une 
autre phase. Défense républicaine et défense nationale 
alors se confondaient. La politique entre en scène. Les 
étrangers ne seront plus bientôt que l'enjeu passionné des 
luttes des partis. Après la prison, l'échafaud les attend. 

(i^ Archives ncUioiiaUs, V* 2 473. 



XI 



LA « CONSPIRATION DE L'ETRANGER » 
L'ÉCHAFAUD. 



De plus en plus, le problème des étrangers passa, par 
la force des choses, du domaine de la défense nationale 
dans le domaine de la politique pure. Depuis le mois de 
septembre, la lutte était déclarée entre les indulgents et 
les exagérés. Accusés de trafiquer de leur mandat dans 
de louches opérations financières et de protéger en secret 
les aristocrates et les royalistes, les premiers répliquèrent 
en accusant les seconds d'être inféodés à des intrigants 
étrangers qui excitaient leurs fureurs pour perdre la Répu- 
blique. Ils visaient particulièrement le Belge Proli qui 
était avec son ami Desfieux un des chefs du parti héber- 
tiste. 

Après que Danton eut fait cesser par décret, le 4 sep- 
tembre, la permanence des assemblées de section, qui ne 
pourraient plus se réunir désormais que deux fois par 
semaine, Proli et Desfieux avaient très habilement paré 
le coup en fondant partout, dans chacune des 48 sections 
de Paris, des clubs locaux qu'ils avaient fédérés dans un 
Comité central sur lequel ils avaient la haute main. Cette 
organisation, qui dressait un pouvoir populaire rival 
en face des Jacobins, parut redoutable à la fois aux 
Indulgents et aux Comités. Les Dantonistes, par LuUier 
et Dufourny, étaient les maîtres du département. Ils se 
dirent qu'ils pourraient se servir simultanément de la 
loi contre les étrangers et de la loi contre les suspects pour 
se débarrasser aisément de leurs adversaires. Dès le 



164 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

début d'octobre, Dufourny faisait arrêter Proli, qui n'était 
relâché que sur Tintervention pressante de son ami et 
protecteur, Hérault de Séchelles. Mais la suspicion était 
jetée sur lui et il n'allait pas tarder à être'arrêté de nouveau. 
Les Français qui sont en relations avec les étrangers se 
trouvent, par cela seul, compromis avec eux. Quand on 
arrêta Proli, le 12 octobre, on arrêta du même coup son 
ami Desfieux, marchand de vins originaire de Bordeaux, 
qui logeait avec lui. Vers le même temps, Fabre d'Eglan 
tine, secondant Dufourny, dénonçait aux deux Comités de 
Salut pubhc et de Sûreté générale comme « agents de l'é- 
tranger », non seulement Proli et Desfieux, Pereira et 
Dubuisson, leurs amis, mais Walckiers, Simon de Bruxelles, 
Grenus de Genève, les frères Fre}^ tous banquiers cosmo- 
polites, et il s'en prenait hardiment à leurs protecteurs, à 
Hérault de Séchelles et à Chabot. Dès le 11 octobre, 
après cette dénonciation, il réussit à faire arrêter des chefs 
hébertistes notoires comme Maillard, Rutledge, Louis 
Compte, etc., tous englobés sous l'accusation uniforme 
d'être des « agents de l'étranger », des anarchistes, des 
contre-révolutionnaires en bonnets rouges, des avili sseurs 
de la Convention, etc. Il fera un peu plus tard succomber 
sous le même grief, Ronsin, général de l'armée révolu- 
tionnaire, Mazuel, lieutenant du précédent, Vincent, 
serrétaire-général du ministère de la Guerre, Cloots, 
Hébert lui-même (i). 

Le Comité de Salut public, que les critiques systéma- 
tiques des Hébertistes embarrassaient, épousa de plus 
en plus les préventions que lui soufflaient Dufourny et 
Fabre d'Eglantine. Dès le 23 octobre, il éloignait Hérault 
de Séchelles de ses déhbérations en lui confiant une mis- 
sion en Alsace. A son arrivée à Belfort, Hérault essayait 
de communiquer avec Saint- Just et Lebas qui opéraient 
à Strasbourg. Ceux-ci ne lui faisaient même pas l'honneur 
d'une réponse et Lebas écrivait à Robespierre, le 15 bru- 
maire : « Hérault vient de nous annoncer qu'il était 
envoyé dans le département du Haut-Rhin. Il nous pro- 
pose une correspondance. Notre surprise est extrême. Au 



(i) Yoir nos articles : Héraud de Séchelles était-il daniomste? et Fabre 
d^Eglantinc inventeur de la Conspiratioji de l'Etranger {Annales révolu- 
tionnaires, 1914, t. VII, p. 485-510 et 1916, t. VIII, p. 311-335). 



LA CONSPIRATION DE L'ÉTRANGER. 165 

reste, ce n'est pas la seule chose qui nous paraisse extra- 
ordinaire... » Et plus bas, sur la lettre de Lebas, Saint- 
Just ajoutait ce post-scriptum : « La confiance n'a plus 
de prix lorsqu'on la partage avec des hommes corrompus.» 
Pour Saint- Just, Hérault, l'ami de Proh, était évidem- 
ment du parti de l'étranger. 

Quelques jours plus tard, les soupçons du Comité de 
Salut public, aiguisés par Fabre d'Eglantine, se chargè- 
rent en quasi-certitudes quand, les 24 et 26 brumaire, 
Chabot, mis sur la sellette aux Jacobins pour son mariage 
autrichien et pour ses tractations financières, prenait le 
parti de dénoncer ses complices dans l'espérance d'échap- 
per lui-même au châtiment. Il raconta à Robespierre 
d'abord, au Comité de Sûreté générale ensuite, que les 
députés Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, ses 
anciens amis et complices, avaient organisé depuis deux 
mois, de concert avec les Hébertistes, une vaste cons- 
piration de chantage et de contre-Révolution, dont le 
baron de Batz, agioteur aristocrate, tenait les ficelles. Les 
conspirateurs, disait Chabot, avaient fait voter contre les 
compagnies financières (compagnies des eaux, des assu- 
rances, des Indes) des décrets de spoliation qu'ils n'avaient 
pas fait exécuter en transigeant avec les capitalistes 
menacés. En même temps, ils poussaient la Convention 
à des mesures exagérées, telles que le maximum, la fer- 
meture de la Bourse, la loi sur les suspects, le séquestre 
dés biens des Anglais, afin de dépopulariser peu à peu 
l'Assemblée dans l'opinion publique. Ils répandaient 
eux-mêmes le bruit que les meilleurs Conventionnels 
étaient vendus à l'étranger et aux capitalistes. De cette 
façon insidieuse, ils préparaient la dissolution de la Con- 
vention en aggravant la misère et en excitant le mécon- 
tentement, d'où sortirait une nouvelle journée section- 
naire. L'armée révolutionnaire, les bureaux de la guerre, 
les sociétés populaires fondées par Proli préparaient 
cette journée, qui ser?àt un 31 mai démagogique et 
royaliste. Pour preuve de ses dires, Chabot remit au 
Comité de Sûreté générale une enveloppe contenant 
100 000 livres en assignats qu'il avait reçus, disait -il, comme 
prix de sa complaisance dans la falsification du décret 
de liquidation de la compagnie des Indes. Il ajoutait 
qu'il n'était entré dans le double complot que pour le 



l66 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

dénoncer et le déjouer (i). Le député Basire confirma 
la dénonciation de Chabot. 

Robespierre et les Comités furent si bien convaincus 
que la conspiration dénoncée par Chabot et Basire était 
la même que celle dont les avait déjà entretenus au début 
d'octobre Fabre d'Églantine qu'ils chargèrent celui-ci 
d'instruire l'affaire de concert avec Amar. Ils firent 
arrêter immédiatement les dénonciateurs et les dénoncés 
et ils ajoutèrent d'autres noms à la liste des étrangers et 
« agents de l'étranger » fournie par Chabot. Furent mis 
en prison les Frey et leur secrétaire Diedrichsen, les ban- 
quiers Simon et Duroy de Bruxelles. Vinrent bientôt les 
rejoindre : Desfieux, Péreira, Dubuisson, De Busscher, 
qui tous avaient été employés par Hérault de Séchelles 
comme agents secrets à l'extérieur. Le baron de Batz, 
Proli, Julien de Toulouse réussirent à s'enfuir. 

La dénonciation de Chabot s'était produite au lende- 
main du jour où Anacharsis Cloots et Pereira, aidés par 
Chaumette, avaient réussi à déterminer l'évêque de Paris, 
Gobel, à abdiquer ses fonctions à la barre de la Conven- 
tion (17 brumaire). Cette abdication théâtrale, suivie 
à bref délai de la fête de la Raison (20 brumaire), avait 
donné le branle au mouvement de déchristianisation 
que Robespierre et le Comité de Salut public blâmèrent 
comme une erreur politique qui risquait d'élargir la 
Vendée et de nous déconsidérer aux yeux de l'Europe. 
Le Belge Proli avait inspiré la pétition des sociétés popu- 
laires parisiennes qui réclamèrent la suppression du 
salaire des prêtres (16 brumaire). Il n'en fallut pas plus 
pour éveiller le soupçon que la chute des saints et la ferme- 
ture des églises n'étaient qu'une adroite manœuvre de 
Pitt, pour pousser les catholiques à l'insurrection. 

Dès lors, Anacharsis devint décidément suspect. Le 
jour même de l'abdication de Gobel, Robespierre l'ayant 
rencontré au Comité, où il venait se vanter de son bel 
exploit, lui fit des reproches très vifs : « Mais, lui dit 
Robespierre, vous avez dit dernièrement qu'il fallait entrer 
dans les Pays-Bas, leur ren^ire l'indépendance et traiter 
les habitants comme des frères. Pourquoi donc cherchez- 

(i) Voir notre édition du mémoire apologétique de Chabot. Paris, 
1914. 



LA CONSPIRATION DE L'ÉTRANGER. 167 

VOUS à nous aliéner les Belges en heurtant les préjugés 
auxquels vous les savez fortement attachés? — Oh ! 
oh ! répondit Cloots, le mal était déjà fait. On nous a 
mille fois traités d'impies. — Oui, répondit Robespierre, 
mais il n'y avait pas de faits (i) ! » L'avertissement était 
dur. Cloots n'en fut pas plus sage. Huit jours plus tard, 
au moment même où Chabot aggravait les soupçons par 
sa retentissante dénonciation, il faisait hommage à la 
Convention de sa Certitude des freuves du mahométisme 
et il en prenait prétexte pour glorifier « l'explosion philoso- 
phique » qu'il se vantait d'avoir préparée par dix ans de 
travaux, de voyages et de persécutions. Il terminait sa 
harangue par une charge à fond contre ceux qui vou- 
laient arrêter ou modérer la révolution religieuse com- 
mencée : « Je ne réfuterai pas les déraisonneurs qui ver- 
raient là-dedans des intrigues contre-révolutionnaires et 
qui s'imagineraient qu'on mène le peuple dans un préci- 
pice. Rassurez- vous, bonnes gens, le peuple ne se laisse 
pas mener, il a brûlé ses lisières, il en sait plus que tous 
les docteurs... » Il ne se bornait pas à combattre ainsi de 
front la politique du Comité de Salut public, il avait 
encore l'imprudence de reprendre, dans ce même dis- 
cours, l'apologie de sa république universelle du genre 
humain. Quelques jours auparavant, dans une Adresse 
aux Bataves (2), il s'était élevé avec force contre l'idée 
d'une paix prématurée. Faudrait-il donc, pour réaliser la 
république du genre humain, éterniser la guerre? 

Robespierre dut s'imaginer que pour nier avec cette 
assurance la réalité de l'intrigue contre-révolutionnaire 
qu'il découvrait sous le mouvement de déchristianisation, 
au moment même où Chabot et Basire en affirmaient 
l'existence, Cloots devait avoir ses raisons et que cet 
étranger était sans doute du complot, encore que ni 
Chabot ni Basire ne l'eussent désigné. Robespierre 
s'appliquait de son mieux à rassurer les nations neutres, 
la Suisse et li^s Etats-Unis afin del s prédisposer à nous 
consentir de larges achats de subsistances, il voulait limi- 
ter la guerre. Le propagandisme opiniâtre de Cloots était 

(i) Voir le chapitre Robespierre et la déchristianisation dans notre 
livre La Révolution et V Eglise. Paris, 19 10. 

(2) Lue aux Jacobins le 14 vendémiaire, an II {^Moniteur, t. XVIII, 
p. 296). 



l68 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

un obstacle à sa politique étrangère faite de sagesse et de 
mesure. Robespierre était parvenu à amener la majorité du 
Comité de Salut public à partager son point de vue. Il 
avait blâmé la mission que Hérault de Séchelles avait con- 
tiée à un agent secret Catus pour révolutionner la petite 
république de Mulhouse et la réunir à la France (i). Il 
avait fait rappeler Catus. Afin de rassurer le gouverne- 
ment américain, il faisait révoquer Genêt, notre représen- 
tant auprès de Washington, coupable d'avoir intrigué avec 
les partis d'opposition (2). Il mettait notre ambassadeur 
en Suisse, Barthélémy, en garde contre les agents secrets 
qu'Hérault avait envoyés dans la Confédération et particu- 
lièrement contre Dubuisson, ami de Proli et de Péreira (3). 
La plupart des propagandistes employés par Hérault 
appartenaient au parti hébertiste. Hébert lui-même avait 
été dénoncé par Chabot comme l'intime du banquier hol- 
landais Kock qui lui offrait à dîner dans sa maison de 
Passy (4). Les mesures exagérées réclamées par les 
Hébertistes gênaient le gouvernement. De là à conclure 
qu'elles faisaient le jeu de la contre-Révolution, qu'elles 
étaient inspirées par l'étranger, comme Chabot l'avait 
prétendu, il n'y avait qu'un pas. Les Hébertistes se virent 
accuser couramment par les Indulgents d'être des agents 
de l'étranger. Camille Desmoulins fit paraître son Vieux 
Cordelier où il renouvela contre eux la tactique et les argu- 
ments qui lui avaient déjà réussi contre les Brissotins. 
Dès son no 2, paru le 20 frimaire, il s'attaquait à Cloots, 
dont il avait été pourtant l'ami et le prôneur. « Cloots est 
Prussien, il est cousin germain de Proli tant dénoncé (5). » 

(i) Voir Ch. ScHMiDT, Une conquête douanière, Mulhouse et la critique 
de ce livre dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, p. 123-125. 

(2) Voir Paul Mantoux, Le Comité de Salut public et la mission de 
Genêt aux États-Unis, dans la Revue d'Histoire moderne, t. XIIL 

(3) Voir la lettre de Deforgues à Barthélémy, du 7 octobre i793, 
la lettre de Colchen au même du 16 brumaire (6 novembre) dans Kaulek, 
III, p. 121 et 203. 

(4) Jean-Conrad Kock,' réfugié à Paris depuis 1787, possédait une 
manufacture de toile à La Glacière. Sa maison de banque était sous la 
raison sociale Sertorius, Chomart et C'e. Il avait fait partie du Comité 
batave. Sa seconde femme Anne-Barbe-Thérèse Hessels de Fontaine, était 
née à Bâle, en Suisse, et avait vingt-huit ans. Sa famille comptait 9 en- 
fants, dont 6 garçons et 3 filles. L'aîné avait quatorze ans, le plus jeune 
neuf mois {Archives nationales, W 78). 

(5) La mère de Proli s'appelait Cloots et était bourgeoise d'Aix-la- 
Chapelle. 



LA CONSPIRATION DE L'ÉTRANGER. 169 

Il rappelait ses variations politiques, sa collaboration à 
des journaux fayettistes comme la Gazette universelle, 
sa longue admiration pour le vertueux Roland, sa cam- 
pagne contre l'émancipation des noirs « peu digne de l'am- 
bassadeur du genre humain » ; il raillait âprement « son 
zèle infatigable à prêcher la République une et indivi- 
sible des quatre parties du monde et sa fureur de mission- 
naire jacobin ». « Il n'a jamais manqué de dater ses let- 
tres, depuis cinq ans, de Paris, chef-lieu du globe, et ce 
n'est pas sa faute si les rois de Danemark, de Suède, gar- 
dent la neutralité et ne s'indignent pas que Paris se dise 
orgueilleusement la métropole de Stockholm et de Copen- 
hague. » Il lui reprochait enfin d'avoir donné, par l'abju- 
ration de Gobel, « le signal de subversion et l'exemple 
de courir sus à tous les sacristains ». Cloots avait ranimé 
le papisme prêt à rendre le dernier soupir et fait passer 
force recrues à Lescure et à La Rochejacquelin ! 

Deux jours après cette violente attaque, Anacharsis 
passait au scrutin épuratoire des Jacobins. Comme on lui 
demandait dans quel pays il était né, il répondit : « Je 
suis de la Prusse, département futur de la République 
française. » Un membre lui reprocha d'être intervenu en 
faveur des Van den Yver, banquiers hollandais qui ve- 
naient d'être arrêtés pour la seconde fois, en même temps 
que M "16 Dubarry, leur cliente, dénoncée elle-même par 
un ami de Marat, l'Anglais Grièves, qui habitait Louve- 
ciennes où elle s'était retirée (i). Cloots avoua qu'il s'était 
intéressé aux Van den Yver, lors de leur première arres- 
tation, parce qu'ils étaient ses propres banquiers. Alors 
Robespierre l'exécuta dans une virulente philippique dont 
il avait emprunté le canevas à Camille Desmoulins : 
« Pouvons-nous regarder comme patriote un baron alle- 
mand? Pouvons-nous regarder comme sans-culotte un 
homme qui a plus de 100 000 livres de rente? Pouvons- 
nous croire républicain un homme qui ne vit qu'avec les 
banquiers et les contre-révolutionnaires ennemis de la 
France? Non, citoyens. Mettons-nous en garde contre ces 
étrangers qui veulent paraître plus patriotes que les Fran- 
çais eux-mêmes. Cloots, tu passes ta vie avec nos enne- 
mis, avec les agents et les espions des puissances étran- 

(i) Alger, Englishmen, p. 187-sq. 



170 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

gères, comme eux, tu es un traître qu'il faut surveiller. » 
Robespierre lui reprochait encore de préférer le titre de 
citoyen du monde à celui de citoyen français : « Eh ! s'il 
eût été bon Français, eût-il voulu que nous fissions un 
département français du Monomotopa? » Il rappelait que 
Cloots avait préparé avec Gobel « la mascarade philo- 
sophique » dont les suites avaient été funestes. Il faisait 
remarquer enfin qu'au moment même où la Convention 
votait l'arrestation des étrangers, Cloots avait été élu 
président des Jacobins : « Donc, par une conséquence 
infaillible, le parti étranger domine au milieu des Jaco- 
bins. Oui, les puissances étrangères ont au milieu de nous 
leurs espions, leurs ministres, des trésoriers et une police ». 
Robespierre conclut au milieu d'applaudissements fréné- 
tiques : «Cloots est Prussien... je vous ai tracé l'histoire 
de sa vie politique... Prononcez ! » 

Le pauvre Anacharsis fut tellem.ent abasourdi par ce 
réquisitoire qu'il en perdit la parole. Il ne trouva rien à ré- 
pondre. Sur-le-champ, le club le raya de la liste de ses 
membres. Il sortit des Jacobins, dit-il, « avec l'air calme de 
l'innocence opprimée. Un morne silence régna dans la 
salle, aucune huée n'aggrava mon malheur » (i). En vain 
s'efforça-t-il les jours suivants de répondre à Camille 
Desmoulins et à Robespierre, la plume à la main. Il eut 
beau rappeler que le premier avait fait maintes fois son 
éloge, que le second avait contre lui de vieilles rancunes 
depuis qu'il avait combattu sa politique pacifique dans 
l'hiver qui précéda la déclaration de guerre à l'Autriche. 
Il eut beau affirmer que les 100 000 livres de rentes que lui 
prêtait généreusement Robespierre se réduisaient en 
réalité à douze mille livres en biens nationaux et en rentes 
sur la nation. En vain tenta-t-il de défendre sa politique 
déchristianisatrice, en faisant observer avec finesse que 
les Belges s'accoutumeraient bien mieux « à nous voir 
sans croix et sans rois que si nous leur faisions payer une 
messe hérétique ». En vain, se couvrit-il de l'exemple 
glorieux de ses collègues André Dumont, Laignelot, 
Lequinio, Fouché, Laplanche, Dartigœyte, qui avaient 
préludé dans les départements à la suppression de la 

(i) Appel au genre humain par Anacharsis Cloots, représentant du 
Peuple sauveur, Paris, frimaire l'an II, p. 11. 



t JL 



LA CONSPIRATION DE L ETRANGER. I7I 

messe constitutionnelle. Son Appel au genre humain 
tomba dans l'indifférence générale. La presse, même héber- 
tiste, garda le plus profond silence. Cloots se trouva isolé, 
du jour au lendemain, et bientôt renié par ses 
amis qui craignaient de se compromettre en prenant sa 
défense. Il s'était flatté que le discours de Mahomet- 
Robespierre lui serait inoffensif : « Ce discours m'eut 
hissé deux ans plus tôt à la lanterne, il n'est pas très 
dangereux à l'époque de la sans-culotterie organisée. 
Robespierre m'eut tué à Venise ou à La Mecque, mais il 
n'a fait que m'égratigner à Paris >>. Imprudent optimisme 
qu'Anacharsis allait payer cher ! 



Les Jacobins ne s'étaient pas contentés de rayer de leurs 
contrôles l'orateur du genre humain, ils avaient décidé 
le même jour de rayer avec lui tous les nobles, tous les 
banquiers, tous les étrangers. La mesure fut exécutée. 
Les étrangers qui persistèrent à se rendre au club y 
furent dénoncés, expulsés et conduits sous bonne garde 
au Comité de Sûreté générale. Ainsi, le 26 frimaire (16 dé- 
cembre 1793), un nommé Dengs (de Vitré) fut dénoncé 
par Rehaudin pour s'être mal tenu à la dernière séance. 
Fabre d'Eglantine le traita aussitôt d'agent de Pitt. Dengs 
eut beau protester qu'il était né d'un père canadien et 
d'une mère française, qu'il dirigeait une manufacture, 
qu'il habitait la France depuis quinze ans, qu'il était 
membre du club de Mortagne, il n'en fut pas moins 
expulsé et arrêté. Par contre, un certain Mathias Halms, 
né à Coblentz, fut conservé dans la société, le 13 pluviôse, 
après que Momoro eut observé que Halms n'était pas 
étranger, mais Français, d'après la Constitution. 

Les clubs d'étrangers disparaissent. Le club des Allo- 
broges annonce, le 7 pluviôse, 26 janvier 1794, sa disso- 
lution à la Commune. Seuls, les Belges et Liégeois conti- 
nuent à se réunir dans les locaux que la Commune a mis 
à leur disposition au Palais-Cardinal. Leur société est 
d'ailleurs troublée par des scissions perpétuelles. 

La lutte des partis ou plutôt des factions s'exaspère. 
Dans son grand rapport du 5 nivôse, 25 décembre 1793, 



172 LA REVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

sur les principes du gouvernement révolutionnaire, Robes-, 
pierre fait retomber sur les étrangers la cause de toutes les 
crises que la Révolution avait traversées : « Ils délibèrent, 
disait-il, dans nos administrations, dans nos assemblées 
sectionnaires, ils s'introduisent dans nos clubs, ils ont 
siégé jusque dans le sanctuaire de la- représentation 
nationale... Ils rôdent autour de nous, ils surprennent nos 
secrets, ils caressent nos passions, ils cherchent à nous 
inspirer jusqu'à nos opinions, ils tournent contre nous nos 
résolutions. Etes-vous faibles? Ils louent votre prudence. 
Etes-vous prudents? Ils vous accusent de faiblesse ; ils 
appellent votre courage témérité, votre justice cruauté. 
Ménagez-les, ils conspirent publiquement, menacez-les, 
ils conspirent dans les ténèbres et sous le masque du 
patriotisme. Hier, ils assassinaient les défenseurs de la 
liberté, aujourd'hui, ils se mêlent à leur pompe funèbre... 
Les étrangers ont paru quelque temps les arbitres de la 
tranquillité publique. L'argent circulait ou disparaissait 
à leur gré. Quand ils voulaient, le peuple trouvait du pain, 
quand ils voulaient, le peuple en était privé... Leur prin- 
cipal objet est de nous mettre aux prises les uns avec les 
autres. » Robespierre conclut qu'il fallait se hâter d^ tra- 
duire en jugement les étrangers conspirateurs. 

Cette conclusion parut insuffisante à Barère qui rappela 
à Robespierre que le Comité de Salut public avait décidé 
de dem.ander à la Convention de rapporter le décret par 
lequel on avait appelé les étrangers à la représentation 
nationale. « Quand nous avons la guerre avec une partie 
de l'Europe, aucun étranger ne peut aspirer à l'honneur 
de représenter le peuple français. » Pour montrer que 
cette suspicion était légitime, Barère cita l'exemple d'un 
certain comte Poroni qui était venu en France avec un 
ouvrage prétendu philanthropique qui lui avait servi de 
titre pour demander la naturalisation française. « Il 
avait, disait-il, perdu tous ses biens en propageant dans 
son pays les principes de la raison. Eh bien, citoyens, cet 
homme a disparu depuis quelque temps et nous avons 
appris qu'à son retour en Italie, ses biens lui avaient été 
rendus. » Le Dantoniste Bourdon de l'Oise appuya la 
■proposition de Barère en attaquant nommément Thomas 
Paine, qui avait essayé de sauver Louis XVI et qui comp- 
tait beaucoup d'amis dans le parti girondin : « Depuis 



LA CONSPIRATION DE L'ÉTRANGER. I73 

que les Brissotins sont disparus du sein de la Convention, 
dit Bourdon, il n'a pas mis le pied dans l'Assemblée, 
je sais qu'il intrigue avec un ancien agent du bureau des 
Affaires étrangères. » Personne ne défendit le fondateur 
de la liberté américaine. Sur la motion de Bentabole, la 
Convention décréta qu'aucun étranger ne pourrait plus 
être admis à représenter le peuple français. Il fut entendu 
cependant, sur la motion de Robespierre, qu'une excep- 
tion serait faite en faveur des Belges et des Liégeois. 

Le lendemain, Thuriot fit décréter que la mesure votée 
la veille aurait un effet rétroactif et que, par conséquent, 
tous les membres de la Convention nés à l'étranger cesse- 
raient sur-le-champ d'en faire partie. Thomas Paine et 
Cloots furent ainsi expulsés tous les deux de l'Assemblée. 
Le lendemain, ils étaient arrêtés en même temps. 

Cloots périra avec les Hébertistes. Fouquier-Tinville 
produira contre lui une dénonciation d'un déserteur prus- 
sien qui l'accusait d'avoir écrit trois lettres à Brunswick. 
Le déserteur ne précisait ni la date ni le contenu de ces 
lettres (i). Mais la conviction des jurés était faite depuis 
longtemps. Le Girondin Riouffe a raconté les derniers ins- 
tants de Cloots dans ses Mémoires d'un détenu. Anacharsis 
mourut courageusement. De peur que ses compagnons de 
supplice n'appellasscnt un prêtre, « il prit la parole et leur 
prêcha le matérialisme jusqu'au dernier soupir ». 

Thomas Paine et Dentzel évitèrent la fatale charrette, 
mais restèrent en prison pendant de longs mois. Paine fut 
victime des mauvais procédés de l'ambassadeur amé- 
ricain à Paris, Gouverneur Morris qui le desservit auprès de 
Robespierre en le représentant comme mêlé aux intri- 
gues de Genêt contre Washington. Robespierre écrivit sur 
son carnet : « Demander que Thomas Paine soit décrété 
d'accusation pour les intérêts de l'Amérique auta,nt 
que de la France ». Paine fut maintenu en prison même 
après thermidor, aussi longtemps que Gouverneur Morris 
resta ambassadeur à Paris. Il dut attendre l'arrivée de 
son successeur, le célèbre Monroë, pour recouvrer la 
liberté. 

Si la qualité de représentant du peuple ne protégeait 

(i) Voir le texte de cette dénonciation dans les Amtales révoîu'toti- 
naires, t. VII, p. 567-569. 



174 LA REVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

plus les étrangers, on peut s'imaginer de quels soupçons 
furent environnés les autres. La plupart de ceux qui étaient 
employés dans les administrations furent révoqués. Char- 
les de Hesse, le général Marat, qui avait pourtant donné 
des gages éclatants et nombreux de son civisme, fut relevé 
de son commandement le 13 octobre 1793. Ses exagéra- 
tions hébertistes n'avaient pas échappé à l'œil soup- 
çonneux de Robespierre qui avait noté sur son carnet : 
« Hesse à Orléans, à destituer» (i). Le ci-devant prince eut 
beau protester contre sa révocation auprès des Jacobins. 
Il leur écrivit, le 19 octobre, que son traitement était sa 
seule ressource, qu'il était proscrit en Allemagne. Sa 
plainte n'eut pas d'écho. Il fut arrêté, le 11 novembre, 
et enfermé au Luxembourg puis à Saint-Lazare. Il resta 
plus d'un an en prison. 

Les généraux Arthur Dillon, Thomas Ward, O' Moran 
furent guillotinés. 

Le célèbre Euloge Schneider, ce capucin wurtember- 
geois, devenu accusateur public près le tribunal criminel 
du Bas-Rhin, fut accusé de réquisitionner les femmes à 
son usage et de faire haïr la Révolution par son faste de 
satrape. Saint- Just et Le Bas le firent attacher pendant 
quelques heures à la guillotine dressée sur une place de 
Strasbourg. Ils l'envoyèrent ensuite au tribunal révo- 
lutionnaire. Le Bas écrivit à cette occasion à Robespierre, 
le 24 frimaire, 14 décembre 1793 : « Cette punition, qu'il 
s'est attirée par sa conduite insolente, a été aussi com- 
mandée par la nécessité de réprimer les étrangers. Ne 
croyons pas les charlatans cosmopolites et ne nous 
fions qu'à nous-mêmes ». Moins heureux que Charles 
Hesse, Schneider périt sur l'échafaud. 

Cloots, Hesse, Schneider avaient été du moins mêlés 
aux luttes des partis. Le pauvre baron de Trenck fut une 
victime innocente de la dureté des temps. Ses aventures 
romanesques avaient rempli les gazettes à la veille de la 
Révolution. Officier des gardes du corps de Frédéric II, 
il avait plu pour son malheur à la princesse Amélie, sœui 
du roi, qui lui avait offert son écharpe dans un bal de la 
Cour. Trenck, ayant trop bien répondu à ce que la prin- 

(i) Voir notre édition du Carnet de Robespierre dans les Annales 
révolutionnaires de janvier 1918, 



LA CONSPIRATION DE L ETRANGER. I75 

cesse attendait de sa virilité herculéenne, Frédéric s'était 
fâché et, pour couper court au scandale, il avait fait enfer- 
mer le galant officier à la citadelle de Glatz puis à celle 
de Magdebourg. Trenck, au cours de longues années de 
prison, avait réussi à s'enfuir de ses cachots successifs, 
brisant ses chaînes, perçant les murs, sautant les fossés 
les plus inaccessibles. Enfin délivré, il s'était réfugié 
en Autriche où il possédait des terres. Ses mémoires, tra- 
duits dans toutes les langues, eurent un prodigieux succès 
que rappelle de nos jours la vogue des romans de Conan 
Doyle. Il vivait tranquille à Vienne, au début de la Révo- 
lution, entouré d'une nombreuse progéniture, quand son 
humeur aventureuse le reprit à la nouvelle des événements 
prodigieux qui se passaient en France. Il se compromit 
dans d'obscures intrigues. Il provoqua en duel, à la fin 
de 1791, le prince de Cobourg et dut s'enfuir à Hambourg. 
Là il publia un journal qui eut rapidement plus de 
4000 abonnés, gros chiffre pour l'époque. Mais le journal, 
jugé trop hardi, fut confisqué à la fin de 1792. Trenck, menacé 
d'arrestation, eut la malencontreuse idée de chercher un 
refuge en France, la terre de la liberté. Son bateau fut 
pris par un corsaire qui le dévalisa. Il arriva enfin à Paris, 
en avril 1793. Il sollicita l'appui de Cloots, il vendit sa 
montre en or, son seul avoir, il contracta des prêts pour 
faire reparaître son journal, en français cette fois. Mais 
son style germanique rebuta ses rares lecteurs. Il ne 
compta en tout et pour tout que quatre abonnés. Endetté 
et misérable, Trenck essaya d'intéresser les Jacobins à son 
sort. Nouvel avatar. Il avait été reconnu par les Frey 
qu'il avait autrefois rencontrés à Vienne et qui avaient 
peur de ses révélations. Ils firent rejeter, par le moyen 
d'un député de leurs amis, sa demande d'admission au 
club. Puis, comme ils avaient appris que Trenck jasait 
sur leur compte, qu'il racontait qu'à Vienne les Frey s'ap- 
pelaient Schœnfeld et étaient employés comme espions 
par l'Empereur, ils prirent les devants et le dénoncèrent 
lui-même comme un agent prussien. Chabot, qui était 
encore au Comité de Sûreté générale, le fît arrêter, le 
II septembre, sous cette inculpation (i). En vain, le 

(i) Sur l'arrestation de Trenck, voir les AtinaUs révohttionnaires 
t. VII 1914, p. 101-105. 



176 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

résident français à Hambourg, Le Hoc, intervint en sa 
faveur et garantit son civisme qu'attestait suffisamment 
sa lamentable misère. Trenck fut maintenu en prison. 
Fort de son innocence, il cria hautement son indignation, 
il accusa les Français d'ingratitude, il finit par s'aigrir et 
par se répandre en propos compromettants. Il annonça 
un jour à ses co-détenus que 100 000 Valaques allaient 
envahir la France et le vengeraient. Pour ces propos alar- 
mistes, on l'engloba dans la conspiration policière dite 
de Saint-Lazare et il monta sur réchafaud,le 7 thermidor, 
en même temps que Roucher et André Chénier. Dans une 
dernière lettre à sa femme, le pauvre Trenck protesta 
encore de son innocence (i). 

Trenck et Guzman furent les victimes des Frey qui les 
avaient dénoncés pour détourner d'eux-mêmes les soup- 
çons. 

Le médecin saxon Saiffert, l'un des fondateurs de la 
légion germanique et l'auteur du chant de guerre des 
Allemands régénérés, faillit avoir le même sort. Il fut 
dénoncé par l'Italien Pio qui s'était déjà distingué en 
dénonçant Proli dans le journal de Marat. Pio lui repro- 
chait ses liaisons orléanistes et son intimité avec des agio- 
teurs notoires, compromis dans la découverte de l'armoire 
de fer, Sainte-Foy et Talon. Il fut arrêté, il passa devant 
le tribunal révolutionnaire, mais il bénéficia d'un acquit- 
tement le 2 prairial (2). On ne le remit en liberté qu'après 
le 9 thermidor. 

Tous les étrangers, bien entendu, ne subirent pas 
d'aussi cruelles épreuves. Mais la plupart perdirent leurs 
places. Les administrations publiques furent sévèrement 
épurées à maintes reprises et particulièrement l'armée. 
Le ministre de la guerre Bouchotte se méfiait des 
déserteurs et était hostile aux légions étrangères. La 
Convention partageait ses sentiments. Le 20 brumaire, 
10 novembre 1793, elle supprima les corps belges et lié- 
geois qui servaient à l'armée du Nord. Les soldats et 
officiers qui les constituaient furent tenus de produire 
des certificats de civisme pour être réemployés dans les 
bataillons ordinaires. 



(i) Voir le dossier des archives nationales, F' 4 775". 
(2) Archives nationales, F' 4 775". 



> ' 



LA CONSPIRATION DE L ETRANGER. I77 

La légion batave, en garnison à Meaux, fut supprimée 
à son tour. Le 12 frimaire, 2 décembre, un décret rendu 
sur le rapport de Gossuin, fit défense d'admettre à l'ave- 
nir aucun déserteur dans les armées de la République 
et abrogea les décrets antérieurs qui leur avaient accordé 
des primes et des indemnités. 

Le Comité de Salut public alla plus loin encore. A diffé- 
rentes reprises, le 4 frimaire, le 29 nivôse, les 6 et 21 ven- 
tôse, il ordonna que les déserteurs étrangers seraient éloi- 
gnés à dix lieues au moins de la capitale et il se fit rendre 
compte de l'exécution de cette mesure. Le 2 mai 1794, 
il répartit ces déserteurs dans tous les départements pour 
être occupés aux travaux de l'agriculture, du commerce 
et de l'industrie. 

Tout élément étranger cependant ne disparut pas 
complètement de l'armée. Les représentants en mission 
maintinrent à leurs postes dans les régiments ordinaires 
un certain nombre de soldats et surtout d'officiers étran- 
gers dont le civisme était éprouvé (i). Mais ce qui était 
auparavant la règle devint l'exception et le privilège. 



* 
* * 

Le réveil du nationalisme s'accentuait tous les jours. 
Pour faire diversion aux luttes des partis, Robespierre 
avait proposé aux Jacobins de discuter les crimes du gou- 
vernement anglais. Le 11 pluviôse, comme plusieurs ora- 
teurs, Si] as, Saint-André, Legendre, faisaient au Jacobin 
Bontemps un grief de n'avoir pas distingué dans ses cri- 
tiques entre le peuple anglais et son gouvernement, Robes- 
pierre vint au secours de Bontemps et proclama la soli- 
darité des peuples et de leurs gouvernants : « Qu'est-ce 
que cette anglomanie déguisée sous le masque de la phi- 
lanthropie, si ce n'est la conservation de l'ancien brisso- 
tisme qui négligea le bonheur et la tranquillité de son 
pays pour aller s'occuper de la liberté de la Belgique. 
Assurez votre liberté avant de vous occuper de celle des 
autres. Pourquoi veut-on que je distingue un peuple qui se 

(i) Voir la lettre de Gillet, datée de Sedan, 14 ventôse, 4 mars 1794 
où il rend compte de ses opérations pour l'embrigadement. 

12 



178 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

rend complice des crimes de son gouvernement, de ce 
gouvernement si perfide? Je n'aime pas les Anglais, moi, 
parce que ce mot me rappelle l'idée d'un peuple insolent 
osant faire la guerre au peuple généreux qui a reconquis 
sa liberté. Je n'aime pas les Anglais, parce qu'ils ont osé 
entrer dans Toulon pour y proclamer un roi... je déclare 
que j'augmenterai autant qu'il sera en moi la haine 
de mes compatriotes contre lui. Que m'importe ce qu'il en 
pense ! Je n'espère qu'en nos soldats et la haine profonde 
qu'ont les Français pour ce peuple. Je ne m'intéresse au 
peuple anglais qu'en qualité d'homme, alors j'avoue 
que j'éprouve quelque peine à en voir un si grand nom- 
bre lâchement soumis à des scélérats qui les conduisent 
insolemment. Cette peine chez moi est si grande que 
j'avoue que c'est dans ma haine pour son gouvernement 
que j'ai puisé celle que je porte à ce peuple ; qu'il le 
détruise donc, qu'il le brise ! Jusqu'alors, je lui voue une 
haine implacable... Il est quelque chose de plus mépri- 
sable qu'un tyran, ce sont des esclaves... Je détesterai 
de toute mon âme le peuple anglais tant qu'il sera asservi 
honteusement sous des despotes. » Robespierre fut fréné- 
tiquement applaudi. Il traduisait dans un langage pas- 
sionné cet égoïsme sacré qui est pour les nations ce qu'est 
l'instinct de conservation pour les individus. 

Son prestige grandissait d'autant plus qu'il s'était mis 
au-dessus des partis pour ne servir que la France et la 
République. Il avait d'abord partagé les préventions de 
Fabre d'Eglantine contre les Hébertistes qualifiés par lui 
d'ultra-révolutionnaires. Mais bientôt la levée des scellés 
des papiers de Delaunay d'Angers lui prouva la culpabi- 
lité de Fabre dans la liquidation frauduleuse de la com- 
pagnie des Indes (i). Fabre, qui avait dénoncé Chabot 
dans le secret des Comités, dès le début d'octobre 1793, 
avait d'abord été son complice ! Robespierre se dit dès 
lors que Fabre d'Eglantine et ses amis ne mettaient une 
telle âpreté à dénoncer les Hébertistes que pour prévenir 
leurs propres dénonciations. « Ils veulent briser les écha- 
fauds parce qu'ils craignent d'y monter. » La faction des 



(i) Voir notre article Fabre d'Eglantine et la liquidation de la 
compagnie des Indes, dans les Annales révolutionnaires, 1913, t. VI, 
p. 613-634. 



LA CONSPIRATION DE L ETRANGER. 179 

Indulgents ne valait pas mieux que la faction des Exa- 
gérés. Elles ne poursuivaient l'une et l'autre que des vues 
particulières. Leurs discussions troublaient l'État et 
faisaient le jeu de l'ennemi. Robespierre les mit toutes les 
deux en accusation devant les Jacobins, le 19 nivôse. Leurs 
chefs étaient des agents de Pitt : « Ils s'entendent comme 
brigands dans une forêt. Ceux qui sont d'un génie ardent 
et d'un caractère exagéré proposent des mesures ultra- 
révolutionnaires, ceux qui sont d'un esprit plus doux et 
plus modéré proposent des moyens citra-révolutionnaires. 
Ils se combattent entre eux, mais, que l'un ou l'autre 
parti soit victorieux ! peu leur importe ; comme l'un ou 
l'autre système doit également perdre la République, ils 
obtiennent un résultat également certain, la dissolution 
de la Convention nationale. » 

Hébertistes et Dantonistes, ultra et citra-révolution- 
naires furent traduits au tribunal révolutionnaire sous 
l'inculpation commune d'être des agents de l'étranger. 
Dans la première fournée, Kock, Cloots, Proli représen- 
taient « l'étranger » ; dans la seconde, Guzman, les deux 
Frey et leur secrétaire Diedrichsen tenaient le même 
emploi. 

Proli fut découvert, le 30 pluviôse, 18 février 1794, 
dans sa retraite au village de Vanderlen, près Gonesse. 
Il essaya d'intéresser plusieurs députés à son sort. 
Il écrivit à Hérault de Séchelles et il ne réussit qu'à le com- 
promettre davantage et à l'entraîner avec lui. Il était 
jugé depuis que Robespierre l'avait représenté aux Jaco- 
bins, le 1^^ frimaire, comme « le sylphe invisible » qui 
dirigeait les sociétés populaires des sections « fondées 
pour tout désorganiser et pour avilir la Convention». Proli, 
disait Robespierre, tenait chez lui des «directoires secrets » 
où on réglait les affaires des Jacobins. Quand il fut con- 
damné, Robespierre déclara, le i^'^ germinal, que sa puni- 
tion «coûterait des millions aux aristocrates et aux étran- 
gers, parce qu'après cet exemple terrible, il faudra que 
Pitt paye au centuple les espions qu'il voudra entretenir 
parmi nous ». 

Les Frey ne tardèrent pas à suivre Proli sur l'écha- 
faud. Pendant qu'ils étaient en prison, ils n'avaient songé 
qu'à faire bombance. Un de leurs co-détenus a raconté 
qu'ils trouvaient que leur traiteur « ne vendait pas assez 



l80 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

cher deux côtelettes et une bouteille de vin de Bordeaux 
pour la somme de ii livres (i) ». Ils crurent sans doute 
mériter leur grâce en espionnant leurs propres compa- 
gnons de captivité. Ils écrivirent plusieurs rapports contre 
THébertiste Ronsin, mais cette lâcheté ne les sauva pas. 
Robespierre avait l'œil sur eux comme sur Proli. Dans 
un rapport, qu'on trouva dans ses papiers après le 9 ther- 
midor, il avait tracé le portrait amer et ironique « de ces 
deux plus habiles scélérats que l'Autriche ait vomis parmi 
nous (2) ». 

* 
* * 

Ouand les factions furent écrasées et l'union rétablie, 
le Comité de Salut public se décida enfin à présenter cette 
loi générale sur les étrangers don:;, la Convention lui avait 
réclamé inutilement, à deux reprises, le nouveau texte. 
Saint- Just lui donna la forme d'une loi de police. 

Elle fut votée sans débat le 25 germinal. Le séjour de 
Paris, des places fortes et des villes maritimes était inter- 
dit à tous les ex-nobles et à tous les sujets ennemis pour 
la durée de la guerre. Les contrevenants seraient mis hors 
la loi. Etaient pourtant exceptés de l'interdiction de séjour 
les ouvriers employés à la fabrication des armes à Paris 
et les étrangères qui auraient épousé des patriotes. Le 
Comité de Salut public reçut le droit d'étendre les excep- 
tions, par voie de réquisition individuelle, à des ci-devant 
nobles ou sujets ennemis dont il estimerait les services 
utiles à la République. Les ci-devant nobles et étrangers 
ne pourraient être admis ni dans les sociétés populaires ni 
dans les comités de surveillance, ni dans les assemblées 
de commune ou de section. 

Le lendemain, 28 germinal, Couthon fit voter une nou- 
velle exception en faveur des étrangers domiciliés en 
France depuis vingt ans et de ceux qui avaient épousé 
depuis six ans une Française non noble. Le 29 germinal 
encore, le même Couthon faisait aussi excepter de l'inter- 
diction de séjour «les étrangers vivant du travail de 

(i) Tableau des prisons de Pans, par J.-A.-R. (Roussel d'Épinal), 
t . II, p. 25. 

(2) Pièces trouvées dans les papiers de Robespierre et comphces. Faction 
Proli'Hébertr, etc., pièce n» XVIII. 



LA CONSPIRATION DE L'ÉTRANGER. l8î 

leurs mains antérieurement à la loi du i^r août 1793 », 
ceux qui étaient établis marchands détaillants avant 
l'année 1789 et les enfants au-dessous de quinze ans, les 
vieillards au-dessus de soixante-dix ans. Les arrêtés du 
Comité de Salut public en date des 23, 24 et 25 avril 1794 
exceptèrent enfin les réfugiés bataves, belges, liégeois et 
mayençais des dispositions de la loi sur les étrangers. 

Désormais, la législation répressive est complète. Les 
Anglais sont internés ; les autres étrangers sont frappés 
d'interdictions de séjour. Tous sont exclus en principes 
des fonctions publiques et des droits politiques. Les 
biens des Espagnols et des Anglais sont séquestrés, les 
légions étrangères dissoutes, les déserteurs employés 
aux travaux agricoles. Tout étranger qui remue peut 
être frappé comme suspect et traduit au tribunal révo- 
lutionnaire. 

Dans leur ensemble, ces mesures sont cependant loin 
d'être aussi sévères et aussi absolues que celles qui ont 
été édictées en annexe de la mobilisation au début de 1914 
par toutes les nations belligérantes. Elles font des distinc- 
tions entre les sujets étrangers. Elles n'interdisent pas 
toute relation commerciale indirecte avec les puissances 
ennemies. Les marchandises anglaises sont seules prohi- 
bées. Les camps de concentration sont inconnus. Par là, on 
peut mesurer dans quel sens la civilisation a marché 
depuis un siècle. 



XII 
ÉPILOGUE 



Les révolutionnaires n'avaient renoncé qu'à regret et 
presque à contre-cœur à leur idéal humanitaire. Les me- 
sures de répression qu'ils avaient dû édicter n'étaient 
dans leur pensée que provisoires. Robespierre lui-même, 
qui s'était montré si intransigeant dans l'expression de 
son nationalisme français, manifesta, la crise intérieure 
terminée, une bienveillance et une indulgence croissante 
à l'égard des réfugiés politiques, Belges, Bataves, Lié- 
geois, Anglais mêmes. Les terroristes purent l'accuser 
au 9 thermidor d'avoir protégé le député anglais Benja- 
min Vaughan qui s'était enfui en France, au printemps 
de 1794, pour échapper aux vengeances de Pitt. Benjamin 
Vaughan obtint un passeport pour se rendre à Genève, d'où 
il écrivit à Robespierre (i). 

Les réfugiés liégeois du parti modéré, Bassenge, Fabry, 
Fyon durent de même à Robespierre leur libération. Bas- 
senge allait le remercier la veille même du 9 thermidor (2) . 
Grâce à Robespierre, un grand nombre de Liégeois et de 
Belges continuèrent à être employés dans les services pu- 
blics, par exemple le général Ransonnet qui se conduisit 
vaillamment à l'armée du Nord, le générai Boulanger qui 
commanda un instant la garde nationale parisienne et 
qui périra avec Robespierre lui-même, le négociant Vil- 

(i) Voir notre article « Robespierre et Benjamin Vaughan » dans les 
Annales révolutionnaires de janvier 19 17. 

(2) BoRGNET, Histoire de la révolution liégeoise, t. II p. 391. 



ÉPILOGUE. . 183 

lain qui occupa un emploi important à la commission du 
commerce et des approvisionnements (i). 

Le régime de compression se relâchait peu à peu. Ainsi, 
un arrêté du Comité de Salut public, en date du 9 messi- 
dor, 27 juin, remit en circulation les correspondances 
adressées aux sujets des nations ennemies. Les lettres 
purent être réclamées par les agents des puissances neu- 
tres. 

Un mois plus tard, Robespierre et ses amis succom- 
baient sous les coups d'une nouvelle faction. Leurs vain- 
queurs étaient des terroristes ardents qui essayèrent d'a- 
bord de continuer et même d'aggraver la Terreur. Le 
15 thermidor, l'un d'eux, Montmayou, proposa de suppri- 
mer toute exception au décret qui excluait des fonctions 
publiques les nobles et les étrangers auxquels il adjoignit 
les prêtres. La Convention vota sans débat son projet de 
décret. Le Comité de Salut public n'avait plus le droit 
de soustraire à l'application de la loi, par des mesures 
individuelles, aucun étranger tombant sous ses dispo- 
sitions. Mais cette recrudescence de rigueur ne dura qu'un 
instant. Le décret du 15 thermidor fut rapporté le lende- 
main. Les lois sur les étrangers parurent liées au système 
de la Terreur. Quand la Terreur disparut, elles furent 
rapportées l'une après l'autre. 

Le 18 frimaire, an III, 8 décembre 1794, Bourdon de 
l'Oise, qui avait été parmi les plus ardents à dénoncer 
les étrangers, quand, derrière eux, il pensait atteindre les 
Hébcrtistes, demanda l'abrogation de la loi sur les inter- 
dictions de séjour. «Tout le monde sait, dit-il, qile les 
hommes sur lesquels cette loi portait ont été traités 
avec une barbarie inconcevable, car, malgré qu'ils n'eus- 
sent pas été jugés suspects par les comités révolution- 
naires de Paris, qu'on n'accusera certainement pas de 
douceur, ils furent obligés de s'éloigner de Paris. » La 
Convention abrogea sur-le-champ sans débat la loi du 
27 germinal et les lois analogues. Désormais, les étrangers 
purent aller et venir librement comme aux premiers temps 
de la Révolution. La plupart de ceux qui avaient été 

(i) Arrêté du Comité du Salut public en date du i^""" thermidor, au II. 
Notons que ViLLAiN avait été arrêté de nouveau, le i6 germinal, an II, 
par le Comité révolutionnaire de la section du iM ont-Blanc (Archives 
nationales, F' 4775"). 



184 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

arrêtés sortirent de prison. Les Comités révolutionnaires 
chargés de leur surveillance furent bientôt supprimés, 
d'abord dans les communes qui n'étaient pas chefs-lieux 
de district (7 fructidor, an II), puis dans toutes celles qui 
n'avaient pas au moins 50 000 habitants. Ceux-ci même 
disparurent avec la Convention. 

Les biens furent libérés en même temps que les person- 
nes. Le 7 nivôse, an III, à propos d'une loi sur la liberté 
du commerce, Johannot proposa de lever le séquestre 
des biens des sujets ennemis et de rembourser les sommes 
que la trésorerie avait encaissées sur leur produit. Cette 
fois, une vive discussion s'engagea. Les partisans de la 
levée du séquestre, presque tous d'anciens Girondins ou 
des modérés de la Plaine, prétendaient que le séquestre 
avait été arraché à la Convention par des agents secrets 
de Pitt et des agioteurs étrangers. Sur ce point, Cambon 
fit chorus : « Le décret du séquestre nous fut enlevé par 
Dufourny, par Lullier. Croyez- vous que je n'aurai pas 
le courage de dire la vérité? Il nous fut enlevé par la clique 
de Fabre d'Eglantine. Fabre d'Eglantine voulait faire une 
muraille autour de la République, afin d'amener la famine. 
Ne pouvant y parvenir lui-même, il fit paraître ici Dufourn}^ 
et LuUier qui, dans le même temps, inondait Paris 
d'affiches pour seconder son projet. » Toutefois, cela n'em- 
pêchait pas Cambon de repousser là levée générale du 
séquestre. On ne pourrait y songer qu'autant que les 
puissances étrangères useraient de réciprocité. Mais Ramel, 
qui avait toujours été hostile au séquestre, reprit à son 
compte les raisonnements de Chabot, d'après lesquels la 
mesure avait été inspirée par des agioteurs à la baisse qui 
avaient voulu se dispenser ainsi de payer leurs différences. 
La Convention lui donna satisfaction. Le séquestre fut 
levé, sauf sur les biens des princes et Etats étrangers ainsi 
que sur les fonds de la banque espagnole dite de Saint- 
Charles. 

Dès lors, il ne restait presque plus rien de la législation 
forgée comme une arme de guerre contre les étrangers (i). 

(i) Il faut ajouter cependant que dans la recrudescence de l'agitation 
royaliste qui suivit l'insurrection de prairial, la Convention revint un 
instant à la politique des rigueurs. Le 23 messidor, an III, Mariette fit 
décréter que tous les sujets ennemis venus en France après le i^"" janvier 
1792 en seraient expulsés sous huit jours. Mais le décret ne paraît pas 
avoir été exécuté. 



1 



ÉPILOGUE. 185 

Avec les victoires, le péril extérieur s'était évanoui. La 
République avait reconquis la Belgique et les pays rhé- 
nans. Elle signait bientôt les glorieux traités de Bâle. Elle 
pouvait revenir à ses primitives inclinations pour le 
cosmopolitisme. Elle était devenue la Grande Nation. 
Le Directoire, composé en majeure partie d'anciens 
Girondins, reprendra la propagande dans les pays voisins. 
Il formera de nouveau des légions étrangères dont les plus 
célèbres furent les légions polonaises, qui s'illustreront 
sur les champs de bataille d'Italie. 



On aurait pu craindre que les étrangers qui s'étaient 
trouvés pris dans le terrible engrenage des lois de défense 
nationale ne gardassent rancune à la France et à la Révo- 
lution des souffrances endurées. Quelques-uns, à l'âme 
vaine, comme Alfieri, furent dans ce cas. Mais ceux qui 
avaient quelque générosité au cœur et quelque largeur 
dans l'esprit restèrent fidèles aux convictions et aux 
sentiments qu'ils professaient avant la tourmente. 

Thomas Paine, remis en liberté, trois mois seulement 
après le 9 thermidor, sur l'intervention du nouvel ambas- 
sadeur américain Monroë, fut rappelé à la Convention, le 
7 décembre 1794, sur la proposition de Thibaudeau. Il 
blâma les violences thermidoriennes, il critiqua le carac- 
tère censitaire de la Constitution de l'an III. Après la 
Convention, il continua de séjourner à Paris, toujours 
démocrate et toujours anticlérical. Il applaudit à la tenta- 
tive des Théophilanthropes pour substituer au catholi- 
cisme un culte raisonnable et il leur conseille, dans une 
Lettre qu'il fit imprimer, de donner à leurs réunions 
un intérêt scientifique par des expériences de phy- 
sique bien choisies (i). Il se réjouissait des victoires de la 
France et souhaitait la ruine du gouvernement anglais. 
Il séjourna à Paris jusqu'au mois de juillet 1802. Mais 
quand il vit Bonaparte rétabHr la monarchie, il éprouva 
un vif désenchantement. « Quand même, disait-il, il 
gouvernerait comme un ange, je me souviendrais toujours 

(i Voir mon livre sur la Théophilanihropie, p. 287. 



l86 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

qu'il s'est parjuré ; pour moi, j 'aimerais mieux mourir que de 
subir l'autorité d'un seul. » Il retourna en Amérique et il 
mourut sur cette terre républicaine quelques années plus 
tard. 

L'Anglais Stone, qui avait été emprisonné à deux 
reprises sous la Terreur, une première fois, en octobre 
1793, pendant soixante jours, une seconde, en avril 1794, 
était repassé en Angleterre à la suite de cette seconde 
incarcération. On lui intenta un procès en haute trahison 
devant la Cour d'Old Bailey, en juin 1796, mais il fut 
acquitté et il s'empressa de rentrer en France. Au cours 
de son procès, il disait Nous en parlant des Français et 
Vous en parlant des Anglais. Il entra dans la confiance 
du Directoire et peut-être à son service. Il finira par se 
faire naturaliser en 1817, un an avant sa mort. Son tom- 
beau est au Père-Lachaise. 

Son amie, qui devint sa fem.me, Héléna Williams, 
l'amie de M^^"^® Roland et de Bernardin de Saint-Pierre, fut 
arrêtée en octobre 1793, mais parvint à s'échapper grâce 
à la complicité de Barère. Elle passa en Suisse, mais revint 
à Paris, après le 9 thermidor. Restée Girondine dans 
l'âme, elle publia sous forme de lettres un tableau de 
Paris sous la Terreur (i) qui est plutôt chargé en couleur 
et auquel il ne faut pas demander d'impartialité. Héléna 
Williams mourut neuf ans après Stone et est enterrée à 
côté de lui, au Père-Lachaise. 

Paine, Stone, Héléna Williams furent des thermido- 
riens de gauche. Miranda et son ami Joseph Marchena 
furent, au contraire, les thermidoriens de droite qiii pas- 
sèrent très vite au royalisme. 

Miranda ne fut remis en liberté que longtemps après le 
9 thermidor, par un vote de la Convention rendu le 26 ni- 
vôse, an III, sur la motion de Clauzel. Il figura avec Mar- 
chena dans le conseil de famille qui donna un tuteur aux 
enfants de Brissot, le 21 prairial, an III. Marchena, vers 
le même temps, faisait son éloge dans une brochure inti- 
tulée Notes sur les mémoires du général Dtcmouriez et sa 
correspondance avec le général Miranda. Il joua un rôle 
obscur dans les intrigues qui précédèrent la journée roya- 

(i) Leiters containing an sketch of the politics of France from the thirty 
first of May 1790 till the 10 of thermidor. Il en parut une traduction fran- 
çaise anonyme. 



EPILOGUE. 187 

libte du 13 vendémiaire et fut l'objet de poursuites ainsi 
que Marchena après cette journée. Il réussit cependant 
à échapper à la répression et resta en France pendant 
les premières années du Directoire. Compris dans la liste 
des déportés du Coup d'État du 18 fructidor, il parvint 
à passer en Angleterre, où il se lia avec Maiouet et les 
anciens monarchiens. Pitt lui accorda quelques entre- 
tiens où il fut question des moyens à employer pour af- 
franchir l'Amérique espagnole. Il fonda dans ce but « La 
Loge am^éricaine », société secrète à forme maçonnique. 
Mais il commit l'imiprudence de revenir en France, au 
début du Consulat. La police de Bonaparte qui connais- 
sait ses rapports avec Pitt ne tarda pas à l'expulser (i). 

Le prince de Hesse sortit de prison, le 13 novembre 1794. 
Dubois de Crancé, qui le protégeait, le rétablit dans 
son grade de général, le 11 janvier suivant. Mais le Direc- 
toire, qui n'aimait pas les terroristes, refusa de lui donner 
un commandement et le mit à la retraite, le 6 janvier 1796. 
Hesse resta à Paris. Il se fit journaliste, collabora à VAmi 
des lois, à V Ami de la Patrie, au Journal des campagnes 
et des armées. Il y déploya de l'esprit, du bon sens et de 
la verve. Resté Jacobin dans l'âme, il loua la tentative 
des théophilanthropes, il figura au club du Manège après 
le 30 prairial. Au lendemain de l'attentat du 3 nivôse 
contre Bonaparte, il fut déporté à l'île de Ré avec les 
derniers Montagnards mais n'y resta que peu de temps. 
Bonaparte l'expulsa de France et il alla terminer sa vie 
en Allemagne après de m.ultiples aventures qu'a racontées 
M. Chuquet. 

Le miédccin Saiffcrt, qui avait bénéficié d'un acquitte- 
ment devant le tribunal révolutionnaire, le 2 prairial, 
an II, s'empressa de retourner en Allemagne. Oubliant qu'il 
avait été lié avec les Hébertistes (2) , il se ht passer auprès 
de ses compatriotes pour une victime de la Révolution 
et il couvrit Robespierre d'injures et de calomnies dans 
vm article qui parut dans les Annales Européennes de 
Posselt, en 1804. Malheureusement pour lui, il y avait en 
Allemagne même dee^ écrivains qui connaissaient notre 

(i) O. Kelly de Gallway, Miranda. Marchena entra à l'état-major 
de Moreau dont il fut le secrétaire. Il retourna en Espagne avec le roi 
Joseph mais revint en France en 1814. 

(2) Voir sur les liaisons de Saiffert avec les Hébertistes, le curieux 
document publié dans le Moniteur, réimpression, t. XX, p. 341. 



l88 LA RÉVOLUTION ET LES ÉTRANGERS. 

histoire et le médecin transfuge l'apprit à ses dépens. 
Un anonyme qui signa U convainquit Saiffert d'erreurs 
et de mensonges dans un article qui parut dans le même 
périodique (i). 

Le littérateur Bitaubé, qui avait été emprisonné pen- 
dant la Terreur, se trouvait si bien en France qu'il ne 
songea pas à retourner dans sa patrie d'origine. Il entra 
à l'Institut réorganisé sous le Directoire et il présida 
même cette docte assemblée en l'an VI. Il est mort à 
Paris, en 1808. 

Sous le Directoire, la France était redevenue l'asile 
de tous les bannis politiques en rupture de patrie. Le 
journaliste Rebmann, chassé d'Altona, s'y réfugiait en 
août 1796 pour éviter la prison. Il retrouvait à Paris de 
nombreux compatriotes groupés autour du libraire 
Cramer (2), qui était venu lui-même s'y réfugier l'année 
précédente. 

Rebmann publia à Paris même des revues allemandes, 
Die Schildwache, die Geissel, il collabora, comme Hesse, 
à Y Ami des Lois, au Journal des campagnes et des armées, 
il justifia le coup d'Etat du 18 fructidor et finit par être 
nommé juge à Mayence. 

Son compatriote Ernst Moritz Arndt, qui n'était pas 
encore le fougueux pangermaniste qu'il deviendra plus 
tard, visita Paris en 1798 et 1799 et fit paraître un récit 
de son voyage où il ne tarit pas d'admiration sur la France 
et les Français (3). L'Allemand Heinzmann imitait Arndt 
deux ans plus tard et rapportait de son séjour à Paris un 
volume d'observations (4). 

Le Suisse Henri Meister était revenu en France dès 
1797. Il écrivit lui aussi son voyage, mais il l'écrivit en 
français (5). 

Les Anglais revenaient aussi nombreux que les Alle- 
mands et que les Suisses, les Anglais de l'opposition, 
bien entendu. L'Ecossais Thomas Muir, qui avait été 
condamné à la déportation à Botany Bay pour haute 

(i^ Voir les Europaeische Annalen, t. IV, p. 180-196 et p. 256-258. 

(2) Cramer se lia avec Sieyès dont il traduisit en allemand la fameuse 
brochure : Qu'est-ce que le Tiers-Etat? 

(3) Ernst Moritz Arndt, Reisen in den lahren, 1798 imd 1799. Leipzig, 
1804. 

(4) Mes Matins à Paris, 1800. Il en existe une traduction française 

(5) Souvenirs de mon dernier voyage à Paris. Lausanne, 1797- 



ÉPILOGUE. 189 

trahison, s'enfuyait d'Australie et était reçu en triomphe 
à Bordeaux, en 1798. Il mourut à Paris l'année suivante. 
Les meilleurs écrivains anglais continuaient à mani- 
fester leur sympathie pour la France qui était en guerre 
avec leur patrie. En 1799 encore, Southey regrettait les 
Jacobins et faisait l'apologie de la Convention. Coleridge, 
qui se vantait de ses ancêtres roturiers, de son origine 
sans-culotte, publia dans le Morning Post de 1798 une 
satire politique contre Pitt et contre les ennemis de la 
Révolution. Il ne commença à se détourner de la France 
qu'au moment où la brutale politique du Directoire le 
lança dans la voie des conquêtes par l'annexion de la 
Suisse. Après la paix d'Amiens, Wordsworth retourna 
à Paris. Quelle différence avec le pays qu'il avait admiré 
et aimé douze années auparavant ! Il s'attriste et s'indigne 
de voir tous les fronts courbés sous le joug. Que restait-il 
du frisson des Fédérations? «Aujourd'hui, seul souvenir 
que ces choses ont été, j'ai entendu ces deux uniques 
salutations : Bonjour, citoyen ! Mots vides et comme 
prononcés par un mort ! » 

Les trois amis détestèrent la tyrannie napoléonienne. 
Southey glorifia la résistance des Espagnols. Après 1809, 
il inclinera peu à peu au torysme, ainsi que Wordsworth, 
mais jusqu'à la fin Coleridge resta fidèle à l'idéal de 1789. 
Ce que les étrangers avaient aimé, ce qui les avait atti- 
rés en foule dans notre pays, ce qui en fixa plus d'un sur 
notre territoire, c'était précisément l'esprit et les mœurs 
de la liberté. En ces années brûlantes, la France fut vrai- 
ment l'espoir de l'humanité. 

Et maintenant, si nous jetons un regard en arrière 
sur toute cette histoire, que conclure? 

Il est indéniable que le cosmopolitisme fut d'abord 
pour la Révolution une grande force, car elle eut pour 
elle l'élite intellectuelle et morale du monde entier. On 
peut admettre que les premières victoires des armées 
jacobines, celles de Custine, de Montesquiou et d'Anselme, 
furent aidées en une certaine mesure par le propagan- 
disme des droits de l'homme. 

Mais il apparut très vite que si l'élite était mûre pour 
le nouvel idéal, les masses sociales en étaient encore très 
éloignées. Les peuples ne répondirent pas dans leur en- 
semble à l'appel révolutionnaire. Les gouvernements 



igO LA RÉVOLUTION ET LES ETRANGERS. 

absolutistes purent à leur aise organiser une sévère répres- 
sion qui ferma toutes les bouches ou presque. Les écri- 
vains, isolés, intimidés, se turent ou firent défection. 
La victoire du droit, la réalisation de l'idéal ne dépendit 
plus que de la puissance de l'armée française. 

Alors la France révolutionnaire ramasse sur elle-même 
toutes ses forces. Elle sent la trahison dans son sein. 
Elle est obligée à son cœur défendant de jeter un voile 
sur les principes qui lui sont chers, lille organise le despo- 
tisme de la liberté pour vaincre le despotisme des rois. 
Elle surveille les étrangers parce que dans le nombre, elle 
soupçonne avec raison qu'il se cache des agents des puis- 
sances ennemies. A l'heure de l'invasion, dans les grands 
périls du milieu de 1793, elle fait un pas de plus, elle les 
incarcère, elle séquestre leurs biens, elle les traduit 
au tribunal révolutionnaire. Mesures de légitime défense 
exigées par la loi des représailles ! 

Mais dès qu'elle a vaincu, dès que le territoire est sauvé, 
la législation répressive se relâche. Elle sera bientôt rap- 
portée. 

C'est que les terroristes eux-mêmes n'avaient considéré 
la suspension des libertés inscrites dans la Déclaration des 
Droits de l'Homme que comme un provisoire, que comme 
un pis-aller auquel ils s'étaient engagés in petto à renoncer 
dès qu'ils le pourraient. 

Les révolutionnaires étaient des libéraux sincères. 
Les nécessités de la guerre ne furent jamais pour eux un 
prétexte à faire de la politique d'autorité. Ils ne réclamè- 
rent pas de pouvoirs dictatoriaux pour masquer leurs 
fautes et excuser leur insuffisance. Cette habileté leur 
aurait paru monstrueuse et sacrilège. 

Les étrangers ne s'y trompèrent pas. Ceux-là même 
qui souffrirent le plus de leur législation n'en gardaient 
pas rancune à la France et à la Révolution. 

Pendant longtemps, la France resta la grande nation 
libérale, l'espoir secret de tous les opprimés. 

« C'est une grande chose, a dit Jaurès, et pour la Révo- 
lution une gloire éclatante, que la vaste pensée humaine 
de Cloots ait pu se produire à la tribune d'un peuple en 
guerre contre le Monde presque entier (i). » 

(i) J. Jaurès, La Convention, p. i 529. 



TABLE 



Pages 

Avant-propos i 

Chapitre I. — Les colonies étrangères 5 

— II. — Les Pèlerins de la liberté 13 

— III. — Les réfugiés politiques 29 

— • IV. — Anacharsis Cloots, «L'Universel^. . . 48 

— V. — La propagande. Les légions étran- 

gères 58 

— VI. — L'adoption des penseurs étrangers. . . 70 

— VIL — La crise de la propagande 80 

— VIII. — Les indésirables 92 

— - IX. — La surveillance révolutionnaire 121 

— X. — Les arrestations. Le séquestre 138 

— XI. — La <( conspiration de l'Etranger ». 

L'échafaud 163 

— XII. — Épilogue 1S2 



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